Le bilinguisme dans le milieu du travail poursuit sa croissance

Si la vaste majorité des Québécois continuent à travailler en français, Statistique Canada note une tendance au bilinguisme.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Si la vaste majorité des Québécois continuent à travailler en français, Statistique Canada note une tendance au bilinguisme.

C’est une tendance connue qui s’impose encore plus nettement : au Québec, le recours au bilinguisme en milieu de travail poursuit sa croissance, alors que la proportion de travailleurs qui travaillent surtout en français diminue. Est-ce à dire que le français recule ? Les avis divergent.

Dans le dernier grand bloc de données tirées du recensement 2016, Statistique Canada révélait mercredi que 79,7 % des travailleurs québécois utilisent le français de façon « prédominante » au boulot. Or, il y a dix ans, c’était 82 %. L’anglais comme langue prédominante de travail est également en baisse (de 12,4 % à 12 %).

Le corollaire, c’est qu’au lieu de parler surtout français ou anglais au travail, de plus en plus de Québécois parlent les deux langues « à égalité ». Ils sont donc maintenant 7,2 % à travailler à la fois en anglais et en français, une hausse de 2,6 points de pourcentage depuis le recensement de 2006.

Dans la région de Montréal, épicentre de la question linguistique au Québec, la proportion de ceux qui parlent uniquement ou surtout français (ce qui revient à le parler de façon prédominante) est passée de 72,2 % à 69,6 % en une décennie. L’anglais comme langue prédominante a enregistré une baisse d’un point (17,9 %). Le bilinguisme anglais-français représente ainsi le quotidien de 11,2 % des travailleurs montréalais.

« Le portrait est complexe, note Jean-Pierre Corbeil, coauteur du rapport de Statistique Canada. Oui, le phénomène du bilinguisme au travail semble se poursuivre. Mais quand on regarde l’utilisation au moins régulière du français au travail, c’est stable à 94 %. On note aussi que les allophones utilisent moins l’anglais comme langue prédominante au travail, et que ça se fait au profit du français… »

Avec une méthodologie différente, Statistique Canada arrive sensiblement aux mêmes résultats que l’Office québécois de la langue française (OQLF) quand il s’agit de dresser le portrait de l’état du français au travail. La semaine dernière, l’OQLF publiait une étude qui disait notamment que 89 % des Québécois travaillaient principalement en français, et que l’usage du français au travail a progressé chez les allophones.

« Il y a de petits écarts liés à nos méthodes, mais les résultats convergent », observe M. Corbeil. Le porte-parole de l’OQLF, Jean-Pierre Le Blanc, utilisait les mêmes mots plus tard en journée. « Les deux enquêtes sont cohérentes, dit-il. Dans l’ensemble, la vaste majorité des gens continuent à travailler en français, mais il y a cette tendance au bilinguisme qui est liée à la mondialisation et à la transformation [de la réalité] de certains secteurs d’activités. Il faut en ce sens demeurer vigilant. »

Chercheur et président de l’Association d’études canadiennes, Jack Jedwab estime dans la foulée qu’il n’y a « rien de dramatique » dans les données de Statistique Canada. « On parle d’un léger changement. Mais souvent, on porte plus d’attention à la tendance qu’à l’importance de la tendance… À mon sens, dans une situation de mondialisation et dans le contexte nord-américain qui est le nôtre, je ne pense pas qu’on devrait être surpris ou inquiété des résultats. »

Soulignant que le recensement a aussi montré une augmentation du taux de bilinguisme chez les Québécois, M. Jedwab fait valoir qu’il « y a une mixité qui s’installe, et qui a tendance à remplacer la prédominance » du français. Normal, dans ces circonstances, que le milieu du travail reflète cette réalité, dit-il.

Rien de neuf pour Couillard

À Québec, le premier ministre Couillard a noté que « l’utilisation du français au travail dans toutes les catégories [peu importe la fréquence de son utilisation] est restée exactement la même entre 2006 et 2016, soit 94 % ».

« Il y a des gens qui parlent le français et d’autres langues au travail, a mis en relief M. Couillard. Il ne faut pas s’en surprendre, et ça m’apparaît quelque chose à quoi on doit s’attendre, compte tenu du profil de la population québécoise, et notamment à Montréal. »

M. Couillard a aussi tenu à relever que « de plus en plus de travailleurs de langue maternelle anglaise ou tierce utilisent le français. Ça a augmenté chez les anglophones, ça a augmenté considérablement chez [les allophones]. »

Le premier ministre a rappelé qu’il « faut continuer d’être vigilants », mais il a ajouté que « dépeindre la situation comme une catastrophe ou une crise, ce n’est absolument pas conforme à la réalité ».

La pointe s’adressait au chef de l’opposition, Jean-François Lisée, qui a qualifié M. Couillard de « jovialiste linguistique ». Selon M. Lisée, l’attitude passive du gouvernement libéral dans le dossier du français au travail travestit l’esprit de la loi 101. « Camille Laurin [le père de la Loi] disait « langue usuelle et habituelle de travail, sauf exception ». Le premier ministre, lui, dit : l’exception doit être la règle. »

Le directeur général du Mouvement Québec français, Éric Bouchard, s’inquiète lui aussi des données dévoilées mercredi. « C’est extrêmement négatif quand on sort des pourcentages et qu’on regarde les chiffres absolus, soutient-il. Il y a 73 000 personnes de moins qui parlent le français de façon prédominante. Je ne sais pas comment on peut voir le verre à moitié plein dans ces conditions. »

M. Bouchard estime que « les progrès dans un petit secteur [les données sur les allophones, par exemple] ne peuvent pas contrebalancer le recul global » que le rapport de Statistique Canada révèle, selon lui.

Les données de l’agence fédérale montrent par ailleurs que l’utilisation des langues tierces (autres que le français et l’anglais) au travail au Canada est demeurée stable, à près de 5 %. Au Canada hors Québec, près de 98,6 % des travailleurs utilisent l’anglais sur une base régulière — là aussi, c’est stable.

« Bonjour-hi », un irritant ?

Philippe Couillard et Jean-François Lisée se sont lancé des flèches mercredi sur le recours au « bonjour-hi » qui touche nombre de commerces à Montréal. M. Lisée a cherché à savoir si Philippe Couillard est « irrité » par cette pratique. « Quelle question ridicule ! » a répliqué le premier ministre, qui y a vu l’expression d’une « politique du repli ». M. Couillard a plutôt soutenu qu’il y a « beaucoup d’irritants, dont les francophones qui ne parlent pas notre langue correctement, qui ne l’enseignent pas correctement et qui ne veillent pas à assurer une qualité constante dans la langue française ».
7 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 30 novembre 2017 03 h 55

    Pendant ce temps dans l'ouest

    Le français ne peut que gagner du terrain. Les français intelligents veulent parler une langue seconde et la même chose s'applique aux anglais. Il n'y a pas de raison de ne pas être capable de bien connaitre les deux. Mais bien sûr qu'il faut faire des efforts si ce n'est que pour réduire l'hégémonie de l'envahisseur... anglais.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 30 novembre 2017 09 h 14

      Être bilingue et même trilingue ou multilingue, est une bonne chose. Ça crée des liens avec le restant de la planète.

      C'est un fait évident que l'anglais est maintenant la langue passe partout. Il faut aller ailleurs (en Suède, en Italie, en Catalogne, par exemple) pour constater qu'à défaut de parler la langue de l'indigène, on se rabat le plus souvent sur l'anglais.

      Ceci dit, il me semble qu'un peuple le moindrement fier de sa culture et de sa langue maternelle et qui refuse de jouer au colonisé ou au gentil petit porteur d'eau, devrait l'affirmer en milieu de travail et la parler.

      Quand on travaille, on est plus susceptible d'utiliser des concepts abstraits, et ce, à la vitesse souvent rapide d'un dialogue. Un francophone est donc plus efficace et confortable à son travail quand il parle sa langue maternelle.

      Quand on vit dans son pays, parler sa langue maternelle au travail devrait être un plaisir, un droit et un devoir fondamental.

  • Jean-François Trottier - Abonné 30 novembre 2017 07 h 14

    Considérer la langue comme un marché

    ET vive l'esprit tout imbu de libéralisme de Couillard !

    Tout comme pour l'argent on pas à savoir l'origine d'un mot, ni où il va, alors pourquoi se préoccuper de sa nature, hein ?

    Je rappelle une fois de plus que le but de la loi 101 était de faire du français la langue de travail unique au Québec, avec quelques exceptions.

    Ceci, pour s'assurer qu'un uniligne francophone puisse faire une carrière n'importe où sur le territoire.

    Il est normal qu'un anglo apprenne le français.
    Il ne devrait être que souhaitable qu'un francophone apprenne l'anglais, question de culture générale, ou pour lui faciliter des voyages.

    C'est encore le contraire, partout! Et dans plusieurs dépanneurs d'Hochlag il est plus simple de se faire servir en anglais.

    Couillard... Le libre-marché qui s'auto-régule, hein ?

  • Jean Lapointe - Abonné 30 novembre 2017 07 h 34

    L'important c'est de décider ce qu'on veut.

    «C’est une tendance connue qui s’impose encore plus nettement : au Québec, le recours au bilinguisme en milieu de travail poursuit sa croissance, alors que la proportion de travailleurs qui travaillent surtout en français diminue. ... (Guillaume Bourgault-Côté)

    Les données recueillies ne sont bien pas bien sûr inutiles mais le plus important à mon avis c'est de décider ce qu'on veut.

    Est-ce qu'on veut que le Québec reste une simple province du Canada, ce qui voudrait dire alors qu'il faudrait continuellement vérifier si le français se maintient à un niveau acceptable ou bien s'il perd de l'importance, comme semble s'en satisfaire Philippe Couillard ou bien est-ce qu'on veut que le Québec soit véritablement un pays de langue française dans lequel la très grande majorité des gens vivent et travaillent en français quitte à ce que bon nombre de ses habitants connaissent aussi l'anglais à des degrés divers?

    Avec Couillard nous nous sentirions menacés de perdre notre langue et nous resterions toujours dans un état d'insécurité face à l'avenir.

    En plus l'Etat québécois n'aurait toujours pas tous les moyens nécessaires pour pouvoir légiférer à son goût en matière de langes parce que la constitution qui nous est imposée a réduit ses pouvoirs dans ce domaine, ce qui ne peut qu'augmenter notre insécurité.

    Le résultat en serait, comme c'est actuellement le cas, que nous nous sentirions toujours étrangers dans notre propre pays. On sentirait le français menacé de disparaître et on ne disposerait même pas des moyens pour intervenir. On ne peut pas dire que ce serait très confortable.

    Par contre, en faisant de l' Etat du Québec un Etat complètement indépendant avec Lisée, nous pourrions enfin nous assurer que le français ne disparaîtrait pas parce que nous disposerions de tous les moyen requis pour qu'il se maintienne. Notre Etat ne serait plus tronqué come c'est le cas actuellement et nous serions alors moins inquiets et plus confiants en l'avenir.

  • Claude Smith - Abonné 30 novembre 2017 08 h 19

    Question ?

    Une simple question à M Couillard. C'est quoi demeurer vigilant ? À mon avis, s'il faut rester vigilant, c'est qu'il y a une menace qui existe au sujet de l'avenir de la langue française au Québec.

    Claude Smith

  • Marguerite Paradis - Abonnée 30 novembre 2017 08 h 45

    PENDANT CE TEMPS, LES PERSONNES AU POUVOIR...

    ... dont nos éluEs, s'assurent que leurs enfants apprennent 3-4 langues.

    Évidemment, la « production » d'une main d'oeuvre, voir d'esclaves, pour un système économique n'a pas besoin d'apprendre des langues.

    Il faudrait vraiment relire « Le meilleur des mondes ».

    m.p.