De curiosité à légende d'un peuple

Une des affiches du John Robinson’s Circus, réalisée vers 1898.
Source: Collection Éric Murray
Photo: Une des affiches du John Robinson’s Circus, réalisée vers 1898. Source: Collection Éric Murray

Le nom de Louis Cyr évoque un des plus grands héros populaires du Québec quoiqu'il soit perçu par nombre de ses contemporains comme un personnage de folklore. Presque un siècle et demi après la naissance de celui que plusieurs considèrent comme l'homme le plus fort de tous les temps, une première biographie officielle vient rendre à Louis Cyr sa place dans l'histoire. Au terme de dix années de recherche, le romancier et scénariste Paul Ohl lancera mercredi prochain un ouvrage imposant intitulé Louis Cyr, une épopée légendaire. Aujourd'hui, l'auteur offre aux lecteurs du Devoir un texte original qui rend compte du parcours de cet homme hors du commun, devenu la première superstar du Québec.

Un boulevard, des rues, des parcs, une école, un centre sportif, des commerces, un palais de justice portent son nom. À Montréal, à Napierville, à Joliette, à Saint-Jean-de-Matha. Deux statues se dressent à sa mémoire. La première, monumentale, dans l'ouest de la métropole, angle Saint-Jacques et De Courcelle. L'autre, à peine plus petite, au centre de Saint-Jean-de-Matha, en face de l'église.

Il naquit quelque temps avant le Pacte confédératif de 1867 et mourut l'année de la tragédie du Titanic. Fils du terroir, illettré, exilé dans l'enfer des usines de textile de la Nouvelle-Angleterre, humilié par la réputation de «porteurs d'eau» faite aux Canadiens français de l'époque, cet être hors du commun s'illustra à un point tel qu'il en vint à personnifier la force ultime, toutes époques confondues. Il s'appelait Louis Cyr et on le considère aujourd'hui comme l'homme le plus fort de tous les temps.

Du vivant de Louis Cyr et souvent à son corps défendant, on fit de lui une légende. Les politiciens, les haut gradés du clergé, les dirigeants des sociétés franco-américaines, les promoteurs autant canadiens, américains que britanniques, le poussaient, qui sur les estrades, qui dans les grandes salles de spectacles ou dans les arènes sportives, mais toujours à leur profit.

Tantôt on le voulait un phénomène, une curiosité, tantôt un symbole identitaire. Il devint rapidement le héros de tout un peuple. Et pour le curé Antoine Labelle, l'artisan de la colonisation des Pays-d'en-Haut, la preuve vivante que le Québec était «le creuset de la race des hommes forts».

Presque un siècle et demi après sa naissance, à Saint-Cyprien-de-Napierville, dans les terres de l'ancienne seigneurie de Léry, la vie de Louis Cyr oscille encore entre le mythe et la réalité. Elle tient beaucoup de la fabulation à cause des nombreux récits fantaisistes le concernant. À tel point que l'on peut aisément croire que Louis Cyr fut imposé à grands coups de superlatifs, tel un autre héros de Rabelais.

Le destin d'un homme d'exception

Établissons les faits. N'eût été l'astuce de Charles de Menou d'Aulnay, gouverneur de l'Acadie française, Jean Sire n'aurait jamais quitté sa Flandre natale pour Beaubassin et l'île Saint-Jean vers 1690. Et n'eût été la déportation des Acadiens en 1755, Paul Sire ne se serait pas retrouvé à Saint-Charles-de-Bellechasse et plus tard, sa descendance, à Saint-Cyprien-de-Napierville. En cours d'exode, le patronyme passa de Sire à Cyr. Enfant, le futur Louis Cyr entendit davantage les récits de la dernière bataille que livrèrent les Patriotes de 1837-38 à Odelltown, non loin de Napierville, que ceux du Grand Dérangement des Acadiens. La défaite des Patriotes, la répression de Colborne, l'arrestation de 132 citoyens de Saint-Cyprien, l'exil de nombre d'entre eux en Australie avaient laissé des séquelles profondes, en tensions, en haines, en appauvrissement.

L'enfance de Louis Cyr s'inscrivit donc dans une logique de fatalité. Le monde des cultivateurs cantonnés dans les rangs, sur des terres qui rendaient à peine l'essentiel, était marqué par des naissances nombreuses et des morts encore plus nombreuses. Treize naissances connues chez les Cyr, une mortalité par trois naissances. Des crises économiques successives que le Pacte confédératif de 1867 ne parvint pas à enrayer. À quoi s'ajoutait le drame de l'analphabétisme, alors qu'au Québec, la proportion d'illettrés parmi les francophones était quatre fois plus élevée qu'en Ontario. Louis Cyr fut de ceux-là, lui qui ne fréquenta l'école des garçons de Napierville qu'une dizaine de mois en tout.

À première vue, Louis Cyr n'avait d'autre avenir que de remuer la terre paternelle, déjà appauvrie, à coups de charrue, selon l'adage voulant que «savoir lire ne rendait pas plus habile au maniement de la charrue». Ce qui le distinguait de tous les autres, jusqu'à le rendre unique, fut le don de la force. À quatorze ans, il transportait 15 minots de grain entassés sur une porte d'écurie placée sur son dos et soulevait, par la flèche, un véhicule monté sur une structure de fer pesant plus de 1000 livres. L'adolescent avait déjà la force de trois adultes.

Lorsqu'une nouvelle crise économique sonna l'alarme, on assista à un exode, d'une ampleur catastrophique, vers la Nouvelle-Angleterre. Pour la population du Haut-Richelieu, le salut résidait dans les industries du textile du Nord-Est américain. La saignée démographique commencée entre 1840 et 1860 allait s'accentuer au point de mettre en péril «l'avenir de la race», selon le curé Antoine Labelle. Ce fut en décembre 1878 que Pierre Cyr, Philomène Berger-Véronneau et leurs dix enfants prirent le chemin de l'exil volontaire vers Lowell, une communauté de l'État du Massachusetts. Ils rejoignaient le demi-million de Canadiens français dispersés dans une dizaine d'États américains, en quête d'un rêve impossible.

L'homme fort du Petit Canada

Lowell, petit village du Massachusetts situé sur les rives de la tumultueuse rivière Merrimack, était devenu, à compter de 1820, le haut lieu mondial du textile. Lorsque les Cyr débarquèrent du train après un voyage de trois jours et autant de nuits blanches, ils se fondirent dans la masse des dix mille Canadiens français entassés dans le «Petit Canada». Un ghetto voisin de celui des Irlandais. Un lieu insalubre, surchargé d'ouvriers, érigé sur un sol mouvant qui avait été un marais. Le milieu était encombré de déchets, dépourvu de mesures hygiéniques. L'eau, contaminée. Les conditions de travail étaient inhumaines et les ouvriers, forcés de s'endetter pour se loger et nourrir leur famille. Si bien que la plupart des enfants canadiens-français de dix ans, et parfois moins, se retrouvaient à l'usine. Des hebdomadaires firent campagne contre les francophones, les traitant de «Chinois de l'Est, d'importés malhonnêtes, de scabs». À l'hostilité quotidienne s'ajoutaient des bagarres entre Canadiens français et Irlandais sur fond de conflit religieux.

L'aînée des Cyr succomba à la fièvre typhoïde. Louis Cyr, atteint du même mal, faillit mourir à son tour. Quelques mois plus tard, âgé de 17 ans à peine, il accomplissait le travail de trois hommes, transportant à lui seul des charges de coton de plusieurs centaines de livres. À la Suffolk Manufacturing Company, une des douze usines de Lowell, on ne parlait plus que des exploits d'un certain Louis Cyr, dont on prononçait le nom en le déformant à l'américaine. Ses compatriotes le traitaient en héros, tous les autres le qualifiaient de champion, un qualificatif nouveau pour Louis Cyr, qui n'entendait rien à ce terme propre à la culture sportive anglophone. Des années plus tard, il en fera le but ultime de sa vie. Le 14 novembre 1891, à peine débarqué à Liverpool, en Angleterre, il déclara à des journalistes britanniques: «Je veux qu'il soit compris que les médailles et les ceintures m'importent moins que le titre de champion des hommes forts du monde.»

Entre Lowell et Louis Cyr naîtra une histoire d'amour. Ce fut là qu'il rencontra Mélina Comtois, sa compagne jusqu'au dernier jour. Elle était de Saint-Jean-de-Matha, une communauté de Lanaudière qui fête cette année ses 150 ans de fondation. Les deux s'y marièrent en janvier 1882. Ils étaient encore mineurs. Mais l'attrait de Lowell était toujours là. Chaque année, entre 1883 et 1907, le couple y retourna régulièrement. Ce fut également à Lowell que Louis Cyr toucha un premier haltère. Et que se révéla aussitôt son destin: devenir l'homme le plus fort du monde.

Le champion des hommes forts du monde

Louis Cyr était un héros pour des milliers de compatriotes en exil aux États-Unis et un parfait inconnu dans ses terres. Il se fit bien remarquer à la Crique à David, au nord-ouest de Saint-Jean-de-Matha, en déplaçant, seul, des billots que quatre hommes levaient avec peine. Mais ce genre d'exploit ne fit l'objet que de rumeurs colportées dans les chantiers de Lanaudière.

L'homme qui changea la vie de Louis Cyr fut Gustave Lambert, le propriétaire de Lambert House, la taverne la plus fréquentée de Montréal, située sur le boulevard Saint-Laurent. Un habitué des séjours aux États-Unis, il entendit cent récits au sujet d'un jeune phénomène que l'on surnommait le «Samson canadien». La rencontre des deux hommes à Montréal, au printemps de 1884, fut déterminante pour Louis Cyr. À la dure école de Lambert, il apprit l'art du spectacle de force, dont il allait devenir le grand maître de son époque. Lorsque Lambert le produisit au Mechanic's Hall de la rue Saint-Jacques, ce fut un public incrédule qui en redemanda. La première grande star du Québec était née. En mettant de côté toutes les exagérations au sujet de ses mensurations, elles n'en demeuraient pas moins colossales. Il jonglait avec des charges que la plupart des hommes ne parvenaient pas à remuer. Il lançait défi après défi à tout venant, en insistant sur sa mission: démontrer que le triomphe de la force passait par ce qu'il y avait de plus pur, de plus absolu, soit l'épreuve de vérité. Il devenait clair que déjà Louis Cyr n'avait cure des simulacres et des exhibitions savamment orchestrées.

Puis il s'attaqua à son plus redoutable adversaire: l'analphabétisme. Pendant plusieurs années, aidé par son épouse Mélina, il apprendra à lire, à réciter et finalement à copier le best-seller de l'époque: Le Traité des devoirs du bon chrétien. En 1908, Louis Cyr confia à un journaliste: «Une fois lancé dans la vie, je compris qu'un vide restait à combler dans mon existence: j'étais ignorant!»

Vers l'âge de vingt-huit ans, alors qu'il s'apprêtait à traverser l'Atlantique pour entrer dans la légende, il parvenait enfin à lire un journal.

Le 25 avril 1891, le National Police Gazette de New York, propriété du richissime Richard Kyle Fox, consacra sa une à Louis Cyr. Il devenait le roi de la force. Six mois plus tard, il quittait le port de Québec à bord du SS Vancouver à destination de l'Angleterre. Il était accompagné de Joseph-Xavier Perrault, ancien député à la Chambre du Canada-Uni et fondateur de la Chambre de commerce de Montréal. Celui qui fut le premier agronome diplômé du Québec entreprit de faire quelque peu l'éducation politique de son protégé.

Le soir du 19 janvier 1892, au Royal Aquarium Hall de Londres, Louis Cyr écrivit un nouveau chapitre de l'histoire de la force, peut-être même le livre entier. Il battit tous les records existants et fit reculer les hommes forts du Vieux Continent. Ce soir-là, 5000 Londoniens d'abord incrédules puis en délire virent pour la première fois un humain hisser au bout d'un seul bras une charge de 273 livres, soulever d'un seul doigt plus d'un quart de tonne et lever, à l'aide de son dos, une plateforme chargée de 3655 livres. Lorsqu'il quitta la capitale de l'empire victorien, en mars 1892, il déclara au Sporting Life de Londres: «En quittant l'Angleterre, les records qui seront déjà dans les livres y resteront pour de nombreuses années. J'en suis venu à la conclusion que puisque personne ne veut relever mon défi, autant effacer les records des autres et faire en sorte que dorénavant il n'y ait qu'un seul nom dans le livre des records, le mien.»

De retour au Québec, Louis Cyr n'était plus seulement le monarque de la force, mais un symbole, un porte-étendard de la race, le bras armé de la nation. On l'honora partout, on le barda de médailles, de ceintures et de titres. La Ville de Montréal lui rendit hommage, la Société Saint-Jean-Baptiste le glorifia, les associations franco-américaines le réclamèrent. Si les uns réalisèrent que Louis Cyr avait changé à jamais la représentation que l'on se faisait de la force humaine, les autres, surtout les dirigeants politiques et religieux, voyaient en Louis Cyr un levier précieux au service de leurs causes respectives.

Un visionnaire

Entre 1892 et 1896, Louis Cyr continua d'étonner les experts des deux continents. Non seulement en établissant tous les records imaginables, mais en inventant littéralement les règles modernes des compétitions de force. Aucune marque ne lui échappa et ses records les plus prestigieux n'ont toujours pas été battus. Par exemple, le 27 mai 1895, dans l'auditorium Austin and Stone's Museum de Boston, Louis Cyr devint le premier humain à soulever pendant plus de cinq secondes une plateforme de 4337 livres. Puis, le 8 mai 1896, à la salle Saint-Louis de Chicago, il réussit, en moins de deux heures et au cumul de sept épreuves, à soulever une masse de sept tonnes.

Des exploits de la sorte furent bientôt récupérés et ouvrirent la voie à un véritable folklore. À preuve, plus d'une vingtaine de journaux d'époque rendirent compte des mensurations corporelles de Louis Cyr, les exagérant d'une fois à l'autre, au point de le dépeindre comme un véritable homme-montagne. Il n'avait que 33 ans et déjà on occultait bien des vérités pour mieux lui inventer une vie de légende, homérique à souhait.

Devenu le plus grand phénomène de la force de tous les temps, les promoteurs des grands cirques américains se l'arrachèrent. C'était l'âge d'or de la plus grande aventure de divertissement populaire de l'Amérique. Et Louis Cyr en profita, sous les immenses chapiteaux des Ringling Brothers, pour donner au personnage de l'homme fort de cirque ses lettres de noblesse et devenir l'athlète-artiste le mieux payé de son époque.

En début de 1899, Louis Cyr créa la première entreprise de cirque entièrement québécoise. Mettant l'accent sur la virtuosité du corps humain, il transforma le spectacle traditionnel en une forme moderne «d'athlétisme théâtral». Le défi fut de taille. Louis Cyr dû affronter l'opposition d'une partie du clergé et bon nombre de préjugés. «Certains curés de paroisses me préparaient la guerre, expliqua-t-il, défendant aux fidèles, sous menace de peines sévères, d'assister à nos représentations [...] Mais je soutiendrai que rien dans les cirques que j'ai dirigés n'a jamais offensé la morale.»

Malgré ces oppositions, l'entreprise, avec ses 150 employés et un chapiteau principal de 2000 places assises, connaîtra un immense succès. En 1904, le Cirque Louis-Cyr avait visité plus de 300 villes et villages du Québec, donné environ 650 représentations et attiré plus de 600 000 spectateurs. Le défi visionnaire de l'homme le plus fort de tous les temps permit de jeter un pont sur plusieurs générations et d'ouvrir la voie à rien de moins qu'au Cirque du Soleil.

Louis Cyr avait 39 ans lorsque le docteur Sir William Hingston diagnostiqua la maladie de Bright, une pathologie rénale souvent mortelle. Il en mourut dix ans plus tard, le 10 novembre 1912. La nouvelle de sa mort fit rapidement le tour de l'Amérique et de l'Europe. Reconnu comme le champion invaincu de tous les hommes forts, on le proclama bientôt l'homme le plus fort de tous les temps. Reste à lui reconnaître aujourd'hui sa véritable place dans l'histoire.
1 commentaire
  • Claude Desjardins - Inscrit 26 mars 2005 08 h 35

    Il ne manque plus qu'un film

    Louis Cyr fut véritablement la première grande vedette sportive et artistique québécoise de niveau internationale. Sa vie et l'époque où il vivait sont riches en enseignements et événements à caractère Historique..

    Il ne manque plus qu'un film sur cet homme exceptionnel.

    Claude Desjardins

    Québec-Politique.com