Les enseignants peinent à sortir du placard

Professeur depuis plus de 15 ans, Maxime de Blois a fait son «coming out» à ses élèves en 2006.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Professeur depuis plus de 15 ans, Maxime de Blois a fait son «coming out» à ses élèves en 2006.

La diversité sexuelle est taboue dans le monde du sport, c’est connu. Eh bien, elle l’est tout autant dans le domaine scolaire, attestent des intervenants du milieu. À preuve, une forte majorité des enseignants LGBTQ choisissent de taire leur orientation sexuelle à leurs élèves.

Pourtant, sortir du placard permet à de nombreux étudiants en questionnement d’avoir un modèle positif auquel s’identifier, soutient le GRIS-Montréal, qui a conçu un guide à l’attention des enseignants.

Ce document d’une dizaine de pages ne vise pas à convaincre ni même à encourager les professeurs à faire leur coming out, précise sa rédactrice, la directrice du GRIS (Groupe de recherche et d’intervention sociale), Marie Houzeau. « Ça reste une décision très personnelle. Nous, on dit quels sont les avantages à le faire, mais il y a des risques aussi », insiste-t-elle.

Plusieurs craintes expliquent pourquoi de nombreux professeurs taisent leur orientation ou leur identité sexuelles : la possibilité de perdre leur emploi, la peur de nuire à leur relation avec leurs étudiants, collègues ou patrons, celle d’être victime d’intimidation ou de violences, ou encore de recevoir des plaintes de parents.

En s’affichant ouvertement LGBTQ, les enseignants deviennent toutefois des modèles pour leurs élèves, soutient Mme Houzeau. « Ça a un impact positif sur leur développement, leur estime de soi et la construction de leur identité. Toutes les recherches le prouvent. »

On m’a toujours perçu comme un gars honnête, intègre et authentique. De le cacher, de mentir, ça allait à l’encontre de mes valeurs.

Un poids en moins

Maxime de Blois enseigne en univers social aux classes de cinquième secondaire de l’école Des Rives, à Terrebonne. Professeur depuis plus de 15 ans, il a fait son coming out à ses élèves en 2006. À l’époque, des rumeurs circulaient à son sujet. Il a alors décidé de mettre les choses au clair. « J’ai pris quelques minutes au début de chacune de mes périodes pour dire à mes élèves que j’étais gai », raconte-t-il.

Une expérience qui s’est avérée libératrice. « J’ai senti un poids s’enlever de mes épaules. » Pour l’enseignant, taire son orientation sexuelle était devenu un fardeau de plus en plus lourd à porter. « Parce qu’on veut une relation vraie avec nos élèves, explique-t-il. On m’a toujours perçu comme un gars honnête, intègre et authentique. De le cacher, de mentir, ça allait à l’encontre de mes valeurs. »

Bien que Maxime De Blois affirme que son coming out s’est « extrêmement bien passé » — ses élèves ont reçu sa confidence par de chaleureux applaudissements —, il admet que « ce ne fut pas un long fleuve tranquille depuis 2006 ».

L’homophobie et l’hétérosexisme dont il rapporte avoir été victime ne sont jamais venus de ses élèves, précise-t-il. « Ce sont certains collègues, certaines directions d’écoles, certaines secrétaires… », énumère-t-il. Des reproches comme quoi il ferait « la promotion de l’homosexualité » lui ont déjà été adressés. « Comme si c’était possible de convertir des élèves hétérosexuels, franchement ! » laisse-t-il tomber avec un soupir d’exaspération.

M. De Blois a aussi reçu certaines questions et certains commentaires teintés de jugement. « Pourquoi es-tu obligé de le dire ? C’est ta vie privée », par exemple. « J’ai souvent dit à des hétérosexuels : “Essaie de ne pas dévoiler ton orientation sexuelle pendant 24 heures. C’est impossible ! En passant devant ton bureau, je vois une image de ta femme et de tes enfants, ça me dit que tu es hétérosexuel.” Pourquoi moi, si je mets une photo de mon chum sur mon bureau, on me dit que c’est trop ? » illustre-t-il, dénonçant le deux poids deux mesures.

Plus difficile pour les lesbiennes

La situation des femmes lesbiennes serait encore plus difficile. Dans son guide, le GRIS-Montréal cite une étude de 2007, mentionnant que le quart des enseignantes ayant fait leur coming out relataient des gestes ou des propos rendant difficile l’exercice de leurs fonctions ou encore des comportements d’hostilité, tels que des insultes, de l’intimidation, des menaces et du harcèlement.

Les enseignantes lesbiennes sont aussi beaucoup moins nombreuses que leurs collègues gais à sortir du placard, a constaté l’organisme lors de groupes de discussion tenus avec une soixantaine de professeurs LGBTQ en vue de la conception de son guide.

Selon Mme Houzeau, la difficulté des femmes LGBTQ en milieu scolaire reflète un problème de société, soit l’invisibilité lesbienne. « Il y a aussi une double discrimination ; on sait qu’une femme en milieu de travail doit faire plus d’efforts pour faire reconnaître ses compétences. »

Marie Houzeau parle en connaissance de cause, étant enseignante de formation. À l’époque où elle oeuvrait dans ce domaine, relate-t-elle, il était rare que des professionnels dévoilent leur orientation sexuelle, et ce, dans tous les milieux de travail.

Lorsqu’elle a fait un bref retour à l’enseignement au milieu des années 2000, elle a choisi de ne pas faire de coming out. « Les contacts que j’ai eus avec les enseignants, les commentaires en salles de classe, les propos ou les questions hétérosexistes auxquelles j’ai fait face à ce moment m’ont replongée dans les questionnements que j’avais en début de carrière. » D’autant plus que son statut précaire de suppléante lui faisait craindre des répercussions sur le plan professionnel.

Parce qu’on est en contact avec les jeunes, beaucoup de précautions sont prises. Dans ce contexte, l’expression d’une différence, même pour un enseignant, peut être complexe.

Milieu conservateur

Selon la directrice du GRIS-Montréal, le milieu scolaire est très conservateur. « Parce qu’on est en contact avec les jeunes, beaucoup de précautions sont prises. Dans ce contexte, l’expression d’une différence, même pour un enseignant, peut être complexe », dit-elle.

Plus du tiers des enseignants se fait conseiller de taire son orientation sexuelle au Québec. Un chiffre qualifié de navrant par Marie Houzeau. « Les gens pensent bien faire en donnant ce conseil », souligne-t-elle.

1/3
Proportion des enseignants qui se font conseiller de taire leur orientation sexuelle au Québec

Selon Mme Houzeau, le guide qu’elle a conçu est une extension de la mission du GRIS-Montréal, qui organise des visites de bénévoles LGBTQ dans les écoles. « Par ces rencontres entre les bénévoles et les jeunes, on cherche à présenter des modèles diversifiés et positifs. On peut faire un pas de plus en ayant un milieu scolaire où les enseignants et le personnel se sentent à l’aise aussi de vivre de façon authentique. »

4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 4 novembre 2017 10 h 25

    et oui, nous avons la chance d'être une société qui évolue tres vite

    peut être y a-t-il encore beaucoup de chemin a faire, un tier des enseignants auraient une orientation non traditionnelle, ce n'est pas rien, surtout quand on oeuvre en pédagogie, je ne pense pas qu'il y a beaucoup a faire, sinon de laisser le temps agir, mais si nous regardons les changements accomplis au Québec , en peut de temps, il y a de l'espoir

  • Marguerite Paradis - Abonnée 4 novembre 2017 11 h 56

    ORIENTATION SEXUELLE, RELIGION, ETC.

    Il me semble que cela relève de la sphère privée, non?
    M.P.

    • Maxim Bernard - Abonné 4 novembre 2017 14 h 07

      Privé, ça ne veut pas dire secret.

      Personne ne devrait devoir cacher sa religion à cause des pressions extérieures. Pareil pour l'orientation sexuelle.

      Si certains doivent cacher avec qui ils sont en couple, et d'éviter les discussions à ce sujet, il y a un problème.

      C'est drôle que les couples hétéros n'aient rien besoin de cacher. Ils peuvent afficher des photos de leur famille sur le coin de leur bureau et personne ne dira : «Beurk, un homme et une femme ensemble, mais où va le monde !»

      Quand on dit que ça relève de la sphère privée, ça veut dire qu'on ne peut pas imposer notre religion ou notre orientation aux autres (de toute façon, dans ce dernier ça, c'est impossible).

    • Jean-Yves Arès - Abonné 5 novembre 2017 12 h 59

      "C'est drôle que les couples hétéros n'aient rien besoin de cacher"

      Bah, l'explication est pour le moins bien simple. Ce qui a permit l'existence de chacun est l'œuvre de l'hétérosexualité. Et la notion de couple qui s'est construit au cour des millénaires a comme pivot de base cette capacité de reproduction. On peut même dire que ce n'est que tout dernièrement que le couple sans enfants est socialement assez bien accepté. Il reste tout de même une différence d'appréciation entre les couples avec enfants et ceux sans enfants.

      Il n'y a donc rien d'étonnant a ce que l'hétérosexualité soit la norme du couple. Au point même ou il se dit que le mots "homosexuel" a été créé (par Karl-Maria Kertbeny) avant celui de "hétérosexuel", tellement la présence des deux sexes est la base élémentaire de la notion de couple.

      La pression pour reformuler cette définition du couple est issue d'un mouvement libertaire qui, de façon générale, met de l'avant l'individualité sur le social. La chose se produit que dans les sociétés avec un certain niveau de confort et de stabilité.

      L'acceptation du fait de l'homosexualité est sûrement une bonne chose. Mais c'est une erreur que de prétendre qu'un couple normale et couple gay "c'est la même chose". La chose aura toujours une dimension marginale et distinctive.


      Et puis oui on peut "imposer notre religion ou notre orientation (sexuel)".

      Du moins on peut faire de la promotion avec succès (d'où l'inquiétude suscitée avec l'éducation sexuelle dans les écoles). Il n'y a aucune raison de croire que la sexualité de chacun n'est pas issue d'un acquis, plutôt que d'être innée.

      On se fend en quatre pour nous expliquer que le comportement n'est pas déterminé par la race, mais bien par l'acquis. Pourquoi il en serait autrement avec le comportement sexuel?