La nation attikamek s’affranchit de la DPJ

La communauté attikamek de Manawan, située dans la région de Lanaudière
Photo: Wikimedia La communauté attikamek de Manawan, située dans la région de Lanaudière

Après avoir réclamé depuis plus de 20 ans la possibilité de prendre en charge les services de protection de la jeunesse, la communauté des Attikameks obtient enfin gain de cause et instaure un précédent à l’échelle canadienne. Les enfants attikameks qui ont besoin d’aide seront désormais « guéris » dans leur communauté et non plus par le Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ), se réjouit le grand chef de la nation, Constant Awashish.

« Ça a été une véritable bataille pour que l’on reconnaisse notre autonomie en matière de protection de la jeunesse, affirme le grand chef Awashish en entrevue au Devoir. Ça a pris du temps, pour toutes sortes de raisons, mais on avait une réelle volonté de nous occuper de nos jeunes, et on a travaillé très fort pour en arriver à la signature de cette entente historique avec Québec. »

Depuis le tournant des années 2000, la nation attikamek a adopté son propre système de protection de la jeunesse, en créant un équivalent du DPJ, appelé le Directeur de la protection sociale attikamek.

Leur intervention après des jeunes se veut plus « holistique » et mise sur le soutien de la famille élargie, du conseil des sages et de toute la communauté, ont expliqué différents chefs lors de l’annonce officielle historique en présence de nombreux dignitaires lundi à La Tuque.

Photo: Conseil de la Nation Attikamek Constant Awashish
 
Le modèle attikamek est testé depuis une vingtaine d’années dans le cadre d’un projet pilote autorisé par Québec. Mais jusqu’à ce qu’ils en arrivent à cette entente, ils dépendaient toujours du DPJ. « Quand un dossier s’ouvrait, c’est le DPJ qui avait le premier droit de regard et, s’il était d’accord, il donnait le dossier aux autorités attikameks pour faire cheminer le dossier, illustre le grand chef de la nation attikamek, Constant Awashish. Le DPJ décidait de tout et avait toujours le dernier mot. Avec cette nouvelle entente, il n’y aura plus personne pour venir nous dire quoi faire. »

Enfants déracinés

Ainsi, les enfants pourront rester dans la communauté et bénéficier de services « dans le respect des réalités et des valeurs autochtones attikameks », explique le grand chef Awashish.

« La prise en charge des jeunes dans un environnement qui n’avait rien à voir avec leur réalité ne faisait qu’ajouter aux difficultés et à l’injustice dont étaient victimes ces enfants », déplore-t-il.

Ce dernier reconnaît que des efforts étaient faits par le DPJ, mais « les valeurs, les traditions, la culture et le contexte particulier de notre communauté, ce n’était pas pris en compte lors des interventions ».

La langue était notamment un « obstacle » aux interventions du DPJ. « Mais il y avait aussi le manque de confiance associé au fait que des gens non autochtones interviennent auprès d’eux », ajoute le grand chef.

Souvent, les enfants étaient sortis de leur communauté par le DPJ et envoyés dans des familles d’accueil non autochtones, ce qui causait son lot de problèmes.

« Pour plusieurs d’entre nous, ça évoquait de mauvais souvenirs liés aux pensionnats autochtones. Pour ceux qui sont encore en choc post-traumatique, c’était comme un retour en arrière, on venait leur prendre leur enfant, on les emmenait de force. C’était vécu très difficilement, les familles réagissaient mal, ça se répandait dans la communauté et ça créait un climat social négatif pour tout le monde. »

Ce problème a d’ailleurs été soulevé à maintes reprises par différentes communautés autochtones dans le cadre de la commission Viens, qui se penche sur les relations entre les autochtones et les services publics au Québec. Plusieurs chefs avaient dénoncé ce qu’ils considéraient comme un « pouvoir abusif » du DPJ et parlaient d’un climat de suspicion envers le DPJ.

En juin, dans le cadre de cette même commission, le Directeur de la jeunesse de la nation crie avait lui-même reconnu que les services donnés auprès de cette population « ne représentent pas les besoins » des enfants et des familles autochtones.

Responsabilité collective

Dans le cadre de l’annonce officielle de cette entente « historique », la ministre déléguée à la protection de la jeunesse, à la santé publique et aux saines habitudes de vie, Lucie Charlebois, a elle aussi reconnu que le fait de sortir ces jeunes de leur communauté n’était plus une option envisageable.

« Nous avons une responsabilité collective de fournir aux jeunes les outils et un cadre de vie pour faciliter leur intégration. On veut les laisser grandir dans leur milieu, dans leur culture et non pas les déraciner. On a eu des témoignages d’enfants devenus adultes qui n’ont plus d’identité, qui ne se retrouvent nulle part, et ce n’est pas ce qu’on souhaite au Québec. »

Le service de protection sociale attikamek a fait ses preuves et a « démontré ses capacités à exercer ses pleines responsabilités », assure Lucie Charlebois.

« Même dans le cadre d’une telle entente, le ministère de la Santé et des Services sociaux va demeurer responsable, ajoute-t-elle. Le gouvernement déploiera des efforts soutenus et nous allons prendre les moyens pour que tout fonctionne bien. »

Une période de six mois a été prévue pour faire la transition, et un comité de suivi se penchera sur divers aspects logistiques de cette nouvelle autonomie, notamment sur le plan financier.

Intérêt des autres nations

Cette entente constitue un précédent, non seulement au Québec, mais au Canada, se réjouit la ministre déléguée. Et déjà, d’autres communautés autochtones du Québec ont annoncé leur intérêt à marcher dans les pas de la communauté attikamek et à se prévaloir de cette disposition prévue dans la Loi sur la protection de la jeunesse, confirme Lucie Charlebois.

« La nation attikamek trace la voie pour les autres nations, s’est félicité le grand chef, Constant Awashish. Quand on regarde notre histoire, c’est incroyable qu’on soit rendus là. On connaît tous ce qui se passe dans nos communautés, ce n’est pas toujours facile. Aujourd’hui, c’est une grosse lumière au bout du tunnel. C’est un pas vers l’autonomie de la nation attikamek. »

Qui sont les Attikameks ?

Les Attikameks sont répartis dans trois réserves : Manawan, au nord de Saint-Michel-des-Saints dans Lanaudière, Wemotaci, au nord de La Tuque en Haute-Mauricie, et Opitciwan, sur la rive nord du réservoir Gouin à une centaine de kilomètres au sud de Chibougamau. La communauté compte environ 7000 membres.
 
6 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 30 janvier 2018 00 h 26

    l'univers un inconnu

    Peut-être sont-ils, mais très lentement en train de faire des gains, peut-être qu'il n'y a pas d'autres facons de faire, le monde un univers inconnu avec lequel il faut vivre,et ce tres lentement

  • Maryse Veilleux - Abonnée 30 janvier 2018 06 h 41

    Boucler la boucle

    C'est une façon de boucler la boucle en lien avec les pensionnats autochtones, leur mémoire collective va devenir petit à petit à nouveau en paix.

  • André Hamel - Abonné 30 janvier 2018 07 h 26

    Bravo !

    Bravo !

  • Normand Lévesque - Abonné 30 janvier 2018 08 h 13

    Bravo les Attikameks

    Je comprends que vous devez être très fier d'avoir remporté ce long combat de la dépendance à un système qui en a mis du temps à enfin comprendre vos légitimes revendications pour prendre en charge vos enfants de votre communauté avec vos valeurs et vos propres façon de faire! J'espère que ça enverra un message fort à toutes les communautés autochtones du Québec et aussi de l'autre pays du Canada!

  • Michèle Lévesque - Abonnée 30 janvier 2018 10 h 19

    Restons attentifs

    Je me réjouis sincèrement pour tous les autochtones du pays, mais reste que certains amalgames pourraient conduire à élargir indument une telle décision.

    J'applaudis du fond du coeur, considérant le statut particulier des Premières Nations au Canada et en lien à la triste histoire de notre pays envers leurs enfants. Contente donc en termes de justice réparatrice, mais aussi pour la construction d'un avenir respectueux de la diversité sans sacrifier l'Histoire.

    Je m'inquiète toutefois quand je lis que (je cite) "Cette entente constitue un précédent, non seulement au Québec, mais au Canada", dit la ministre Charlebois.

    Considérant le passé récent et le climat actuel, il est en effet à craindre que certains groupes islamisants, au Québec et ailleurs au Canada, ne profitent de ce précédent pour exiger la même chose pour leurs enfants, comme certains ont tenté de le faire en avril dernier.

    Cet extrait rappelle le contexte de cette demande pour une DPJ musulmane à partir d'arguments bien semblables à ceux des communautés autochtones. De glissements de causes et d'effets et par voie d'amalgames, il est possible que le précédent puisse servir dans le sens suivant (je cite) : "«Nous rêvons de créer une DPJ pour la communauté musulmane. Nous ne voulons pas que nos enfants aient à subir un double déchirement. Un premier lorsque l’enfant est placé et retiré de sa famille. Et un deuxième lorsqu’il est arraché à sa culture», a lancé vendredi dernier Soraya Zaïdi, présidente de l'Association Défi-lles et des ailes et une des organisatrices du souper-bénéfice." ("Québec dit non à une «DPJ musulmane»", A. Lacroix, JrnMtl, 19 avril 2017).

    Québec a refusé et QS alors présent a affirmé le caractère "non-confessionnel" de la DPJ, mais le précédent envers les autochtones, couplé à la protection que le multiculturalisme d'état accorde aux minorités religieuses, pourrait encourager certaines dérives et fragmentations identitaires. Restons attentifs.