Refus de soins médicaux: mourir ou perdre sa communauté

Jean-Sébastien Lozeau affirme avoir été «un enfant-soldat de Jéhovah». Il a quitté sa communauté à l’adolescence et se fait très critique des préceptes qui lui ont été inculqués.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jean-Sébastien Lozeau affirme avoir été «un enfant-soldat de Jéhovah». Il a quitté sa communauté à l’adolescence et se fait très critique des préceptes qui lui ont été inculqués.

La mort d’Éloïse Dupuis, une jeune mère membre des Témoins de Jéhovah qui a refusé une transfusion sanguine, a ramené dans la sphère publique la question du consentement à refuser des soins médicaux. Le coroner Luc Malouin a tranché, dans son rapport publié cette semaine, que la jeune femme avait fait un choix libre et éclairé et qu’elle n’avait subi aucune pression indue. Le Devoir a discuté avec d’anciens membres de la communauté qui contestent cette conclusion sur la base de l’endoctrinement.

« Je suis née témoin de Jéhovah. On m’a dit quoi penser et de quelle façon penser toute ma vie. Je remettais en doute plein de préceptes, mais je ne pouvais pas le verbaliser par peur d’être ostracisée. Il y a trois ans, j’aurais fait comme Éloïse Dupuis, j’aurais refusé une transfusion sanguine, parce que tu sais que sinon, tu vas perdre tout ton réseau, ta famille, tous les gens que tu aimes. Tu vas être comme morte à leurs yeux. Alors est-ce qu’on peut parler d’un consentement libre et éclairé ? C’est la question qui tue… Est-ce qu’on peut faire un consentement éclairé quand on a des oeillères et qu’on nous dit quoi penser toute notre vie ? J’ai de la difficulté à le croire. »

Stéphanie (nom fictif), jeune professionnelle de 36 ans et ex-témoin de Jéhovah, réfléchit à cette question depuis des mois. Elle estime que l’endoctrinement altère la façon de penser des témoins de Jéhovah. « Tout est tellement jugé dans la communauté : les gens que l’on fréquente, la façon dont on s’habille, la musique que l’on écoute. Tout, tout, tout. Encore aujourd’hui, trois ans plus tard, chaque matin quand je m’habille, je me demande si je suis décente. C’est fou, mais c’est tellement ancré en moi… Je n’ai pas une façon de penser normale encore, mais c’est le prix de la liberté. »

Elle se rappelle les innombrables laïus dans la salle du Royaume sur l’importance de ne pas souiller son corps par le sang, martelé jusqu’à ce qu’ils soient complètement assimilés. « Ça devient une évidence, on ne se pose même plus la question, c’est comme ça. Et on nous le répète souvent pour qu’on soit assez fort pour prendre cette décision dans un cas où il faut envisager la mort. On nous disait tout le temps que la science est assez avancée pour que l’on puisse nous sauver avec d’autres types de traitements, ce qui est peut-être vrai, je ne sais pas… »

« Enfant-soldat de Jéhovah »

Dans le cas d’Éloïse Dupuis, le coroner est clair : seule une transfusion sanguine aurait pu lui sauver la vie. Les médecins ont tenté à maintes reprises de convaincre la jeune femme d’accepter une transfusion, allant jusqu’à proposer de le faire à l’insu de sa famille. Le coroner conclut donc qu’elle a fait un choix libre et éclairé et sans pression indue.

« C’est bien mal connaître l’influence des sectes sur une personne », déplore Jean-Sébastien Lozeau, réalisateur, auteur et ex-témoin de Jéhovah.

Comme Stéphanie, il fait la distinction entre un adulte qui décide en toute connaissance de cause de se joindre au mouvement et un enfant qui a grandi dans cette influence, sans n’avoir jamais connu d’autre réalité.

Lui-même a été pris « dans cette secte-là » sans que ce soit son choix. Il se souvient encore du son du carillon et de « l’odeur de portique » lorsque des témoins de Jéhovah ont abordé sa mère pour lui demander si elle rêvait d’un monde sans guerre. Peu de temps après, il se retrouvait à son tour en veston et cravate, bible à la main, à faire du porte-à-porte, le ventre noué par la honte.

« De 5 à 13 ans, j’ai été un enfant-soldat de Jéhovah, raconte Jean-Sébastien Lozeau. Quand tu es dans une secte depuis l’enfance, on t’enlève ta personnalité, on te lave le cerveau. On ne veut pas que tu te questionnes, on te donne LA réponse. Tout le monde a la même réponse à toutes les questions, et cette réponse n’est pas contestable. Pour bien contrôler les gens, il faut répéter. Et c’est répété sans cesse, à l’infini. C’est comme le supplice de la goutte d’eau, ça finit par creuser un trou dans ta tête. Alors est-ce qu’on peut dire que c’est un consentement libre et éclairé ? La réponse est non. C’est impossible de faire un choix libre et éclairé quand tu as grandi dans une secte parce que tu n’arrives pas à réfléchir par toi-même. »

La peur de perdre sa famille est évidemment une pression indue, estime-t-il. Mais encore plus, c’est la peur de déplaire à Dieu et de perdre la vie éternelle qui conditionne les témoins de Jéhovah. « Cette pression-là, tu te l’imposes à toi-même. Et même s’il n’y avait pas de témoin lorsque les médecins ont proposé à Éloïse Dupuis de lui faire une transfusion de sang, elle sait que Dieu la voit et cette peur-là, c’est plus fort que tout. Parce que si tu faillis à ta foi, tu ne vivras pas éternellement dans le paradis. Alors elle se disait sans doute que c’est bien triste de mourir, mais qu’elle allait vivre la vie éternelle avec son bébé au paradis. »

Réflexion

Dans une lettre ouverte publiée dans La Presse l’an dernier, des médecins remettaient en question « le dogme de l’autonomie » et réclamaient la révision du Code civil. Ils écrivaient notamment que des parents s’étaient confiés à des cliniciens, se disant « soulagés d’avoir été “forcés” de transfuser leur enfant, évitant ainsi la pression de leur groupe religieux. »

« Quand notre société laïque ferme les yeux et accepte sans broncher les idéologies dangereuses d’une communauté religieuse, une remise en question est nécessaire, ajoutaient-ils. Quand notre droit mène à des décisions “moralement discutables”, une réflexion approfondie est de mise. »

Tribunaux

Le coroner, lui, s’en est tenu aux dispositions des lois actuelles, notamment le Code civil, qui indique clairement que « nul ne peut être soumis sans son consentement à des soins, quelle qu’en soit la nature… »

« Certains prétendront que lorsqu’on fait partie d’une communauté religieuse qui interdit certains traitements médicaux, ces personnes ne sont plus libres de donner leur consentement, car il est biaisé par les idées religieuses et la peur des conséquences, écrit le coroner. Ces règles de vie qu’adopte une personne en accord avec sa foi, quelles qu’en soient les conséquences, ne rendent pas son consentement moins libre. Si la personne est majeure et saine d’esprit, il s’agit d’un choix personnel que respecteront les tribunaux. »

La situation est toutefois différente pour les enfants, note l’avocat et auteur Michel Morin, qui met la touche finale à un livre sur les témoins de Jéhovah. « Les tribunaux ont statué que même si les parents refusent une transfusion sanguine pour leur enfant en raison de leurs croyances religieuses, les médecins peuvent procéder. »

Selon lui, cette règle devrait être applicable aux adultes également. « On présume qu’il s’agit d’un consentement libre et éclairé et que leurs croyances n’ont pas altéré leur jugement. Mais ma prétention, c’est que lorsque l’endoctrinement est tel qu’il affecte le jugement d’une personne, qu’elle ait 17 ou 57 ans, son jugement n’est pas plus éclairé. »

Un choix personnel

Contacté par Le Devoir, le porte-parole des témoins de Jéhovah au Canada, Jonathan Ursuliak, répète qu’Éloïse Dupuis n’était pas endoctrinée. « Quand on parle d’endoctrinement, on parle de quelqu’un qui ne peut pas raisonner par lui-même. Ici, on ne parle pas d’endoctrinement, c’est un choix personnel face à l’étude des Écritures, c’est une décision religieuse. »

Celui-ci se dit « attristé » par la mort d’un membre de sa communauté, mais répète qu’il existe des traitements autres que la transfusion sanguine, et ce, malgré les conclusions du coroner qui écrit clairement qu’il s’agissait de la « seule solution qui existait pour Mme Dupuis ».

« D’autres médecins en seraient peut-être venus à une autre conclusion », répond M. Ursuliak, qui se dit néanmoins « satisfait » du rapport.

Est-ce que la menace d’être excommunié et de perdre ses proches peut être perçue comme une pression indue ? « Sans doute, si c’était vrai, répond le porte-parole. Ce sont des choses qui sont mentionnées, mais ce n’est pas le cas. On ne va pas dire à quelqu’un qu’il va tout perdre s’il prend du sang, ce n’est pas vrai. Il y a tellement de circonstances différentes, on doit prendre chaque situation selon ses propres circonstances. [L’excommunication] n’est pas automatique. »

Il est conscient que cette histoire peut donner une mauvaise image de leur religion, mais espère que les gens sauront faire la part des choses. « Les témoins de Jéhovah ne veulent pas mourir, on n’est pas des fanatiques. Mais on veut que l’on respecte nos convictions », conclut-il.

12 commentaires
  • Réal Boivin - Inscrit 18 novembre 2017 08 h 48

    Les accomodements irrésonables.

    « Quand notre société laïque ferme les yeux et accepte sans broncher les idéologies dangereuses d’une communauté religieuse, une remise en question est nécessaire, ajoutaient-ils. Quand notre droit mène à des décisions “moralement discutables”, une réflexion approfondie est de mise. »

    Le droit de refusé des soins de santé et un droit légitime incontestable lorsqu'il est pris par une personne majeure et réfléchie. Une personne endoctrinée par une religion perd une bonne part de son jugement au profit de l'idéologie religieuse.

    Depuis la décision de la cour suprême sur les accommodements dit résonnables, la cour a ouvert la porte à toute sorte de demande ingérable.

    Donner une trop grande place aux religieux sur l'organisation civile ne peut que nous amener sur un sentier dangereux.

  • Bernard Terreault - Abonné 18 novembre 2017 09 h 27

    Ce qui me désole

    ce n'est pas qu'Éloïse Dupuis se soit laissé mourir, elle toute seule, c'est qu'elle ait abandonné son nouveau-né, le bébé qu'elle serait en train d'allaiter si elle vivait.

    • Maxime Parisotto - Inscrit 18 novembre 2017 13 h 13

      Elle s'est laissée mourir en effet...maintenant imaginez qu'elle ait pris une surdose de médicaments pour se suicider et que les médecins la trouvent inconsciente, avec une note ou elle explique qu'elle veut se tuer et que si les secours la trouvent en vie, il ne faut pas la sauver.
      Les secours vont essayer de la sauver. Même si en théorie on ne peut administrer des soins à quelqu'un qui les refuse.
      Pour cette femme, les médecins avaient pas le choix, elle refusait malgrès toutes les tentatives de la convaincre. Mais c'est un suicide!
      C'est délicat comme situation! On va administrer un traitement de force à un malade mental en crise dans un hopital psychiatrique, mais elle, elle était en bonne santé mentale, selon les critères classiques. Donc en état de refuser.
      Mais une question demeure: quelqu'un qui est endoctriné par une secte est-il réellement sain d'esprit? Moi je crois que l'endoctrinement altère le jugement.
      Quand les membres du temple solaire se sont suicidés, on aurait voulu les empêcher de le faire. Ils l'ont fait car ils étaient endocrinés, sous l'emprise de quelqu'un. Pour cette femme c'est pareil!
      Sa mort est dans une certaine mesure imputable à sa secte.

    • Céline Delorme - Inscrite 18 novembre 2017 16 h 17

      réponse à M Parisotto:
      " On va administrer de force un médicament à un malade mental en crise dans un hopital..."

      Non, M. Parisotto, votre commentaire est plein de bon sens, mais vous vous trompez sur la loi, comme beaucoup de citoyens.
      Selon la loi actuelle, modifiée dans les années 1990, si un malade psychiatrique , est gravement dangereux pour lui-même ou pour les autres, il peut être gardé sous surveillance à hôpital, mais le médecin n'a pas le droit de lui donner un médicament, si le malade refuse.
      Seulement s'il y a eu une offense criminelle, un juge peut obliger un patient à suivre un traitement, par exemple des injections une fois par mois, pour contrôler sa maladie.
      Ces nouvelles lois, basées sur les droits individuels de la personne, et votées par le gouvernement, permettent aux gens de rester longtemps très malades et même de mourir, comme dans ce cas, en refusant les traitements.

    • Réal Boivin - Inscrit 18 novembre 2017 18 h 29

      @M. Parisotto

      Non,ce n'est pas un suicide. Elle ne voulait pas mourir mais plutôt obéir au dogme des témoins de Jéhovah car elle y croyait. L'histoire ne dit pas si elle n'a pas plutôt cru que Jéhovah la sauverait.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 19 novembre 2017 09 h 34

      Peut-on porter des accusations de meurtre contre la secte? Il serait temps que notre société se pose la question effectivement.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 19 novembre 2017 11 h 25

      "M. Bovin, oui refusé un traitement qui a toutes les chances de vous empêcher de mourir est un forme de suicide.

      Le refus est un action concrète, c'est donc un geste qui entre dans le domaine du suicide.

      Dans le cas des Témoin de Jéhovah le refus est plus que fortement incité, il est une règle obligatoire a défaut de quoi vous allez être rejeté par le groupe qui a une emprise majeur sur vous puisque le plus souvent votre famille y est aussi sous cette emprise, et il lui sera interdit de vous revoir. On se retrouve donc bien loin des conditions minimum pour que l'on considère que c'est votre choix, et qu'il est libre et consentant.

      L'article 241 du code criminel interdit l'incitation au suicide,

      - Fait de conseiller le suicide ou d’y aider

      241 Est coupable d’un acte criminel et passible d’un emprisonnement maximal de quatorze ans quiconque, selon le cas :

      a) conseille à une personne de se donner la mort;

      b) aide ou encourage quelqu’un à se donner la mort,

      que le suicide s’ensuive ou non.


      Ça c'est la version d'avant le 16 juin 2016.



      La rédaction de la tout nouvelle version a manifestement été influencée par le lobby des Témoin de Jéhovah.

      Bien que les modifications apportées concernent tous des précisions sur l'aide a mourir, a la fin on retrouve le point (6) de la nouvelle version qui protège les pratiques des Témoin de Jéhovah.

      Voyez,

      -Croyance raisonnable mais erronée

      (6) Il est entendu que l’exemption prévue à l’un des paragraphes (2) à (5) s’applique même si la personne qui l’invoque a une croyance raisonnable, mais erronée, à l’égard de tout fait qui en est un élément constitutif.

      Le titre même de ce point (6) ne fait pas sens, la croyance en question n'est pas raisonnable, elle induit un très grand risque de mener a la mort.

      Le législateur a clairement manqué a sa tâche de voir a la protection de la vie.

    • Maxime Parisotto - Inscrit 19 novembre 2017 14 h 38

      Mme Delorme, un psychiatre en chef d'un hopital ou d'un service de psychiatrie peut aussi faire administrer de force un traitement. Notamment si le patient est dangereux pour lui-même.

    • Solange De Billy Tremblay - Abonnée 19 novembre 2017 20 h 53

      Les deux sont désolants

  • Marc Therrien - Abonné 18 novembre 2017 11 h 08

    Croire qu'on n'a pas le choix


    Voilà bien une situation limite qui nous place encore une fois en face du grand mystère dont est capable l’être humain. On prend conscience ici que la liberté n’est jamais absolue pas plus qu’elle est nulle, mais qu’elle subit l’influence de déterminants liés aux structures et contextes sociaux qui forment l'individu.

    Si on réunit les définitions positive et négative de la liberté pour en faire une qui se formulerait comme la capacité de faire des choix en l’absence de contraintes et qu’on la considère comme un fondement de la responsabilité morale, on se heurte rapidement à un paradoxe profond quand on l’associe à la croyance. Car une croyance inébranlable, en l’occurrence ici une croyance religieuse, devient alors un déterminisme qui a force de contrainte empêchant le plein exercice du libre arbitre. Celui-ci devient amputé par l’impossibilité de concevoir et de ressentir que le choix contraire à celui qui s’impose est une option d’égale valeur. Quand il est impossible de croire en autre chose que ce que l’on croit, il devient impossible de choisir librement entre 2 options contradictoires. Quand on est contraint par sa croyance de faire le choix qui s’impose et qu’on en expose le motif, on explique en même temps pourquoi «on n’avait pas le choix». Ainsi, qu’il déclare «que veux-tu, c’est mon choix» ou bien «je n’avais pas le choix», l’humain devient souvent incompréhensible dans l’illusion de la liberté.

    Marc Therrien

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 19 novembre 2017 11 h 11

    Ce n'est pas inné.

    Une jeune mère de famille a dit : « Je suis née témoin de Jéhovah. On m’a dit quoi penser et de quelle façon penser toute ma vie. »

    Mais attention! On ne nait pas témoin de Jéhovah, musulman, chrétien ou juif, ou pastifarien, mais l’enfant se fait laver le cerveau dès son plus jeune âge avec toutes sortes de superstitions, d’interdits farfelus sans fondement scientifique. Malheureusement, l’instinct grégaire communautaire primitif et le lavage de cerveau amènent des centaines de millions de personnes à croire à toutes sortes de balivernes religieuses, d’interdits et d’obligations qu’on peut difficilement considérer comme raisonnables.

    De tout temps le lavage de cerveaux fait son oeuvre. Nous en avons eu notre part ici, mais nous nous en sommes sortis, partiellement.

    Ce qui amène ensuite les adeptes de ces religions à demander des accommodements déraisonnables pour accommoder les idiosyncrasies souvent farfelues des multiples religions.

    Il est incroyable de constater que l’on accorde une telle valeur aux croyances le plus souvent farfelues des quelques 40 000 religions qui sévissent dans le monde. L’humanité n’est pas sortie du bois.

    Il est temps de former les gens à l’esprit critique en regard avec la et les religions.