Le SPVM accusé d’avoir fermé les yeux sur un cas de brutalité policière

Gabriel Duchesneau a déposé une poursuite civile contre le SPVM et la Ville de Montréal le 1er novembre 2012.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Gabriel Duchesneau a déposé une poursuite civile contre le SPVM et la Ville de Montréal le 1er novembre 2012.

Un homme de 35 ans qui est sorti d’une manifestation avec une triple fracture du crâne affirme être victime de la « culture d’impunité » du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

Gabriel Duchesneau, un habitué des manifestations au centre-ville de Montréal, a déposé une poursuite civile de 505 000 $ contre le SPVM après avoir quitté en ambulance, le crâne ensanglanté, une manifestation tenue le 1er mai 2012. Il affirme, témoin à l’appui, avoir été battu par un groupe de policiers à l’angle de la rue McGill College et du boulevard De Maisonneuve, durant cette journée mouvementée du printemps étudiant de 2012.

« J’étais seul, non armé, et les policiers m’ont coincé dans un coin pour me frapper sur la tête à coups de matraque », raconte Gabriel Duchesneau au Devoir. Plus de cinq ans après les faits, l’homme de 1,57 mètre (5 pieds et 2 pouces) reste ébranlé par ce qu’il dit avoir vécu. La voix chevrotante, les cheveux en broussailles, cet étudiant à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) dit souffrir de pertes de mémoire, faire des cauchemars à répétition et avoir des douleurs à la tête depuis les événements du 1er mai 2012.

Son avocat, Me Marc Chétrit, reproche à la police non seulement d’avoir battu son client, mais d’avoir cherché à camoufler ce qu’il qualifie de bavure. « J’ai un client qui a quasiment été laissé pour mort par de soi-disant agents de la paix et il n’y a pas eu d’enquête interne. Ça illustre ce qu’on allègue depuis des années : le SPVM n’enquête pas sur ses propres agents comme le prévoit la loi », dit l’avocat.

« Je n’en reviens pas. On est censés être dans une société qui suit la règle de droit », ajoute Me Chétrit.

Pour lui, l’histoire de Gabriel Duchesneau illustre le constat fait par le commissaire Michel Bouchard dans son rapport récent sur les dysfonctionnements au SPVM : le corps policier est miné par des guerres de clans et par un système « parallèle » visant à protéger des policiers visés par des allégations d’inconduite.

La Ville de Montréal et le SPVM nient les faits allégués par Gabriel Duchesneau. « En aucun temps durant la manifestation du 1er mai 2012 les policiers du SPVM n’ont employé inutilement ni n’ont abusé de la force lors de l’exercice de leurs fonctions de gestion de foule », fait valoir la Ville dans un document du 7 juin 2013.

« Si une force a été employée par les policiers du Groupe d’intervention à l’endroit du demandeur, ce qui n’est pas admis mais expressément nié, cela répondrait au niveau de contestation utilisé par le demandeur, au moment où il lui a été ordonné de même qu’aux autres manifestants de se disperser », ajoute la Ville de Montréal.

« Il a plutôt choisi de contester l’autorité des policiers, qui ont pu avoir à le bousculer afin qu’il obéisse à l’ordre de dispersion précédemment ignoré », indique le document.

Cette manifestation du 1er mai, organisée par la Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC), a été déclarée illégale par la police. L’événement a donné lieu à des affrontements entre manifestants et policiers, dont plusieurs ont reçu des projectiles de toutes sortes. Des grenades assourdissantes et des gaz lacrymogènes ont aussi été lancés par la police pour disperser les manifestants.

Invité à commenter cette histoire, le SPVM a indiqué qu’il n’avait rien à ajouter par rapport à ce qui est mentionné dans les documents de cour.

Des « vérifications »

Ce dossier vient d’être inscrit pour procès, a indiqué la Cour supérieure dans une lettre du 7 décembre 2017. La date d’audition sera fixée « dans les meilleurs délais ». Entre-temps, les avocats de Gabriel Duchesneau et de la Ville de Montréal ont interrogé et contre-interrogé des témoins.

Dans un interrogatoire daté du 6 décembre 2016, le commandant Luc Renaud du SPVM indique avoir été chargé de mener des « vérifications » après le dépôt de la poursuite civile par M. Duchesneau, le 1er novembre 2012. Sa démarche n’était pas une « enquête » proprement dite, mais bien une façon de déterminer la défense du SPVM dans cette affaire, a-t-il indiqué.

Le policier a affirmé qu’il est « impossible » de déterminer l’identité des policiers qui étaient présents sur les lieux au moment des faits allégués par Gabriel Duchesneau. Plus de 360 policiers étaient en devoir ce jour-là pour encadrer 2000 manifestants, a-t-il rappelé.

« Alors, c’est difficile pour moi d’aller trouver quelqu’un qui va se souvenir, six mois plus tard, de ce qu’il a fait durant telle manifestation, telle autre manifestation », a affirmé le commandant Renaud.

« Je n’ai rien fait ! »

David Houle, lui, était sur les lieux. Cet étudiant de 21 ans, qui vient d’achever un diplôme d’études professionnelles en construction, dit avoir vu Gabriel Duchesneau (qu’il ne connaissait pas) se faire coincer contre un mur et frapper à coups de matraque par « quatre ou cinq » policiers. « D’après mes souvenirs, Gabriel n’était pas agressif. II reculait et disait : “Je n’ai rien fait ! Je n’ai rien fait !” », raconte David Houle au Devoir.

« Les policiers sont partis quand un groupe de manifestants est intervenu. J’ai trouvé Gabriel semi-conscient. Ça m’a fait un choc. Je vais toujours me rappeler la blessure derrière sa tête. Son crâne était mou. Il perdait beaucoup de sang. J’avais peur pour moi aussi. »

M. Duchesneau n’a pas été arrêté et ne fait face à aucune accusation par rapport à cet événement — mais il a déjà écopé de constats d’infraction en vertu du règlement P-6, qui ont été annulés, selon son avocat.

13 commentaires
  • Janik Bastien Charlebois - Abonnée 14 décembre 2017 04 h 43

    Une vidéo le confirme

    Je me souviens avoir vu une vidéo des faits en 2012. C'était arrache-coeur de voir la police s'acharner sur lui à coups de matraque sur la tête alors qu'il tentait de fuir.

    • Patrick Boulanger - Abonné 14 décembre 2017 08 h 58

      Si cette vidéo existe et que l'on peut l'identifier, il me semble qu'il devrait être facile pour lui de gagner en cours avec celle-ci.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 14 décembre 2017 07 h 03

    Une culture d'impunité bien ancrée?

    Il y a quelques années, alors que Claude Ryan était ministre de la sécurité publique, des victimes ont cherché à connaître l'identité de policiers que l'on accusait alors d'avoir agi brutalement envers elles lors d'une manifestation sur le mont Royal. Aucun policier ne portait d'insigne permettant de relier un numéro à un individu. Sauf erreur, le ministère a refusé en soulignant que les policiers ne portaient pas leur insigne et qu'il fallait qu'il en soit ainsi. En portent-ils aujourd'hui?

  • Yves Mercure - Abonné 14 décembre 2017 08 h 06

    Dérives

    Cette époque fût l'une des plus sombres depuis des décennies. Comment en est-on arrivé là? Par de petits pas conduisant de proche en proche vers l'expression de plus en plus rude du libéralisme conomique (néo : pas nécessaire de l'ajouter, c'est la même galère qui roule depuis des centaines d'années). Rappelons qu'à cette époque nous vivions dans un esprit de répression des contestation qui visaient les petits amis d'un charmant politicailleux qui rêvait d'un goulag au nord pour favoriser le développement economique. Est-ce ce bouffon qui ordonna de matraquer, gazer, taser, flinguer au caoutchouc nos enfants? Pas si bête, comme Adolphe en son temps, son cota facho installa des strates d'intermédiaires propres à l'exécution des basses œuvres, tout en divisant la responsabilité afin d'aveugler dans l'ombre. Ainsi, chacun peut alors dépasser un tout petit peu sa conscience afin que l'ensemble s'harmonise aux avantage des puissants. Pour ce faire, des morceaux d'autorité apte à pousser ou laisser aller, à camoufler, à transgresser la justice la plus élémentaire, et à réprimant graduellement de lus en plus brutalement tout ce qui n'est pas conformé a l'ordre établi... par les commanditaires. Il suffit alors de mettre les plus determinés aux ligne de front et les coups pleuvront. Oui, il y a des casseurs, chacun sait que ce ne sont que quelques dizaines de masqués toujours présent pour favoriser les instincts sadiques de chaque bourreau en devenir. Des tordus, il y en a partout. Y compris dans la police et la politique. Les laisser poursuivre tranquillement, c'est abdiquer jusqu'au jour où ceux qui frappent viendront sonner chez vous si vous ne leur opposez pas asseez tôt une fin de non recevoir. La droite a le vent dans les voiles. Ou on sort les casseroles et on la fait cuire, ou on est cuit. Les élections lancées, c'est la saison des hypocrites : l'argent tombe comme feuille d'automne, la justice semble de mieux en mieux portante, l'avenir radieux nous est annoncé. Ca

  • Gilles Théberge - Abonné 14 décembre 2017 08 h 50

    Je ne vais jamais dans les manifestations. Il faut dire que ce n’est plus de mon âge mais il y a plus que ça.

    C’est je crois un droit bafoué par les policiers qui sont au service des « autorités » en place, et qui décident arbitrairement que toutes les causes défendues par les citoyens sont mauvaises.

    Quand une population n’a plus que le droit d’être matraquée par des justiciers, au nom de l’ordre, il y’a quelque chose qui ne marche plus dans notre société libre, et démocratique, comme elle prétend l’être.

  • Serge Picard - Abonné 14 décembre 2017 09 h 08

    Seulement une triple fracture du crâne

    « En aucun temps durant la manifestation du 1er mai 2012 les policiers du SPVM n’ont employé inutilement ni n’ont abusé de la force lors de l’exercice de leurs fonctions de gestion de foule », la Ville de Montréal et le SPVM nient les faits allégués

    Une triple fracture du crâne à coups de matraques par 4 à 5 policiers. À quoi on doit s'attendre lorsque les policiers du SPVM sont violents.

    • Yves Mercure - Abonné 14 décembre 2017 13 h 11

      Du hachis Parmentier

    • Ève Marie Langevin - Abonnée 16 décembre 2017 20 h 21

      En effet M. Picard. La police croit sans doute que Gabriel s'est fait cela tout seul ?
      J'étais chez ma mère, une dame de 85 ans, qui aurait voté pour Trump jusqu'à tout récemment. J'étais à côté d'elle quand elle a lu la nouvelle. Elle était consternée. Elle a juste dit : « C'est terrible. Où va-t-on ? ». Avis à la dérive des principaux intéressés et au sentiment d'impunités qui se développe dans la population. Tôt ou tard, cela se retournera contre eux et ils seront balayés, comme une tornade, sans espoir de retour avant un long purgatoire.
      Peu après un vendeur est venu faire une démonstration de balayeuse. Quelques minutes après son départ, ma mère a appelé au magasin pour poser calmement une question au sujet de la garantie qui n'apparaissait pas sur la facture. Le vendeur lui a parlé et il l'a engueulé. Ma mère m'a pleuré dans les bras après en me disant « Je ne suis pas habituée ». La violence s'insère dans toutes les strates de la société avec le mauvais exemple de nos institutions, voire de certains de nos chefs ou gouvernants. Il y a de quoi faire de l'anxiété.