Numéro 4 du magazine français Senso - Des odeurs dans tous les sens

Qui n'a gardé le souvenir d'un parfum, d'une odeur familière ou inconnue, proche ou lointaine, fascinante ou répulsive, souvenir d'enfance ou de voyage, d'amitié ou d'amour, de sensualité ou de la vie courante? Ce sont ces senteurs du monde qu'exhale le numéro 4 du magazine français Senso, déclinées par une pléiade d'auteurs dans le souvenir de Baudelaire, dont les poèmes «disent à jamais la perception olfactive du monde, le primat de l'odorat sur les autres sens», éditorialisent Olivier Barrot et Thierry Taittinger.

À tout seigneur tout honneur, le «bouquet de bordeaux» est humé par Pierre Veilletet: «La première odeur des vins de Bordeaux doit être de sainteté. Par chance, c'est la plus difficile à contrefaire. [...] Yquem est nervalien, Pomerol sent la Corrèze, Malle a des accents italiens, Cos d'Estournel est oriental.» Non loin, une senteur toute simple a séduit Philippe Delerm: «On se sent loin de tout, au bout du monde, et voilà que montent tout à coup ces odeurs mêlées de menthe sauvage et de vase séchée — l'odeur de la Garonne.» Autres feuilles, celles des serres d'Auteuil, qu'a senties Erik Orsenna: «À peine entré, c'est la forêt, l'atmosphère menaçante des tropiques. Moiteur, pénombre, cris d'oiseaux inconnus.»

«Entre dégoût et nostalgie»

Mais aussi les fleurs et leurs artistes — comme la fleuriste d'art Clarisse Béraud —, la rose comme la tulipe, «beau paradoxe batave que cette fleur sans odeur». Car c'est aussi une réalité de notre monde standardisé que la fuite des odeurs d'antan, regrette Jean-Pierre Coffe face à ces marchés «déodorés».

Profumo di donna (Parfum de femme), le titre du film de Dino Risi, rappelle l'«odor di femina» du Don Giovanni de Mozart, ou celle des «femmes fleurs» de la Belle Époque, qui n'ont rien à voir avec l'«odeur de sainteté»! «Quand il s'agit d'amour, l'odorat se fait tantôt tactile, tantôt visuel, tantôt gustatif, selon qu'il convoque des corps, des paysages ou des images. À la fin, les sensations de l'amour, subtiles et multiformes, se rejoignent dans les ineffables parfums de femmes» respirés par Marc Lambron. «Les très jeunes femmes ont des lèvres de fruits effleurés par la braise, et elles ont peut-être l'odeur du vent. Il ne séparait pas leur parfum d'une saison dont elles avaient eu le visage. L'odeur de l'amour, au début, c'était aussi bien le sang d'un genou écorché, les premiers cafés que l'on partage, ce geste bouleversant d'une fille qui dénoue ses cheveux, et l'on comprend soudain qu'elle est une femme.»

Yves Simon hume encore ses «petites amoureuses»: «Un jour, une jolie blonde fit la différence: elle portait un habit d'arôme jusque-là inconnu et qui me rappelait... Mais quoi? Étaient-ce les épis de blé, les roses, la sarriette, une innocence? Volé à sa mère, l'étrange objet portait un nom ainsi qu'une marque de fabrique: Shalimar de Guerlain.» Mais on ne saurait oublier, rappelle Marie Darrieussecq, ce «parfum de nostalgie» des bébés, qui «dégagent une odeur, un parfum varié et complexe, sans doute différent pour chacun. [...] En sentant les bébés, nous retrouvons nos premières impressions olfactives, entre dégoût et nostalgie.»

La passion honore et odore, et son temple est le nez, «autour duquel se tissent de fécondes correspondances entre le sentir, le goûter et la sexualité. [...] Le sexe est comme un nez au milieu de la figure!», pour Patrick Wald Lasowski. Mais ce nez a également pris ses références dans la société industrielle. André Fontaine nous conduit dans les entrailles du Monde, dont il fut le directeur, au temps pas si lointain des rotatives: «On retrouvait les mêmes effluves de graisse, de sueur, de tabac. L'air du large faisait largement défaut dans les ateliers étirés sur trois étages en sous-sol du "grand journal du soir". Et il fallait bien aspirer la senteur, un peu lourde et discrètement entêtante, de l'encre.» Nostalgie aussi de Jean-Paul Dubois pour cette «machine à produire une foule d'odeurs et d'ennuis» qu'est l'automobile: «Passé un certain millésime, les anglaises dégagent des relents de pourriture noble où se mêlent le parfum des cuirs, celui des boiseries humides et des tapis de sol gagnés par une lente moisissure.» On peut comprendre la frustration d'un Jean Lacouture frappé d'une curieuse infirmité: l'anosmie, l'insensibilité aux odeurs!

- Senso n° 4, mai-juin 2002, 7 euros. 19, rue de Lourmel, 75015 Paris; % 01-45-71-01-30. www.sensomag.com.