Espaces francophones de l'Ouest canadien - Au pays du « mitchif » et d'autres langues

À l'occasion du congrès des sciences humaines de Winnipeg, linguistique et littérature investissent les espaces francophones nichés dans les territoires de l'Ouest canadien.

Robert Papen, désormais professeur à la retraite de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), est à la source du symposium sur les parlers français de l'Ouest canadien. «La situation du français dans l'Ouest canadien est très intéressante, indique-t-il, et peu connue des Québécois.» Une carrière complète consacrée à l'étude de ces parlers n'a pas émoussé son intérêt. Trop de questions restent en suspens: «Avais-je raison de dire en 1984 que les parlers français de l'Ouest se ressemblent et que si une différence existe par rapport au français du Québec, celle-ci relève de l'influence de l'anglais? D'une part, peu de travaux de recherche ont été menés sur les parlers français de l'Ouest canadien et, d'autre part, ils appuyaient leurs comparaisons sur la France ou, au mieux, sur le Québec.»

Les mises en parallèle entre les réalités manitobaines, albertaines et saskatchewanaises sont très rares. Les enclaves francophones forment-elles une entité ou se singularisent-elles d'un point de vue linguistique? Il est aujourd'hui vital pour les linguistes et autres chercheurs d'entrevoir qu'ils ne sont pas seuls à s'intéresser à ces questions et de permettre ainsi des échanges enrichissants.

Les exercices de comparaison appliqués à ce jour s'ancrent principalement dans l'origine française des mots. Ils gomment par conséquent la transition que le vocable a pu effectuer en terre québécoise. «D'un point de vue scientifique, le procédé est conforme, mais, regrette Robert Papen, il ne nous apprend pas grand-chose sur le français du Canada.» Ce lèse-majesté à la diachronie peut amputer le mot des nuances qu'il a revêtues. «En effet, les différences que j'ai notées au niveau du vocabulaire ne concernent pas tant le mot lui-même que le sens qu'il a pris.» Ainsi, au Québec, une «gang» représentera une bande de jeunes ou autre groupe tandis qu'en Saskatchewan, il s'agira de l'ensemble des résidants d'un village, telles la gang de Bellevue et, en France, une association de malfaiteurs («un gang», cette fois). Des erreurs de classification sont également imputables au manque de transversalité. Ainsi, le mot «bizenne» qui désigne un spermophile, soit un petit rongeur vivant dans les prairies, a été classifié comme typiquement fransaskois. «Or le terme existe également au Manitoba; il est métis, "sauteux" pour être plus précis.»

Trois souches francophones

Les travaux d'Anne-Sophie Marchand, professeure associée à l'UQAM, contribuent à éclairer cet espace peu exploré. Axés sur le Manitoba, ils lui ont permis «d'observer que la minorité franco-manitobaine n'est regroupée qu'au niveau politique pour la sauvegarde de ses droits mais que, sur le plan sociolinguistique, elle forme une mosaïque linguistique et identitaire, véritable microcosme de la situation nationale, qui m'autorise d'emblée à "mettre la francophonie manitobaine au pluriel", distincte d'autres parlers français canadiens, comme le français québécois». Les linguistes s'accordent sur l'existence de trois souches francophones liées à l'installation de groupes ethniques, soit les métis, les Québécois et les Européens.

Ainsi, la rencontre des trappeurs venus de l'Est et des tribus indiennes cries et ojibwas a initié la première souche francophone. «Le français des métis était alors la langue majoritaire du Manitoba, commente Robert Papen, une province fondée par eux.» Cette langue a survécu par-delà les offensives normatives qui lui furent portées. Prise en étau dans un jeu de pouvoir et contre-pouvoir, la communauté métisse a dû faire face, outre la politique gouvernementale, aux velléités d'assimilation entreprises à l'école et à l'église, comme l'explique Anne-Sophie Marchand: «L'action du clergé a consisté, en effet, à tenter de codifier la culture métisse en standardisant son expression linguistique afin de construire une identité exclusivement franco-catholique, rempart contre la société environnante.»

Aussi, les générations ayant subi ce traitement négatif refusent d'appeler leur parler du français et le considèrent comme du «mitchif». Caractérisé par un accent particulier, où les «é» et «o» se transforment en «i» et «ou», par exemple, il est ponctué également par un vocabulaire singulier inexistant au Québec. Ces anciens cavaliers ont en effet emprunté le vocabulaire technique lié aux chevaux pour l'imputer aux êtres humains. Ainsi, le mot boulet, qui désigne une partie précise de la jambe du cheval, prendra le sens de cheville en métis. Ce français est en outre ponctué par des vieux mots québécois désormais obsolètes et des expressions indiennes, dont «tanshi» qui signifie bonjour.

La seconde vague francophone résulte de l'installation d'hommes et de femmes venus du Québec. Aujourd'hui, leurs descendants utilisent encore un québécois un peu conservateur qui reflète en quelque sorte le XIXe siècle. Enfin, une dernière souche francophone devait voir le jour grâce à l'immigration européenne provenant de la France, la Suisse et la Belgique. «Ces communautés, souligne Robert Papen, ont maintenu leurs parlers européens, notamment leurs accents, bien que ceux-ci tendent à s'estomper.» Anne-Sophie Marchand s'est intéressée plus spécifiquement aux habitants de Saint-Claude et de Notre-Dame-de-Lourdes dans le cadre de ses recherches: «En 1992, les résultats de mon enquête ont démontré qu'ils ont réussi jusqu'à cette date à maintenir quelques traits caractéristiques du patois jurassien. On ne peut expliquer ces survivances que par la présence d'un sentiment assez fort d'identité dont ces gens semblent être très fiers.»

Richesse intellectuelle et artistique

Pour compléter ce panorama, il faut encore adjoindre à ces français vernaculaires le français standard enseigné à l'école. Tous sont toutefois soumis à l'influence de l'anglais, mais selon un mode qui se particularise de l'ascendance connue au Québec. En effet, par définition les Franco-Manitobains sont bilingues. Minoritaires dans un environnement anglophone, ils n'ont d'autre possibilité que de maîtriser cette langue. «Il est normal, poursuit Robert Papen, pour un bilingue d'utiliser ces deux langues; le contraire serait anormal. C'est ce qui est appelé l'alternance de codes.» Mais les jeunes parleront entre eux en anglais car c'est la langue du pouvoir. Le français est alors réservé à la cellule familiale: «Ce manque d'usage entraîne dans bien des cas un français déficitaire, du fait de tournures syntaxiques ou grammaticales non maîtrisées.» Il y a 50 ans, la mort des espaces francophones était déjà annoncée. Aujourd'hui, ils sont encore là. Qu'en sera-t-il dans 50 autres années? Nul ne peut le dire. Au-delà de ces prédictions moribondes, des éléments positifs subsistent et se développent, comme le souligne Robert Papen: «Je trouve absolument extraordinaire la vie intellectuelle et artistique de ces communautés francophones. Comment de si petites minorités peuvent-elle produire tant de choses?»

Louise Ladouceur, professeure à l'université d'Alberta et présidente de l'Association des littératures canadiennes et québécoises (ACLQ), qui tiendra son colloque annuel lors du Congrès, ne peut que souligner l'abondante production littéraire de l'Ouest canadien. Îuvre de poète, Louis Riel l'avait empruntée du patriotisme métis et franco-canadien. Romanesque, Gabrielle Roy l'avait menée au panthéon des oeuvres classiques. Ces figures de proue de la littérature franco-manitobaine ne pouvaient qu'être les initiateurs d'un mouvement profond qui se régénérerait au fil des futures générations. La séance inaugurale du colloque «De la modernité et de l'histoire de la littérature franco-manitobaine», assurée par Roger Léveillé, témoigne de cette permanence, tout comme l'avant-gardiste «Collection Rouge» qu'il dirige aux Éditions du Blé.