Naomi Klein et son pamphlet anti-Trump «Dire non ne suffit plus»

Naomi Klein s’est dite stimulée par la volonté de produire une analyse qui pourra aider les mouvements en gestation à mieux affronter Trump et ses semblables.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Naomi Klein s’est dite stimulée par la volonté de produire une analyse qui pourra aider les mouvements en gestation à mieux affronter Trump et ses semblables.

Aujourd’hui, Rozon et Salvail ; hier, Weinstein. Partout en ligne, des femmes « balancent leurs porcs ». Les dénonciations fusent contre les agresseurs sexuels alors que celui que l’essayiste Naomi Klein appelle le « prédateur en chef » occupe la Maison-Blanche depuis un an.

« La misogynie de Trump est absolument centrale pour comprendre qui il est et ce qu’il représente, pour comprendre sa marque, dit Naomi Klein en entrevue au Devoir.

« La marque Trump repose sur son impunité : il croit pouvoir faire ce qu’il veut à qui il veut parce qu’il est si riche. Pendant la campagne présidentielle, le candidat Trump a bien dit qu’il pourrait tirer sur quelqu’un à New York sans se faire arrêter. Dans la célèbre bande d’Access Hollywood, il disait que quand tu es une célébrité tu peux faire ce que tu veux aux femmes, qui vont se laisser faire. »

Le trumpisme est le vaste, très vaste sujet du dernier livre de l’égérie de la gauche altermondialiste Naomi Klein. Dire non ne suffit plus vient de paraître en traduction chez Lux au Québec, où se retrouvent déjà son maître ouvrage No Logo sur « la tyrannie des marques » et Tout peut changer, sur le thème « capitalisme et changement climatique ». Dire non ne suffit plus y côtoie aussi plusieurs ouvrages d’autres penseurs radicaux, dont Noam Chomsky.

 

« Brander » Klein ?

Est-ce seulement le bon terme ? La veille de l’entretien, Mme Klein donnait une entrevue publique à l’UQAM. Le lendemain, elle rencontrait un groupe d’aide aux réfugiés haïtiens. Est-elle militante, théoricienne, consultante ? Peut-on lui appliquer la bonne vieille formule gramscienne de l’« intellectuelle organique » pour faire d’elle une sorte de Rosa Luxemburg de ce début de XXIe siècle ? Comment l’auteure de No Logo se brande-t-elle elle-même ?

« Je ne le fais pas, répond-elle. Je laisse ce problème aux autres. En fait, je fais plusieurs choses. Je suis parfois dans l’action, en rencontrant des militants, en discutant avec eux. Souvent, j’écris, et ça me prend du temps, quatre ou cinq ans pour un ouvrage. Le dernier a été écrit dans l’urgence, en quatre mois. J’ai été stimulée par la volonté de produire une analyse qui pourra aider les mouvements en gestation à mieux affronter Trump et ses semblables. »

L’essai de quelque 300 pages présente le président comme une « créature de Frankenstein » constituée de plusieurs idées néolibérales et ultraconservatrices : la déconstruction de l’État régulateur ; les attaques contre l’État-providence et les services sociaux ; le tout au pétrole et la négation de la réalité des changements climatiques ; une « guerre civilisationnelle » contre les immigrés et le terrorisme de l’islam radical.

Un balcon d’observation

Naomi Klein est Canadienne et Américaine. Son père a fui les États-Unis pour ne pas participer à la guerre du Vietnam. Cette origine lui donne déjà le droit, pense-t-elle, de parler de ce qui se passe dans ce pays, y compris pour y faire la leçon.

« On ne me reproche jamais de ne pas me mêler de mes affaires. Comme je le dis au début du livre, nous subissons tous les retombées de ses politiques mondiales. Nous avons donc tous le devoir de nous prononcer sur les changements climatiques ou la menace nucléaire. »

Elle pense aussi que le balcon d’observation canadien permet parfois de mieux comprendre et critiquer les États-Unis. Surtout, la thèse centrale de son livre développe l’idée que Trump n’est finalement que le symptôme d’un système dans lequel on baigne tous autant que nous sommes.

« Je n’ai pas écrit un livre pour psychanalyser Trump. J’ai voulu comprendre quelles leçons on peut tirer de cette réalité politique, aux États-Unis et ailleurs. Trump est une alarme, un avertissement qui montre des tendances et aussi des exagérations de tendances qui vont finir par nous affecter au Canada comme ailleurs. »

Des exemples locaux ? Elle cite le « trumpien Kevin O’Leary », businessman et star de la télévision résolument de droite qui s’est présenté à la chefferie du Parti conservateur. Elle rappelle Rob Ford, ex-maire de Toronto, « bouffon divertissant, masquant un programme vraiment sinistre ». Elle parle de la loi sur la neutralité religieuse adoptée mercredi par Québec forçant les prestataires de services publics à montrer leur visage, même dans les autobus, une disposition contre le niqab et la burqa.

« C’est délicat, et je suis certaine que les gens ne veulent pas l’entendre de moi, mais il s’agit d’une autre forme de la politique de l’épouvantail qui consiste à unir une société contre une minorité. Ce n’est pas une loi en faveur des femmes, c’est une loi qui crée une division entre nous et les autres. »

 

Au bout du compte, elle ne souhaite pas réformer le système, mais bien le renverser. Son « non qui ne suffit pas », c’est aussi un oui pour une autre politique, une autre Amérique, plus verte, plus juste. Naomi Klein mise notamment sur le manifeste Un bond vers l’avant (The Leap Manifesto) adopté au printemps 2015 à Toronto en faveur d’une transition rapide vers des énergies renouvelables. Les idées de mutations visent aussi l’augmentation des impôts des compagnies et des plus riches, une taxe sur les transactions financières ou la réduction des dépenses militaires.

« Je ne veux pas aider ceux qui se pensent meilleurs juste parce qu’ils ne tombent pas aussi bas que Trump. Ce président a tellement abaissé la barre que n’importe qui semble au-dessus de lui. Justin Trudeau se nourrit de cette comparaison avantageuse. Il n’a qu’à faire un peu mieux pour paraître tellement mieux. Alors que face à la crise profonde actuelle, nous devons demander tellement plus de nos dirigeants. »

12 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 20 octobre 2017 00 h 35

    Moi, aussi

    le dire ne suffit plus, il faut maintenant l'affirmer, moi,aussi , mon cher batonnier la liberté que vous cherchez , les femmes viennent de la trouver

  • Nadia Alexan - Abonnée 20 octobre 2017 00 h 41

    Le voile intégral est une atteinte à la dignité de la femme.

    Je suis tout à fait d'accord avec les propos de madame Naomi Klein sauf quand elle parle contre la loi sur la neutralité religieuse qui interdit le port du voile intégral. Je ne comprends pas comment une féministe acharnée qui a toujours défendu les droits des femmes peut défendre la misogynie et l'obscurantisme, incarné par ce vêtement. C'est une aberration et un asservissement au patriarcat. Pourquoi faudrait-il que la religion l'emporte sur l'égalité homme/femme? En défendant l'indéfendable, elle porte préjudice à la communauté musulmane qu'elle est censée défendre. La majorité silencieuse musulmane rejette l'intégrisme salafiste de l'Arabie saoudite.

    • Raynald Blais - Abonné 20 octobre 2017 04 h 39

      Je suis tout à fait d'accord avec votre réserve, Mme Alexan. Mme Naomi Klein pèche-t-elle, inspirée par la Déclaration universelle des droits de l'homme qui prévilégie les droits de l'individu au détriment des droits sociaux?

    • Emmanuel Rousseau - Inscrit 20 octobre 2017 14 h 22

      Être féministe, c'est dabord accepter que des femmes, fassent leur propre choix, ce qui implique aussi qu'elles ont le droit collectivement de rejetter notre vision du féminisme.

    • Nadia Alexan - Abonnée 20 octobre 2017 14 h 52

      À Emmanuel Rousseau: être féministe ne veut pas dire accepter la misogynie et l'obscurantisme. Le rôle du féminisme a été toujours de sortir les femmes de l'emprise de la religion. Le voile intégral n'est pas un choix personnel. Ce sont les intégristes de l'islam politique qui instrumentalisent le corps de la femme pour faire du prosélytisme. Il n'y a pas deux féminismes comme vous le proposer. Il faut que la gauche et les féministes s'opposent à ce totalitarisme.

  • Louis-Philippe Tessier - Abonné 20 octobre 2017 07 h 18

    Par l'éducation et non une loi.

    @ N. Alexan

    En utilisant une loi pour forcer des femmes à retirer leur voile et en faisant appliquer cette loi par des inconnues aux titres de fonctionnaires. Cela ne fait qu'engendrer plus de peur chez ces femmes. Il faudrait de l'accompagnement, de l'éducation et de la tolérance pour qu'elles retirent leur voile par elles même.

    • Nadia Alexan - Abonnée 20 octobre 2017 12 h 04

      À monsieur Tessier: Ce que vous ne comprenez pas c'est que l'islam politique instrumentalise les femmes pour faire du prosélytisme. Même quelques pays arabes ont interdit le port de ce vêtement anachronique. Il faudrait que vous pensiez à toutes les femmes qui sont obligées de porter ce voile ignoble et qui aimeraient s'en débarrasser. Maintenant, la loi leur donne le pouvoir de l'enlever.
      En France, à huis clos, les jeunes étudiantes musulmanes ont supplié les membres de la commission Stasi, qui examinait la question du port du voile dans les écoles, de les appuyer justement par une loi interdisant le port du voile. On a prédit que le ciel allait leur tomber sur la tête si on interdisait le port du voile. Que les étudiantes musulmanes quitteraient l’école publique en masse. Des douze millions d’élèves qui fréquentent les écoles publiques en France, seulement 144 se sont retirées. J’applaudis au courage de la France pour être venue au secours de ces jeunes filles.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 20 octobre 2017 08 h 12

    Souhaitons que le réveil des femmes continue

    et apporte des changements dans la société en général et aussi dans la québécoise
    qui en a grand besoin pour le bien publique ,son éducation et sa santé.
    L'ignorance doit disparaitre.

  • Gilles Théberge - Abonné 20 octobre 2017 08 h 45

    Madame Klein serait beaucoup plus crédible, si elle parlait français comme elle avait promis de le faire lors de son passage à TLMP il y a un an ou deux.

    J’en ai marre de ces anglophones qui nous font la leçon en anglais alors qu’il apparaît normal que nous comprenions tout ce qu’ils disent, dans Le Devoir même...

    • Raymond Labelle - Abonné 20 octobre 2017 21 h 29

      Facteur aggravant pour ne pas parler français: Mme Klein est née et a été élevée à Montréal.