Des chauffeurs de bus habitués à la violence quotidienne

Le rapport indique que 72% des chauffeurs ont reconnu avoir déjà été victimes d’une agression.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le rapport indique que 72% des chauffeurs ont reconnu avoir déjà été victimes d’une agression.

Près d’un tiers des accidents de travail déclarés par les chauffeurs d’autobus de la Société de transport de Montréal (STM) sont en fait des agressions, révèle une étude dont Le Devoir a eu copie. Et cela ne concerne que les actes rapportés, bien des chauffeurs s’étant habitués à la violence au quotidien. Pourtant, les effets sur leur bien-être peuvent durer plusieurs mois après l’incident.

Insultes, crachats, menaces, coups, les chauffeurs d’autobus de la métropole en voient de toutes les couleurs. Sur environ 361 accidents de travail déclarés chaque année par les quelque 3500 chauffeurs de la STM, 30 % sont dus à des actes de violence, tant verbale que physique, précise l’étude menée par Stéphane Guay de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, en collaboration avec la STM.

Et la situation est plus grave qu’elle n’y paraît, selon le président du SCFP, le syndicat représentant les chauffeurs d’autobus de la STM, Renato Carlone, qui souligne que nombre d’agressions ne sont pas rapportées. « Malheureusement, se faire dire des bêtises, menacer, cracher dessus, c’est devenu le quotidien des chauffeurs. […] Combien de fois j’aurais pu déclarer une agression mais je me suis dit “ben non, ça arrive tout le temps, je vais continuer” », confie-t-il.

Parmi les employés interrogés, 72 % ont reconnu avoir déjà été victimes d’une agression sur leur lieu de travail au cours de leur carrière, se souvenant en moyenne d’au moins 5 événements.

« Quand je suis arrivé à l’arrêt, j’ai ouvert les portes comme d’habitude. Puis moi, je regarde toujours les clients […] Puis, pendant que je me tournais la tête, le poing s’en venait. Il m’a frappé sur le menton. […] Tu sais, il m’a rien dit, il m’a juste frappé en rentrant. […] Il est resté, il est allé s’asseoir, comme si de rien n’était », témoigne dans l’étude un chauffeur d’autobus.

Une situation qui n’étonne pas M. Guay, qui estime que les secteurs d’emploi nécessitant une transaction entre employé et client, un contact direct avec le public et souvent effectué seul, comporte un risque élevé de violence. « Les chauffeurs d’autobus réunissent ces trois critères, c’est un travail difficile. »

La faute à l’employeur ?

Les retards fréquents des autobus suscitent notamment la grogne des usagers du transport et poussent certains à commettre l’irréparable, d’après M. Guay.

Une opinion partagée par Renato Carlone, qui regrette de voir les chauffeurs en faire les frais. « Ils font face à la frustration de la clientèle et sont accusés des retards, mais on manque de temps pour être à l’heure. Si l’employeur pouvait régler ce problème-là, il y aurait moins [d’agressions]. »

De son côté, la STM dit prendre « très au sérieux » la sécurité de ses employés. La directrice générale, Renée Amilcar, rappelle que des mesures ont été mises en place ces dernières années pour rendre leur milieu de travail sécuritaire. Des caméras sont installées dans les autobus, un bouton d’urgence permet aux chauffeurs d’appeler le 911 au besoin et de la formation leur est offerte pour mieux réagir face aux comportements violents.

À l’heure actuelle, « 73 % des bus ont une caméra et tous les nouveaux bus achetés en sont munis ». De plus, aucun autobus ne sort après 23 h sans caméra. « Quand il sait qu’il est filmé, l’humain est ce qu’il est, il va se garder une petite gêne », affirme Mme Amilcar.

Long terme

Des efforts louables, aux yeux de M. Guay, mais il n’en demeure pas moins qu’une fois l’agression commise, les chauffeurs sont laissés à eux-mêmes.

Il s’étonne de voir la majorité d’entre eux continuer leur travail sans prendre le temps de s’en remettre. Résultat, les trois quarts des chauffeurs interrogés faisaient face à une détresse psychologique un mois après avoir subi une agression et ils étaient toujours 42,4 % 12 mois plus tard. « Un taux bien au-dessus de la moyenne canadienne, qui est de 20 %. »

« Je n’arrête pas de me questionner, j’essaye de trouver où est mon erreur. J’essaie de trouver, tu sais, j’ai une phobie, j’ai peur de retourner travailler », témoigne un chauffeur.

Au bout de 6 mois, 13 % d’entre eux vivent encore avec un trouble de stress post-traumatique, pour 6 % au bout de 12 mois. « Ça paraît peu élevé, mais c’est beaucoup », s’inquiète M. Guay, estimant que la STM devrait leur offrir davantage de soutien et faire preuve d’empathie.

« Les premiers jours sont importants, il faut les soutenir, préconise-t-il. [La STM] n’est pas pire que d’autres secteurs, c’est un phénomène de société, c’est répandu dans les organisations de ne pas s’occuper assez des employés. »

C’est pour trouver des solutions au problème que la STM a accepté de collaborer avec le chercheur, indique Mme Amilcar. « D’une personne à l’autre, la réaction est différente, on veut trouver ce qu’on peut faire pour éviter ça. »

3 commentaires
  • Luc André Quenneville - Abonné 26 septembre 2017 07 h 20

    triste constat, mais vrai

    je ne compte plus les fois où je vois des chauffeurs se faire agresser verbalement par des usagers. 99,9% des fois, les chauffeurs n'ont rien à voir avec les motifs de cette violence. En fait.. ça augemente. Ce n'est pas la faute du chauffeur si le bus est bondé ou en retard. Je vois un lien directe avec la montée du populisme et de cette droite sourde qui gangrènent la société.

    • Jean Richard - Abonné 26 septembre 2017 12 h 48

      La STM est un service publique et il est de bon ton pour certains médias, pour trop de médias, y compris ceux payés par les impôts du public, de tirer à bout portant sur les services publiques et ceux qui y travaillent.

      Or, il y a des gens toujours insatisfaits qui n'attendent que l'occasion d'exprimer leur colère par la violence. Parmi ces gens, plusieurs adoptent les radios et télés poubelles de droite comme source d'inspiration. Puisque les services publiques sont présentés par ces médias comme des éléments à haïr, la violence s'exprime par des agressions ou par le vandalisme sur le matériel publique.

      On ne devrait pas associer automatiquement la montée de la droite avec l'augmentation de la violence, mais il est très difficile de nier qu'il y ait un lien. Ceux qui ont un micro branché juste devant la bouche devraient parfois y penser avant de dénigrer les services publiques. Les conséquences de la haine programmée, c'est tout le monde qui en fait les frais.

  • André Joyal - Abonné 26 septembre 2017 14 h 34

    Étonnant!

    Oui, je suis étonné d'apprendre ces fait déplorables.
    Moi qui vais «en ville» régulièrement en bus, je n'ai jamais été témoin de violence de quelque sorte. Au contraire, comme je le fais moi-même,la plupart des usagers saluent le ou la chauffeur(e) en montant et en descendant.Ben pour dire...