Prix Paul-Émile-Borduas - L'art au service de la matière

L'annonce du récipiendaire du prix Paul-Émile-Borduas, remis chaque année dans le domaine des arts plastiques, avait de quoi cette année en surprendre plus d'un. Il délaisse le secteur des stricts arts visuels pour glaner du côté d'un des plus vieux métiers d'art de l'histoire. Il place sous les projecteurs un artisan à la carrière de haut calibre, que le choix de pratique a laissé dans l'ombre trop longtemps, bien que certains d'entre vous côtoient une de ses oeuvres de façon quotidienne. Place à Maurice Savoie.

L'année 2004 aura été celle de Maurice Savoie. Le céramiste a eu droit à une exposition bilan au début de l'année au Centre Materia à Québec, mais une consécration encore plus importante l'attendait cet automne. À la mi-octobre, l'annonce était faite qu'il remportait le 28e prix Saidye-Bronfman, la plus haute distinction au Canada en ce qui concerne les métiers d'art. Celui qui est considéré comme un pionnier dans le domaine des arts céramiques voit ainsi son année couronnée par la remise du prix Paul-Émile-Borduas.

À vrai dire, le premier intéressé est également le premier étonné. L'artiste, aujourd'hui âgé de 74 ans, bien qu'il considère que cette reconnaissance arrive un brin trop tard, estime que c'est surprenant. «Je ne m'attendais pas à ça, mais mon parcours est tout de même impressionnant, j'ai beaucoup travaillé», commente Savoie, en toute modestie.

Céramiques

Il est vrai que ce parcours a de quoi rendre admiratif. Né à Sherbrooke en 1930, Maurice Savoie entre à l'École du meuble de Montréal quelque temps après le congédiement de Paul-Émile Borduas à cause des remous engendrés par le Refus global. Il étudie sous la direction des sculpteurs céramistes Pierre Normandeau et Louis Archambeault. Entre 1949 et 1989, il ne cesse de parfaire ses connaissances — aux studios d'arts céramiques à Faenze, à Rome et à Paris, puis à l'École nationale d'art décoratif de Limoges, en France. Avec cette formation, il développe une fine connaissance des applications commerciales et industrielles de la céramique et une expérience étendue du modelage sculptural et de l'artisanat haut de gamme.

Cet investissement dans les arts céramiques lui vient de ce que, petit, il passait souvent avec son père devant une fabrique de poterie à Chambly pour se rendre à Montréal. «J'ai toujours aimé ce matériau, même si les objets qu'on en faisait étaient de nature très commerciale. L'odeur de terre, de sous-bois, m'a toujours séduit.»

Son art est marqué tant par la pratique de la murale publique que par une pratique plus proche de la sculpture au sens traditionnel du terme. Entre-temps, Savoie a aussi produit des prototypes de vaisselle destinée à être produite mécaniquement à plus grande échelle. «Avec la céramique, surtout dans ces années-là, il fallait faire preuve d'une grande souplesse et avoir une ouverture d'esprit très grande pour arriver à gagner sa vie. Mais c'est une attirance pour le design et la force ainsi que les possibilités qu'offrait l'industrie qui m'ont menées à travailler avec celle-ci avant que cela ne devienne courant comme manière de procéder. Mais c'était surtout du côté de l'Italie et des pays scandinaves que venaient ces influences. J'aurais aimé être designer, dans le fond.»

Symbolique

L'art de Savoie est parcouru par une veine narrative, le goût des grands récits, une symbolique et de grands archétypes avec lesquels il se familiarise, notamment, à travers la lecture de L'Homme et ses symboles de C.G. Jung. Toujours cette pratique intègre la notion de jeu, surtout avec la matière. Ainsi, au profit d'une connaissance extrêmement raffinée de son métier, ce travail se rapproche souvent — et davantage encore ces dernières années, où il élabore un bestiaire fantastique — de l'art populaire, qu'il préfère nommer folk art. C'est dire combien les avenues sont nombreuses pour aborder cette pratique qui malheureusement reste méconnue.

Maurice Savoie n'en est pas à sa première reconnaissance. Outre que ses oeuvres se retrouvent dans les collections des grands musées canadiens, il fut nommé membre de l'Ordre du Canada et de l'Académie royale des arts du Canada en 1994. Récemment, en 2000, il obtenait une mention au 10e Grand Prix des métiers d'art du Québec. Il a passé une grande partie de sa carrière à transmettre ses enseignements, essentiellement au niveau collégial, puis au Centre de céramique Bonsecours. Ce n'est que depuis trois ans qu'il a quitté l'enseignement.

Sculpture et arts appliqués

Ce prix, Maurice Savoie le goûte peut-être encore plus que le précédent, tout simplement parce qu'il cache des enjeux autrement plus stratégiques qu'une reconnaissance — même la plus élevée — par ses pairs des métiers d'art. «Le prix Paul-Émile-Borduas, c'est "la cerise sur le sundae", dans le sens où, pour une fois, on donne le prix aux métiers d'art. Je me sens un peu comme le porte-parole de ces activités qu'on appelle métiers d'art. J'aurais aimé que ça arrive plus tôt.» Arrivé plus tôt, ce prix aurait permis de remettre plus rapidement les métiers d'art à l'honneur; l'artiste espère qu'il adviendra «un meilleur "dialogue" entre les métiers d'art et ce qu'on appelle les arts visuels».

Maurice Savoie déplore que l'enseignement des métiers et celui des «beaux-arts» soient divisés entre les niveaux collégial et universitaire. «Les deux parties souffrent de cette séparation. Souvent, les artistes n'ont pas assez de métier, et les artisans n'ont pas assez de connaissances générales. Ce serait une bonne idée que tout le monde passe par le même genre d'enseignement». À l'époque des débuts de Savoie, il y a plus de 50 ans, l'École des beaux-arts enseignait les métiers et un grand penseur comme Borduas pouvait enseigner dans une école comme celle du meuble. Ainsi, il pouvait y avoir une plus grande porosité entre les pratiques, jusqu'à ce que l'enseignement des métiers,s soit transféré à l'École du meuble, provoquant une scission entre les arts visuels et les métiers d'art. Pour ce qui est de la céramique, «il y a une évolution énorme dans l'acceptation de la céramique au même titre, par exemple, que la gravure. Ici, il y a toujours du retard. C'est pour ça que le prix Paul-Émile-Borduas peut faire avancer la cause.»

Pour Savoie, la connaissance de la matière est aussi importante que la maîtrise des concepts.

Maurice Savoie est considéré comme un des pionniers de ce qu'on appelle aujourd'hui l'intégration de l'art à l'architecture. De grandes oeuvres ont été produites par lui, des murales pour le Centre de réhabilitation des accidentés du travail (1964), une autre pour le pavillon du Québec de l'Expo 67 ou encore pour la bibliothèque Adélard-Berger à Saint-Jean-sur-Richelieu (1982) — où il a intégré des caractères d'imprimerie dans son oeuvre —, et encore pour la chancellerie du Canada à Belgrade (1983-1984). Parmi toutes ces oeuvres ainsi que parmi les autres, plus proches de la sculpture, que vous pourrez aller voir au Musée canadien des civilisations à Gatineau, c'est sans doute au métro McGill que vous risquez le plus souvent de croiser une oeuvre de Maurice Savoie.

En 1966, les architectes Bolton, Ellwood et Eimers s'intéressent au travail de Savoie et lui confient le premier d'une série de contrats pour les succursales des magasins Eaton. L'oeuvre est toujours à l'entrée du magasin du centre-ville, devenu aujourd'hui Les Ailes de la mode. Elle a été sauvée au moment de la réfection de l'édifice. Vers la fin des années 1990, elle avait été recouverte d'affiches par son propriétaire, puis la fermeture du magasin a empêché qu'on y accède. Grâce à la vigilance de l'artiste, elle peut désormais être de nouveau admirée.

Paul-Émile Borduas (1905-1960) a été l'une des principales figures de la peinture de l'après-guerre. Le prix qui porte son nom souligne le travail de création dans les secteurs des arts visuels, des métiers d'art, de l'architecture et du design.