Enquête sur les femmes autochtones: «Et les traces s’arrêtaient là»

Anne-Marie Jourdain
Photo: ENFFADA Anne-Marie Jourdain

Plus de soixante ans après la disparition d’Anne-Marie Jourdain, l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) tente d’élucider le mystère et réclame le rapport d’enquête de la GRC, que la famille n’a jamais été en mesure d’obtenir.

« Quand j’ai vu que l’Enquête nationale venait au Québec, j’étais contente et je me suis inscrite rapidement, je me suis dit que vous alliez peut-être réussir à obtenir le rapport d’enquête », a lancé Denise Fontaine, la fille de la disparue, à la fin de son témoignage mardi matin.

« Nous avons la capacité de faire cette demande et nous allons la faire », a répondu la commissaire québécoise Michèle Audette. Une citation à comparaître a déjà été envoyée, a confirmé l’avocate de la commission, Fanny Wylde.

« Je ne sais pas si on va avoir toutes les réponses, mais on va essayer… Ensemble », a relancé, pleine d’empathie, la commissaire Michèle Audette.

« Je suis tellement contente, le fait qu’on fasse quelque chose, enfin, c’est tellement important pour nous. On a besoin d’avoir des réponses pour combler le vide qui nous habite depuis toutes ces années », a remercié l’orpheline, les larmes aux yeux, convaincue que sa mère a été assassinée.

Des traces dans la neige

Denise Fontaine avait 3 ans lorsque sa mère, Anne-Marie Jourdain, a disparu, en novembre 1958. La jeune mère de trois enfants, âgée de 24 ans, était partie vérifier les pièges à castors sur le territoire de la communauté innue, près du lac Sainte-Anne sur la Côte-Nord. Elle était accompagnée d’un adolescent de 12 ans.

Ils ont été surpris par une importante tempête de neige. Et lorsqu’en fin de journée ils ne sont pas rentrés au campement, on a vite organisé une battue pour les retrouver. C’est son père, trappeur, qui menait les recherches.

« Les trappeurs savent retrouver les traces, ils connaissent le territoire. Ils ont retrouvé l’enfant gelé sous un arbre, il portait le manteau et les gants de ma mère », raconte Mme Fontaine.

« Ils ont aussi retrouvé les traces de ma mère près du sentier pour aller au campement des bûcherons non autochtones. Et les traces s’arrêtaient là, comme si ma mère s’était envolée. Mon grand-père en a déduit que les bûcherons l’avaient embarquée parce que tout ce qu’on voyait, c’était les traces du traîneau et des chevaux. »

Les Innus souhaitaient poursuivre leurs recherches autour du campement, mais les bûcherons ont refusé de les laisser entrer. « Mon grand-père n’a pas insisté, il avait peur de représailles de la part des non autochtones, et il ne voulait pas créer d’affrontements. »

Un policier de la GRC aurait été aperçu pendant les recherches dans le campement des bûcherons. Mais personne n’a jamais su ce qu’il avait trouvé.« Pourquoi on n’a jamais eu de rapport ? Et à qui appartenait la compagnie ? » se demande Denise Fontaine.

Adoption

Suite à la disparition de leur mère, les enfants ont été adoptés. Les deux soeurs se sont retrouvées près de 30 ans plus tard, en 1985.

« J’ai 60 ans, et je suis encore en souffrance, j’ai mal à mon âme, raconte Jeanne-D’Arc Vollant, qui ressemble “comme deux gouttes d’eau” à sa mère disparue. On vit avec ce vide dans notre tête. Et ça fait mal parce que ce ne sont que des scénarios catastrophes. A-t-elle été agressée sexuellement et assassinée ? Des fois, on imagine aussi un scénario positif. Si vous saviez le nombre de fois que j’ai souhaité son retour. Va-t-on savoir la vérité un jour ? »

Expulsion

En après-midi, la commission a commencé à entendre les témoignages des Innus de Saint-Augustin sur l’expulsion vers le territoire de La Romaine dans les années 1960, le long retour à pied des familles affamées, le viol de plusieurs des femmes de la communauté par le missionnaire, de même que la disparition d’enfants envoyés à l’hôpital de Blanc-Sablon et enterrés dans un lieu inconnu des familles.

Les témoignages se poursuivent toute la semaine à Maliotenam, sur la Côte-Nord.

3 commentaires
  • Céline Delorme - Abonnée 29 novembre 2017 09 h 00

    Questions pour s'instruire.

    Ce sont des histoires bien tristes.
    Comme le disait l'éminent Serge Bouchard dans le Devoir du 23 déc: Les armoires du gouvernement sont remplies à craquer de rapports et mémoires sur le sujet, et pourtant il n'y a pas d'action pour améliorer le sort des Amérindiens. M Bouchard ajoute que les citoyens sont ignorants de ces questions.

    Je suis bien d'accord: Il serait intéressant d'être moins ignorant et de connaitre, en plus des problèmes du passé, quelles sont les demandes aujourd'hui des communautés amérindiennes:
    Je voterais bien pour le parti qui favorisera les demandes des amérindiens, mais j'ai beau lire sur le sujet, je ne trouve pas de demande ou de projet pour aujourd'hui par les comjunautés?
    On trouve seulement des récits qui déplorent l'établissement des réserves par les colonialistes, et des culpabilisations sur les citoyens d'aujourd,hui, sur leur ignorance. C'est vrai que c'était déplorable, mais qu'en est-il de l'avenir?
    Les leaders des communautés ne peuvent-ils pas informer les citoyens?

    Devrait-on maintenir ou abolir les réserves?
    Doit-on maintenir deux catégories de citoyens, devant la loi, selon l'origine raciale?
    SI les réserves sont néfastes: Pourquoi certaines femmes amérindiennes sont elles exclues de force des réserves par la communauté si elles épousent un "blanc".
    N,est ce pas du racisme?
    Les réserves seraient donc une bonne chose si on se bat pour y rester?

    Je sais que de nombreux citoyens sont ignorants, et moi aussi. J'espère que j'aurai une réponse constructive, sur ce qu'on peut faire aujourd'hui, et qu'on ne m'accusera pas d'être raciste pour avoir posé des questions.

  • Gervasio Piciacchia - Abonné 29 novembre 2017 10 h 01

    'C'était yinque une époque'

    Il est sidérant, à la suite de la lecture telles histoires, que certains hommes (peut-être même la majorité des hommes) demeurent si frileux de parler de féminisme, de violence sexuelle, de psyché masculine, de colonialisme. Évidemment, on rejette tout en disant que c'était une autre époque, autres moeurs. Que ce passe-t-il en ces terres, qui veut franchement poser la question?

  • Madeleine Daoust - Inscrite 29 novembre 2017 13 h 03

    Soutien psychologique?

    Nous entendons des témoignages très difficile de la part des femmes autochtones. Ces personnes qui racontent les événénements traumatisant de leur passé, bénéficieront-elles d'un support psychologique? Il n'est pas possible en attendant la fin de l'enquête que ces femmes retourneront chez elles avec leur peine et avec leur traumatisme!