Du «mauvais garçon à la bonne fille»: le chevalier d’Éon et la transidentité au XVIIIe siècle

À une époque où la politique est encore un domaine strictement masculin, on considère le travestissement d’Éon comme une façon, pour une femme aux capacités exceptionnelles, d’accéder à une carrière à la hauteur de ses talents.
Photo: London Magazine À une époque où la politique est encore un domaine strictement masculin, on considère le travestissement d’Éon comme une façon, pour une femme aux capacités exceptionnelles, d’accéder à une carrière à la hauteur de ses talents.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Chelsea Manning est l’une des personnalités transgenres les plus connues au monde. La lanceuse d’alerte, condamnée pour trahison en 2013, a entrepris pendant sa captivité des démarches médicales et judiciaires pour que soit reconnue sa nouvelle identité de genre. Grâciée par Obama puis libérée en mai dernier, Manning possède un parcours singulier à bien des égards. Ce dernier rappelle pourtant celui du chevalier d’Éon, un héros de guerre français du XVIIIe siècle, né homme et ayant endossé une identité féminine pendant la seconde moitié de sa vie.

Malgré les 300 ans qui les séparent, beaucoup d’éléments rassemblent ces deux individus, à commencer par les désillusions d’une prometteuse carrière militaire qui les ont conduits à divulguer des secrets d’État, ainsi que leur changement identitaire. Si l’histoire de Chelsea Manning n’a aujourd’hui plus beaucoup de secrets, se pencher sur celle du chevalier d’Éon permet de mieux comprendre la manière dont la transidentité pouvait être perçue à une époque où elle était une réalité difficile à concevoir. Phénomène mal connu, était-il pour autant condamné ? L’histoire révèle parfois bien des surprises.

Photo: Courtoisie Ariane Godbout Ariane Godbout est diplômée à la maîtrise en histoire et conseillère à l’Assemblée nationale.

Contrairement à Manning, qui a dû entreprendre de longues procédures judiciaires pour que son changement de sexe soit reconnu par les autorités, il a été en effet étonnamment facile pour le chevalier d’Éon — né homme et ayant toujours vécu comme tel — de revendiquer une identité féminine, même au coeur des années 1770. Ce changement a dû cependant se bâtir sur un mensonge : celui selon lequel il avait toujours été une femme déguisée en homme. Cette transformation a aussi eu pour effet de l’enfermer dans le carcan hermétique de la féminité, avec ses codes bien définis.

Secrets d’État

Né en 1728 dans la petite bourgade de Tonnerre, Charles d’Éon de Beaumont connaît dans sa jeunesse un parcours particulièrement brillant pour un garçon issu de la noblesse de robe. Diplômé en droit à 25 ans, auteur de nombreux articles littéraires et d’un important traité sur les finances, le jeune homme se fait rapidement remarquer dans les cercles restreints de la cour de France, puis intègre les services secrets du roi Louis XV en 1756.

Pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763), ses actions diplomatiques et son courage pendant les combats lui valent d’être nommé capitaine de corps d’élite et de recevoir plus tard la prestigieuse croix de Saint-Louis. En 1762, le héros militaire est dépêché à Londres, où il joue un rôle clé dans les négociations du célèbre Traité de Paris par lequel le Canada est cédé à la Grande-Bretagne. Sa nomination au titre d’ambassadeur intérimaire dans la même ville l’année suivante lui permet alors de croire qu’il n’est qu’aux balbutiements d’une prometteuse carrière.

Malheureusement, la nomination du comte de Guerchy au titre d’ambassadeur à sa place en 1763 met abruptement fin à ses espoirs. Amèrement déçu, le chevalier d’Éon recourt à un moyen peu usité pour se venger de l’injustice dont il se juge victime, rappelant les divulgations que fera plus tard Manning à WikiLeaks : il publie non seulement une partie de sa correspondance avec la cour de France — plongeant ses supérieurs dans l’embarras —, mais il menace surtout de révéler les secrets d’État extrêmement délicats qu’il détient. Admiré par certains, honni par d’autres, Éon se bâtit alors une importante renommée.

Si ce chantage le plonge dans la disgrâce à Versailles, il a l’avantage de faire basculer en sa faveur le rapport de force. Conscient de l’importance de ménager Éon, Louis XV se résout à lui verser une pension suffisante pour qu’il puisse continuer à vivre confortablement à Londres, contre son silence et ses services. Le chevalier passe ainsi les dix années suivantes à cultiver des liens dans les milieux politiques anglais et à recueillir des informations au profit du roi de France. Il sait cependant que le monarque souhaite le faire kidnapper afin d’éliminer la menace qu’il représente ; aussi a-t-il souvent recours au camouflage pour échapper aux tentatives de rapt. Il est probable qu’il ait dès lors commencé à revêtir des habits féminins.

Changement d’identité

Dès 1771, des rumeurs émergent dans la presse anglaise : le célèbre chevalier serait-il en réalité une femme ? Le bruit se répand et des paris sur lui se multiplient à la Bourse, d’importantes sommes d’argent lui sont même offertes en échange de son consentement à se soumettre à un examen médical. S’il dément d’abord farouchement ces rumeurs, il finit par opter pour l’ambiguïté en affirmant dès l’année suivante qu’il est une femme ayant passé toute sa vie déguisée en homme.

Après trois années de rumeurs, l’incertitude prend fin alors qu’un envoyé du jeune Louis XVI se rend à Londres en 1774 pour négocier la récupération des secrets que détient encore Éon. Un accord est finalement conclu : le chevalier accepte de rendre les documents compromettants en échange de la permission de rentrer à Versailles, sans que rien ne soit retenu contre lui. Par-dessus tout, l’entente officialise son statut de femme, un fait sans précédent dans l’histoire.

Il est curieux de constater que dans le milieu aristocratique de l’époque, le changement de genre du chevalier n’a pas du tout engendré le rejet unanime auquel on aurait pu s’attendre.

Si sa nouvelle identité féminine choque les milieux conservateurs, elle suscite chez beaucoup d’autres l’admiration. Comme chez l’éditeur de l’Annual Register, qui s’exprime en ces mots : « Nous avons quelques fois vu des femmes se métamorphoser en homme et faire leur devoir à la guerre ; mais nous n’avons jamais vu personne incarner autant de talents militaires, politiques et littéraires à la fois. » Des poèmes font même l’éloge de ses exploits, comme celui que lui envoie un officier, en 1779 : « Par la gloire chevalière on l’a vue parvenir / L’intrépide guerrière ! Et politique habile. »

Ces témoignages mettent en lumière un aspect essentiel de la trajectoire d’Éon : plusieurs contemporains lui portent un regard bienveillant parce qu’ils pensent admirer le courage d’une femme ayant été à la hauteur d’un homme. À une époque où la politique, la diplomatie et la guerre sont encore des domaines strictement masculins, on considère le travestissement d’Éon comme une façon, pour une femme aux capacités exceptionnelles, d’accéder à une carrière à la hauteur de ses talents. Toutefois, cette nouvelle identité engendre également des changements imprévus.

Provocation

Le poids des conventions commence à se faire sentir au moment où la dorénavant chevalière rentre en France, en 1777. Pensant que ses exploits militaires ont préséance sur son identité féminine, Éon porte quotidiennement son uniforme de capitaine — un honneur dans l’esprit de l’aristocratie. Toutefois, aux yeux des autres, qu’une femme ose revêtir des habits masculins est une véritable provocation. On lui reproche également de ne pas adopter le comportement calme et modeste qui convient aux dames, étant plutôt « toujours en mouvement, pleine de grimaces, maladroite dans ses manières et impatiente ».

La tension monte au moment où Éon reçoit une interdiction formelle, de la part du roi, de porter son uniforme militaire. Cette pression est particulièrement difficile à vivre pour la chevalière. Refusant qu’une partie de son identité soit bafouée par son genre, Éon répond aux attentes sociales par des désobéissances répétées — elle sera même arrêtée en 1779 —, mais aussi par l’écrit, en défendant dans ses lettres et ses mémoires un idéal féminin virginal, courageux et guerrier, basé sur le modèle de Jeanne d’Arc ou des Amazones.

En dépit de ces difficultés, Éon passera le reste de sa vie en femme. Son retour à Londres en 1783 et la Révolution française qui éclate six ans plus tard représentent autant de moments où elle aurait eu la liberté de reprendre une identité masculine, et où elle a refusé de le faire. C’est en tant que femme qu’elle écrit ses mémoires, et en tant que femme qu’elle s’éteint en 1810.

Après sa mort, l’annonce que la chevalière était anatomiquement un homme provoque une véritable onde de choc. Qu’une femme se travestisse pour accéder à certaines fonctions pouvait être compréhensible, mais qu’un homme, particulièrement un noble, un diplomate, un soldat et un espion, puisse désirer devenir femme paraissait impensable. L’histoire du chevalier d’Éon plonge progressivement dans l’ombre, et y restera pendant longtemps.

Le parcours similaire de Manning et d’Éon cache ainsi un destin différent. Alors que la première touche enfin à la liberté après d’âpres procédures judiciaires, la seconde n’a pu que l’effleurer à travers ses désobéissances, ses écrits et les idéaux qu’elle s’est construits. Ces vies croisées démontrent cependant que la liberté, quelle que soit l’époque, demeure une lutte effrénée, et que la bravoure ne réside pas seulement dans les exploits, mais prend aussi sa source dans le courage de s’élever au-delà des diktats de la société pour devenir soi.

 

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1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 14 janvier 2018 07 h 28

    Texte passionnant

    Bravo !