#MoiAussi. Les dénonciations se multiplient, mais sont-elles la solution?

Tous les spécialistes s’entendent pour dire que ce qui marquerait vraiment un changement, ce serait un électrochoc du système judiciaire — depuis les services de la police jusqu’à la loi, en passant par la façon de l’appliquer. 
Photo: iStock Tous les spécialistes s’entendent pour dire que ce qui marquerait vraiment un changement, ce serait un électrochoc du système judiciaire — depuis les services de la police jusqu’à la loi, en passant par la façon de l’appliquer. 

Harvey Weinstein à Hollywood. Éric Salvail, Gilbert Rozon, Gilles Parent et Michel Brûlé au Québec. Et peut-être que d’autres s’ajouteront entre les moments d’écrire et de lire ces lignes. Un ouragan qui « fera un ménage », selon la spécialiste des relations difficiles, des conflits et du harcèlement Chantal Aurousseau, mais qui n’est pas une solution de lutte contre les agressions.

Ce qui s’est passé cette semaine, ce qui se passe, « est nouveau, différent », estime la professeure au Département de communications sociales de l’UQAM. « On semble être à un point focal, un point de possibles différents. C’est fort. »

La différence avec la vague de #AgressionsNonDénoncées de 2014, c’est « qu’il y a aujourd’hui des [agresseurs présumés] qui tombent. Ils sont nommés ; ils voient leur carrière atteinte ; pour eux, il y a des conséquences directes, et immédiates, qui ne seraient pas arrivées en passant par le système judiciaire. »

« Des histoires qui se passent bien en cour pour des femmes et des victimes qui ont dénoncé, il n’y en a pas ! Si vous en trouvez, ce sont des exceptions qui confirment la règle », affirme la chercheuse. Et les récentes affaires peuvent effrayer d’autres personnes : « Il y a des agresseurs qui doivent trembler dans leurs culottes au moment où on se parle,indique Mme Aurousseau. Mais est-ce que ce mouvement va devenir une culture, une forme de justice sociale ? Une culture se déploie dans le temps, alors on ne peut pas s’avancer aujourd’hui. Chose certaine, ce ne pourrait être qu’une sous-culture, qui ne bénéficie pas à toutes les victimes. » Car il est impensable de dénoncer un père, un oncle, un frère de la même manière, précise Mme Aurousseau, ni un petit patron de banlieue.

Un environnement pour happy few

Twitter, d’où est partie la vague #MeToo, comme une goutte lâchée par l’actrice Alyssa Milano, est un environnement pour happy few. « Twitter et Facebook restent des univers très fermés, privilégiés. Déjà, la communication écrite, et en ligne, établit une frontière d’accès à la parole » et à la technologie, indique la spécialiste. Le mouvement a pris son élan dans l’Olympe hollywoodien, par la voix de femmes riches, belles, très majoritairement blanches, puissantes, comme des poissons dans l’eau dans l’oeil du public.

Et malgré leur imposante stature, il aura fallu encore que leurs voix soient démultipliées. C’est « paroles contre parole », avec un important « s » marquant la différence du pluriel : une manne de témoignages contre Weinstein, 11 dans le cas d’Éric Salvail, 10 dans celui de Gilbert Rozon.

Mais que peut aujourd’hui #MoiAussi pour une victime seule à subir les agressions de son bourreau ? Pour une victime mal à l’aise avec l’écrit ? Même si « c’est déjà un changement de permettre à des femmes de croire — je parle d’une croyance réelle, dans un potentiel réel, collectif — que, ne serait-ce que par moments, on arrive à se solidariser », précise Chantal Aurousseau.

Le fait qu’au Québec l’affaire Salvail, avec des victimes et des survivants masculins, soit la première à éclater aidera peut-être à accélérer un changement de mentalité. « Les hommes peuvent, dans ce cas, s’identifier directement aux personnes harcelées, et c’est trop rare », analyse la professeure titulaire au Département des lettres et communications à l’Université de Sherbrooke Isabelle Boisclair.

« Ça peut peut-être aider quelques hommes à comprendre. Ça peut aider à dégonfler le soupçon selon lequel les femmes victimes y sont pour quelque chose », parce qu’elles auraient porté une jupe trop courte, auraient été soûles, parce qu’elles auraient une vie sexuelle décousue.

« Quand on lit les témoignages des hommes victimes de Salvail, on comprend qu’ils n’ont rien fait de particulier : ils étaient là, c’est tout. On peut espérer que ça aide à faire comprendre, enfin, que c’est le même patron pour les femmes : elles n’ont rien cherché, elles étaient là, c’est tout, elles étaient simplement dans la même pièce qu’un agresseur. » Une prise de conscience, première étape pour que les hommes se sentent majoritairement interpellés par les agressions sexuelles, première étape avant de « sortir de la maison des hommes », comme le formule Michel Dorais dans une lettre publiée dans nos pages. Et de se mettre à intervenir, entre hommes, et en utilisant son privilège systémique d’homme, partout, pour court-circuiter les comportements et propos dégradants, comme l’avance le conférencier américain Jackson Katz.

« #MoiAussi va faire un certain ménage, estime Chantal Aurousseau, comme il y a eu un ménage à la Ville de Montréal autour de la fraude il y a quelques années, comme il y a de temps en temps des ménages qui se font et qui assurent des comportements plus adéquats pendant un temps. Est-ce que le nettoyage éthique qui a été fait à la Ville de Montréal fait en sorte qu’il n’y aura désormais plus de fraudes ? Non. Est-ce que le ménage qui se fait là et la sensibilisation vont faire en sorte que les comportements dégradants, agressifs, de domination sexuelle et autres vont cesser ? De toute l’histoire de l’humanité, ils ont existé. Ce serait étonnant que ça cesse maintenant. Mais un break, c’est toujours ça de pris. »

Il n’y a pas eu de longues périodes médiatiques, rappelle la chercheuse, sans informations sur des comportements sexuels inadéquats, déviants, voire agressifs dans certains cas, impliquant des personnes publiques.

Le vent souffle fort, la tempête se préparait et la vague actuelle ne vient pas de nulle part

Un changement de culture ?

« Woody Allen, Bill Cosby, Roman Polanski, DSK, Ghomeshi, Sklavounos, Trump, Cantat… J’en oublie, liste Mme Aurousseau. Le vent souffle fort, la tempête se préparait et la vague actuelle ne vient pas de nulle part. Si on l’envisage dans sa continuité, dans ces tempêtes successives, et qu’on regarde l’ouragan actuel… oui, peut-être qu’en le situant dans un temps continu, à l’échelle occidentale, peut-être qu’on assiste à un changement de culture. »

Une chose est sûre : tous les spécialistes s’entendent pour dire que ce qui marquerait vraiment un changement, ce serait un électrochoc du système judiciaire — depuis les services de la police jusqu’à la loi, en passant par la façon de l’appliquer — afin « qu’il n’y ait plus une femme sur trois, chiffre Chantal Aurousseau, qu’il n’y ait plus un homme sur quatre qui vivent un événement traumatique lié à leur genre » et qu’il y ait beaucoup, beaucoup plus que trois agressions sexuelles déclarées sur 1000 qui se concluent par une condamnation.

« MeToo » depuis longtemps

MeToo existait déjà. La militante noire Tarana Burke l’a dit une première fois, et fortement, en 1996 — bien avant l’envol, en 2006, de Twitter. C’était un slogan, pas destiné à devenir viral mais à forger une solidarité, plus souvent une sororité, chez les victimes racisées et démunies qui se retrouvent dans des secteurs où organismes de soutien et centres d’aide ne se rendent pas.
Selon la spécialiste des relations difficiles, des conflits et du harcèlement Chantal Aurousseau, #MoiAussi « est un choix de mots incroyablement juste », choix qui a pu contribuer à nourrir la déferlante. « Ce sont très souvent ces mots-là les premiers, dans l’histoire d’une femme qui témoigne. Juste un like, une émoticône, un “moi aussi” peuvent être déclencheurs. Un petit bout de texte de rien, s’il est bien reçu, peut ensuite ouvrir sur toute une nouvelle appropriation de son propre récit », indiquait Mme Aurousseau lors d’une présentation de l’étude « Témoigner de son agression sexuelle sur les réseaux sociaux : quelle expérience pour les femmes ?  », dont elle est coauteure.

« À force de dire “moi aus­si”, poursuit la professeure en entrevue, ça permet à ces femmes de se voir, de réaliser qu’elles veulent prendre une distance, puis de le faire ; et intérieurement, cette distance les protège de futurs événements. Même si elles ne sont pas arrivées à dire “non” au moment où ça se passait, sentir qu’en dedans d’elles il y a un “non” qui se dit, qui se dresse, fait qu’elles se sentent en sécurité. On a découvert que ce n’est jamais un témoignage, mais “un processus de témoignage” qui fait le travail et qui se construit à travers toutes sortes de gestes. »

9 commentaires
  • Johanne St-Amour - Abonnée 21 octobre 2017 09 h 54

    Blanche?

    Madame Lalonde dit: «Le mouvement a pris son élan dans l’Olympe hollywoodien, par la voix de femmes riches, belles, très majoritairement blanches, puissantes, comme des poissons dans l’eau dans l’oeil du public.»

    En quoi le fait d'être blanches, riches et (prétendument puissantes) change-t-il la donne lors d'agressions sexuelles ou de viols? Est-ce le fait du féminisme de 3e vague qui différencie les femmes selon la grosseur de leur portefeuille ou la couleur de leur peau? Être prétendument adulée du public amoindrit-il les blessures? Amoindrit-il la difficulté de dénoncer?

    Je retiens ces paroles de la féministe française, Martine Storti: «De grâce, ne retombons pas dans les sempiternelles critiques du féminisme et des féministes comme quoi c'est bourgeois et compagnie.

    C'est un discours longtemps tenu par la gauche, en particulier les communistes et même une grande partie de l'extrême gauche : les préoccupations féministes seraient bourgeoises et/ou petite-bourgeoises, elles ne pourraient pas concerner les femmes de la classe ouvrière qui auraient, n'est-ce pas ? d'autres préoccupations.

    Ah bon, répondions-nous, une ouvrière ne serait pas concernée par la conquête de la liberté d'avorter (encore plus d'ailleurs qu'une dite « bourgeoise » assez riche pour échapper à la faiseuse d'anges en allant en Suisse ou en Angleterre !), par le viol, par le harcèlement sexuel, par la discrimination dans le travail, etc. ?»

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 21 octobre 2017 11 h 08

    ... ?!? ...

    « On semble être à un point focal, un point de possibles différents. C’est fort. » (Chantal Aurousseau, Professeure, Département de communications sociales, UQÀM)

    Effectivement, mais ce qui est « dangereux et insoutenable » pour les #MoiAussi demeure la validation-rectitude des témoignages, notamment ceux à ciel ouvert et sans témoin, ou presque !

    Autrefois, les dénonciations se faisaient bouche-fermée, et, de nos jours, elles nomment les présumés « harceleurs » (des Noms prestigieux de hautes pointures) qui, soudainement et publiquement placés devant des « faits accomplis » (?!?), risquent non seulement leur réputation mais aussi leur carrière professionnelle !

    De ce qui précède, simple douceur double :

    A Bien que ce nouveau mode de dénonciation fasse bouger plein de monde, les solutions, quasi absentes, affichent peu d’intérêt tant et si bien que la quête sexuelle, issue de terribles « pulsions » à gérer, favorise des enjeux-défis de société susceptibles de l’habiter et de l’orienter du point de vue des mouvances et fondements, et ;

    B De ce matin, vers 2 hres 30, devant l’écran télé (chaîne musicale), en écoutant do re mi, de Gucci Mane, ai été étonné de voir sur la pochette du DC une femme dénudée qui présentait sur sa poitrine 5 biberons cachant ses seins (nouvelle déesse de la fertilité ?) !

    De cette douceur double, qu’ajouter ?

    … ?!? … - 21 oct 2017 -

    • Clermont Domingue - Abonné 21 octobre 2017 14 h 40

      J'aime beaucoup votre commentaire.Il nous rappelle que les terribles pulsions sexuelles sont des pulsions de vie, (animales peut-être, mais de vie).

      Quant à votre nouvelle déesse de la fertilité, ne dénonce-t-elle pas notre artificialité et ne sggère-t-elle pas que le sexe est un art du plaisir plutôt qu'un instrument de procréation?

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 22 octobre 2017 12 h 42

      « Quant à votre nouvelle déesse de la fertilité, … et ne sggère-t-elle pas que le sexe est un art du plaisir » (Clermont Domingue)

      Possible, mais lorsque j’ai vu cette femme ai tout de suite pensé à la déesse Artémis d’Éphèse qui, cette dernière et ressemblant à la Diana des romains, avait pour rôle et place de nourrir « l’ensemble de l’humanité … » plutôt que de …

      … plaire ! - 22 oct 2017 -

  • Robert Desfonds - Abonné 21 octobre 2017 15 h 06

    ?!?

    Catherine. Je comprends mal votre titre. Dénoncer c'est la première chose à faire ! Combien de personnes se sont libérées de cette douleur en la manifestant, en dénoncant une situation plus que dégueulasse. Lorsqu'une société entend et comprend ce malaise, lorsqu'une société est troublée devant l'ampleur de ces gestes, c'est en échangeant, en partageant, en discutant que les solutions viendront.

  • Micheline Dionne - Inscrite 21 octobre 2017 17 h 29

    Voir C DANS L'AIR ( en rediffusion)

    Je vous encourage à écouter et à regarder l'émission d'aujourd'hui en rediffusion.
    Une avocate, un psychanalyste, une journaliste et une fonctionnaire à la condition féminine discutent. Et c'est du même au pareil qu'on soit aux E-U, en France ou au Canada. C DANS L'AIR (rediffusion) via Google.
    Pour terminer: il faut éduquer les petits garçons de 3 ans!!! en prévention.

  • Huguette Gagnon - Abonnée 21 octobre 2017 20 h 24

    Affirmation fausse

    «SEULEMENT 3 PLAINTES POUR AGRESSION SEXUELLE SUR 1000 SE SOLDENT PAR UNE CONDAMNATION» est une affirmation fausse. Cette fausse affirmation, qui a été faite dans la Revue "Actualité" du 20 mars 2016, est répétée "ad nauseam" depuis mars 2016. Voici quel a été le cheminement de l'auteure de l'article pour arriver à cette affirmation. Elle a puisé le chiffre 633 000 dans l'Enquête sociale générale (ESG) sur la victimisation dont les données ont été obtenues, en 2014, grâce à une entrevue téléphonique auprès de seulement 33 127 Canadiens. Pour obtenir le chiffre 633 000, Statistique Canada a multiplié par 888 une agression déclarée par un répondant lors de l'entrevue téléphonique. Une agression déclarée incluait tout geste non désiré, dont un fait qui avait été déclaré par le répondant comme anodin et ne valant pas la peine d'être signalé. Il est important de souligner qu'il ne s'agissait pas de déclaration faite aux policiers car seulement 5% des agressions (indiquées par les répondants) auraient été portées à l’attention des policiers. Pour arriver à l'affirmation précitée, l'auteure de l'article a utilisé le chiffre 633 000 et le chiffre 1814 qui serait le nombre de condamnations. Comme il n'y avait pas eu 633 000 plaintes d'agression sexuelle portées à l'attention des policiers, il était inapproprié d'utiliser ce chiffre pour le comparer avec le nombre de condamnations obtenues. Il est évident qu'il ne pouvait y avoir eu une condamnation pour des agressions qui n'ont même pas été portées à l'attention des policiers. Par ailleurs, il serait inapproprié de "supposer" qu'il y avait matière à dénonciation à la police dans 633 000 cas, d'autant plus que, dans une proportion de 71%, les répondants à l'enquête ont dit qu'il s'agissait de faits anodins. Je note que l'auteure de l'article a souligné que le taux d'acquittement, pour les accusations d'agression sexuelle, est de 9%, taux que je n'ai pas vérifié mais il est probablement proche de la réalité. La conclusi

    • Serge Lamarche - Abonné 22 octobre 2017 04 h 55

      Il manque la conclusion de ces déductions.
      Si 9% sont acquittés, 91% sont condamnés => 1993 vont en cour.
      29% de 633000 aggressions ne sont pas anodines = 183570
      1814 condamnés / 183570 cas pas anodins = 9,88 condamnés sur 1000 cas pas anodins.
      1993 / 183570 = 1% des cas pas anodins valent de passer en cour.
      Faudrait une comparaison pour les cas de vol. Combien de vols sont rapportés, combien sont pas anodins, combien sont rapportés, combien vont en cour et combien sont condamnés? Je crois que la police ne fait rien si la valeur volée est de moins de $1000.