Le Westmount de Julius Grey - Plus bilingue et cosmopolite qu'autrefois

L’avocat Julius Grey aime se promener dans les parcs de Westmount en compagnie de son chien Vivaldi.
Photo: Jacques Nadeau L’avocat Julius Grey aime se promener dans les parcs de Westmount en compagnie de son chien Vivaldi.

Jadis villes ou quartiers, ce sont aujourd'hui les arrondissements d'une cité plus vaste mais qui a toujours pour nom Montréal. Ces entités conservent bien sûr leur histoire et leurs charmes propres. Des journalistes du Devoir sont allés revisiter cette île devenue ville unique, au hasard de promenades en compagnie de personnalités qui l'habitent. Aujourd'hui, Julius Grey et l'arrondissement de Westmount.

Flanqué de son chien Vivaldi, Julius Grey a visiblement troqué son habit d'avocat pour celui de fier citoyen de Westmount. Le pied léger (et deux sacs de plastique dans ses poches, chien oblige), il se promène à travers les somptueux parcs de ce qu'il appelle encore «sa ville».

Et il ne tarit pas d'éloges pour décrire Westmount, là où lui et sa femme ont choisi de s'installer en 1983. Presque 20 ans ont passé. Trois enfants sont nés. Et il apprécie toujours autant le coin. Il s'est donc prêté au jeu du guide d'un jour avec enthousiasme et bonne humeur.

«Je suis né en Pologne et suis arrivé ici à l'âge de neuf ans. Quand nous sommes arrivés, mes parents n'avaient rien», raconte-t-il. Il a grandi dans un logement du quartier Snowdon près de l'avenue Victoria. Tout petit, ses parents l'emmenaient dans Westmount pour se dégourdir les jambes. C'était l'époque où peu de nouveaux arrivants et de francophones avaient leurs quartiers dans Westmount.

«Depuis toujours, c'est la beauté physique de d'endroit qui me frappe. Mais aussi, au fil des ans, la population de Westmount est devenue plus variée et très bilingue. Je n'aurais pas aimé vivre dans un endroit où il n'y a qu'un seul groupe parlant une seule langue.»

Outre les parcs et les plus de 11 000 arbres de l'arrondissement, Westmount regorge de petits restaurants (pas toujours abordables), de boutiques de mode, de magasins d'oeuvres d'art et d'antiquités et de boulangeries artisanales. De l'avenue Victoria à l'avenue Claremont, la rue Sherbrooke est en effet une preuve tangible de cette vie communautaire, vie qui déborde d'ailleurs plus à l'ouest jusque dans l'arrondissement Notre-Dame-de-Grâce.

Presque chaque matin, M. Grey sort de sa maison de l'avenue Grosvenor et descend la colline pour aller prendre son café dans une pâtisserie du coin. Ce rituel terminé, il marche ensuite jusqu'à ses bureaux de la rue Peel. «Ma femme et moi sommes des citadins. Nous aimons foncièrement la ville. Westmount est idéal de ce côté puisque nous avons un côté campagne tout en ayant l'avantage de n'être qu'à quelques kilomètres du centre d'une grande ville.»

Riches et pauvres

Pour plusieurs, Westmount se résume à deux mots: riches anglophones. Et il faut bien admettre que les statistiques laissent songeur. À 132 844 $ par ménage, le revenu moyen est le plus élevé de l'île de Montréal. L'arrondissement compte également la plus forte proportion de diplômés universitaires. Avec comme fleuron une des plus belles bibliothèques de la ville, Westmount est également reconnue pour la qualité et l'abondance de ses services municipaux.

«C'est sûr que le revenu moyen est nettement au-dessus de la moyenne, mais il ne faut pas oublier qu'une partie de la population est pauvre», souligne M. Grey. Il est vrai que 15 % de sa population vit sous le seuil de la pauvreté. «Il y a une partie très riche et c'est vrai. Mais ils sont complètement en haut et nous ne les voyons pas. Vous savez, même si leurs maisons sont immenses, ils sont peu nombreux. Les parcs et les services municipaux, ce sont les gens de la classe moyenne et ceux qui ont moins d'argent qui en profitent. On ne peut pas se comparer à une partie de la ville qui est sous-privilégiée, mais Westmount n'est pas uniforme.»

En passant dans le parc King George (que tout le monde ici appelle le parc Murray Hill), Julius Grey ne peut s'empêcher de sourire. Il se souvient de nombreuses journées passées avec ses enfants à regarder les formes des nuages. Le vaste espace s'étend sur une colline et donne une vue impressionnante des édifices du centre-ville. «C'est l'endroit où l'air est le plus embaumé, où on peut saisir le mieux le parfum de l'été montréalais.»

Question de respect

Interrogé sur la fameuse question des fusions municipales, l'avocat (mais surtout le citoyen) se renfrogne et son visage prend un air blessé. «Je crois que c'est une erreur. Il fallait un nouveau pacte fiscal, mais la fusion a blessé les gens qui s'identifient à leur communauté. [...] Je crois que ce n'était pas nécessaire d'aller jusqu'à la perte de l'identité juridique.»

Il ajoute qu'il est totalement pour la redistribution de la richesse et que ce n'est pas l'objet du débat. Pour lui, c'était avant tout une question de respect. Il n'a pas aimé l'attitude autoritaire du gouvernement. «On a transformé une réforme nécessaire en conflit politique.»

D'avenue en avenue, Julius Grey montre du doigt d'anciennes maisons datant du XVIIe et XVIIIe siècles, il parle d'architecture et de politique. Dans les années 60, M. Grey se rappelle avoir fait du porte-à-porte durant les campagnes électorales pour faire élire le député néo-démocrate Charles Taylor. «On a essayé en vain de convaincre les gens de Westmount de prendre le virage de la gauche», glisse-t-il en riant.

Nos pas nous mènent ensuite sur le chemin de la Côte-Saint-Antoine où se retrouvent l'une en face de l'autre la Synagogue de la congrégation Shaar hashomayim et l'église anglicane Saint Matthias, un superbe bâtiment de pierres et de lierre. Julius Grey surnomme amicalement l'endroit «le coin religieux». «Le père d'un de mes amis est l'architecte de la partie moderne de la synagogue.»

En rejoignant la rue Sherbrooke, pointe l'ancienne mairie de Westmount, oeuvre en briques d'inspiration gothique. Plus à l'est se cache l'avenue Green où sont concentrés plusieurs petites boutiques et restaurants. «À part quelques magasins, nous n'y allons pas souvent parce que les prix y sont un peu gonflés», confie M. Grey.

Autre sujet de conversation: l'éducation de ses enfants. L'homme explique qu'il n'a pas voulu les inscrire dans des écoles de Westmount. Les deux plus vieux ont suivi leur formation en immersion. «Mais il ne faut pas se leurrer. Au bout de leur secondaire, les jeunes qui sortent d'immersion sont des anglophones très bilingues. Mon fils aîné va au cégep en français et je suis content parce que ça lui permet de se rattraper un peu. Mon plus jeune fils [il a dix ans] ira à l'école secondaire en français. À la maison, on parle les deux langues, poursuit-il. J'ai moi-même de la difficulté à me souvenir si j'ai plaidé une cause en français ou an anglais. Il faut qu'une phrase me revienne.»

Le plaisir de vivre

Nous longeons ensuite le parc Westmount, un parc où sont réunis terrains de football, courts de tennis, pataugeoire, piscine, et piste cyclable. L'endroit renferme également un joli jardin et un étang. À son extrémité nord-ouest se trouvent Victoria Hall et la bibliothèque de l'arrondissement. «Pendant la campagne pro-fusion, ce qui a choqué le plus les gens, c'est les menaces qui pesaient sur la bibliothèque. Un paragraphe de la loi disait qu'on pourrait déplacer les livres. Heureusement, ce n'est pas arrivé.»

De retour devant chez lui, Julius Grey invite Le Devoir à entrer pour poursuivre la conversation. À peine la porte poussée, de la musique classique envahit nos oreilles. La femme de M. Grey, Lynne, vient se joindre à nous au salon, une pièce bondée de livres.

«Le plaisir de vivre à Westmount, c'est que les gens partent les fins de semaine et l'été alors nous avons notre cour arrière pour nous seuls», lance-t-elle à la blague.

«Westmount n'est plus ce que c'était il y a 40 ans, ajoute Lynne. C'est plus cosmopolite et, dans bien des domaines, la vie est similaire à celle d'autres arrondissements. Quand je me promène rue Monkland ou que je vais au soccer avec mes enfants dans N.D.G., je ne vois pas de grande différence.»

Enfin détaché et la langue pendante, Vivaldi court à la cuisine boire de l'eau. Il revient peu après et s'étend de tout son long sur le plancher. Nul doute, l'air frais et la promenade ont gobé toute son énergie.

Westmount en quelques mots

-Limites: l'arrondissement s'étend sur près de quatre kilomètre carrés sur le flanc ouest du mont Royal. Le tracé de son territoire ne suit pas une ligne droite, mais on peut dire qu'il s'étend d'est en ouest de l'avenue Atwater à l'avenue Grey et, du nord au sud, du haut de la montagne à l'autoroute Ville-Marie.

-Population: le secteur compte 20 253 résidants dont 9533 ménages. Les 65 ans ou plus comptent pour 20 % de la population et les jeunes de 0 à 19 ans pour 21 %. Le nombre moyen d'enfants par famille est de 1,1, soit le même taux que celui observé sur le territoire de la Ville de Montréal.

-Histoire: l'arrondissement n'est ni plus ni moins que l'ancienne ville de Westmount autrefois enclavée dans Montréal. C'est en 1895 que cette municipalité a hérité de son célèbre nom. Ville de Côte-Saint-Antoine est alors devenue cité de Westmount. Cette période coïncide avec la construction de la rue Sherbrooke de manière à ce qu'elle traverse la ville et avec la mise en activité du chemin de fer électrique. Ces deux éléments ont hautement contribué à l'installation de nouvelles familles dans cette banlieue résidentielle. La population est passée de 1850 à 10 000 habitants de 1874 à 1902. La plus importante phase de construction s'est déroulée avant 1946 où plus de 55 % des logements y ont été construits.

-Situation linguistique: l'anglais est la langue parlée à la maison par 73 % de la population de l'arrondissement et le français est parlé par 19 %. Il faut noter que 70 % des résidants de Westmount ont une connaissance fonctionnelle de ces deux langues. La langue non officielle la plus parlée est l'arabe (langue maternelle de 2 % de la population).

-Économie: le revenu moyen est de 59 059 $ par habitant (il est de 21 762 $ pour le reste de la ville) et celui des ménages est de 132 844 $. Il est cependant

à noter que 15 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté. Au total, 46 % des résidants sont propriétaires (contre 34 % en moyenne dans le reste de Montréal).

-Loisirs et communauté: Westmount compte 13 parcs de taille et de formes variées qui abritent plus de 11 000 arbres. Les plus flamboyants sont le parc Summit (57 acres), le parc King George (14 acres) et le parc Westmount (26 acres). On peut y pratiquer toutes sortes de sports allant de la marche aux patins à roues alignées en passant par le tennis, la natation, le football et le soccer. L'arrondissement possède également l'une des bibliothèques publiques les mieux garnies de l'île de Montréal.

-Scolarité: avec 68 % de sa population qui a entrepris des études universitaires, Westmount est l'arrondissement où il y a le plus fort taux de scolarisation de la ville. À peine 2 % des résidants n'ont pas terminé leur 3e secondaire. On observe une forte concentration de diplômés en commerce, gestion, administration et en sciences sociales.