La cachette

Magalie avait l’habitude de profiter des visites dans la famille de son beau-père, à la campagne, pour s’amuser dans la neige dès la mi-décembre. Mais cette année-là, rien n’allait comme prévu.
Photo: Ray Chabot Magalie avait l’habitude de profiter des visites dans la famille de son beau-père, à la campagne, pour s’amuser dans la neige dès la mi-décembre. Mais cette année-là, rien n’allait comme prévu.

Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte d’Amélie Gaudreau à partir d'un cliché fourni par Ray Chabot.

C’était le dernier samedi avant les vacances de Noël. Pas celui tout juste avant, l’autre d’avant : celui du party plate dans la famille de Réjean, le plus très nouveau chum de la mère de Magalie.

C’était plate, parce que ça se passait dans le sous-sol d’église d’un village qui l’était tout autant, avec des « cousins » et des « cousines » ennuyeux et tous trop jeunes ou trop vieux pour se lier d’amitié avec Magalie, qui passait toujours pour « l’étrange », et pas juste parce qu’elle n’avait pas la même couleur de peau.

Ce qui dérangeait surtout les enfants et adolescents du coin, c’était l’accent de la ville de la jeune fille, trop « Montréal » à leur goût. Elle s’était fait dire par Kelly, sa pseudo demi-cousine avec qui elle aurait pu avoir des atomes crochus, d’arrêter de parler comme un dictionnaire. Un dictionnaire… Elle en aurait eu bien besoin, cette petite campagnarde qui n’arrêtait pas de dire « sontaient » toutes les deux phrases.

Durant ces visites dans la patrie du beau-père, qui heureusement ne duraient que le temps d’une fin de semaine, Magalie se réfugiait souvent dehors, à gravir et glisser sur le gros banc de neige dans la cour de l’église. Elle profitait pleinement de cet avant-goût de l’hiver, avant que la ville, sa ville, soit enfin recouverte de son manteau de neige permettant une telle activité.

C’était un peu une « pratique » d’hiver.

Les faux cousins ne comprenaient pas trop l’intérêt marqué de Magalie pour la glissade en plein stationnement d’église, alors qu’on pouvait au même moment se « bourrer la face » de toutes sortes de gâteries sucrées et salées qu’ils pouvaient piger dans l’immense buffet froid, sans même se faire sermonner.

En cette troisième année de visite, rien n’allait comme prévu. Il n’y avait pas un grain de neige dans tout le village. Les anciens disaient qu’ils n’avaient pas vu ça depuis 20 ans, 30 ans, certains poussaient même jusqu’à 40 ans.

La rareté d’un tel événement ne rendait pas moins triste la pauvre Magalie, qui se résolut à manger plus lentement que d’habitude ses petits sandwiches au jambon rose fluo « avec pas de croûtes » et à faire un effort pour jouer avec les enfants de la famille de Réjean. Il fallait peut-être leur donner une vraie chance, malgré leurs préjugés. Avec le temps, ils avaient peut-être évolué…

Elle alla donc s’asseoir avec Kelly, qui avait vraiment grandi vite cette année, pour prendre des allures de jeune femme, même si elle n’avait encore que 12 ans et demi et qu’elle était toujours en cinquième année.

Kelly l’accueillit un peu froidement avec un « ah ben, v’là le dictionnaire de la ville ! Tes sandwiches sontaient-tu tellement pas bons pour que tu viennes t’assir avec moi, d’un coup que tu voudrais vomir ? »

La réplique avait rendu Magalie muette. Du haut de ses 10 ans et de sa prestance de jeune fille bien élevée, elle finit son cinquième sandwich avec toute l’élégance qu’elle pouvait et finit par répondre : « Je me disais qu’il faudrait bien changer mes habitudes… Après tout, on dirait que tu es ma cousine pour encore un bon bout ! »

— OK d’abord, ben si tu veux être une vraie cousine, il va falloir que tu viennes jouer à la cachette avec nous autres de l’autre bord de l’église, derrière le presbytère. C’est toujours ça qu’on fait d’habitude quand t’es en train de glisser toute seule sur ta butte. »

Résignée, Magalie accepta en se disant que ce ne serait que pour une fois.

« Pis en plus, c’est toi qui comptes ! »

Cet ajout de Kelly acheva de lui donner le goût de participer. Mais bon, il fallait ce qu’il fallait.

Le troupeau de cousins, une bonne douzaine, s’est donc dirigé du côté du presbytère, avec dans les poches et les mains des « cochonneries » chipées dans la cuisine de service du sous-sol d’église : des petits gâteaux emballés, des chocolats en forme de sapin, des sacs à peine entamés de crottes de fromage…

Magalie avait opté pour un gros sac de chips, mais pas les moins « santé » du lot : celles cuites au four. Sa mère n’aurait pas de raison de la gronder si elle la surprenait avec ça dans les mains.

Elle s’était attelée à compter jusqu’à 50, comme le lui avait demandé Kelly, et rendue au bout du décompte, elle chercha partout les cousins cachés, pendant une bonne vingtaine de minutes, sans succès… Ils lui avaient joué un tour, c’était certain.

Plutôt que de crier comme une perdue ou de rentrer dans le sous-sol pour dénoncer à son beau-père cette mauvaise blague, elle s’arrêta devant la crèche géante installée un peu en retrait du presbytère. Personne ne s’y cachait, même pas la statue du petit Jésus, qu’on réservait sans doute pour le vrai jour de Noël.

Elle décida de prendre une pause de recherche à cet endroit plutôt douillet, pour manger tranquillement ses chips et attendre que ses cousins se tannent de la faire poireauter. Elle finit par les entendre au loin, les voir débouler dans sa direction, et poursuivre leur route en passant devant elle sans même l’apercevoir, convaincus qu’ils étaient que la Magalie de Montréal était allée tout « bavasser » à leur oncle Réjean. Elle s’était si bien fondue au décor, entre le berger et les ruminants, qu’ils l’avaient peut-être prise pour un roi mage.

Bonne cachette, s’était-elle dit, entre deux bouchées bien salées et relativement grasses, ça pourrait être utile l’an prochain, s’il n’y a toujours pas de neige…

1 commentaire
  • Louis Roy - Abonné 4 janvier 2018 08 h 13

    Un des plus intéressants contes de Noël !

    Bravo pour cette carte postale qui m'a rappelé quelques rencontres familiales où j'aurais bien aimé aller me cacher dans la crèche de l'église! :-)