Collège Frontière: changer le monde, un mot à la fois

Catherine Girouard Collaboration spéciale
Le programme de tutorat du collège Frontière forme chaque année environ 2500 étudiants qui aident entre 20 000 et 25 000 personnes.
Photo: Collège Frontière Le programme de tutorat du collège Frontière forme chaque année environ 2500 étudiants qui aident entre 20 000 et 25 000 personnes.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

« La littératie, c’est le pouvoir. » Vingt-cinq ans après avoir cofondé le programme Étudiantes et étudiants alphabétisateurs du collège Frontière, Stéphanie Miller en est encore aussi convaincue.

Étudiante à l’Université McGill en 1992, Stéphanie Miller voulait changer le monde. Et elle n’était pas la seule. « Je me rendais compte qu’il y avait beaucoup d’étudiants qui avaient envie comme moi d’avoir un impact positif dans leur communauté », raconte celle qui est aujourd’hui directrice générale de la fondation Trust for Learning, qui cherche à rendre l’apprentissage idéal pour tous les enfants. Mme Miller déniche alors à l’époque une subvention et recrute les premiers étudiants bénévoles. Depuis, ce programme de tutorat du collège Frontière se répand comme une traînée de poudre dans les universités, formant environ 2500 étudiants bénévoles par année à travers le Canada. Bon an mal an, ces jeunes tuteurs aident entre 20 000 et 25 000 personnes à améliorer leurs habiletés de lecture et d’écriture.

« Si on multiplie ces chiffres par 25 ans, ça fait beaucoup de monde ! se réjouit Mélanie Valcin, gestionnaire du Québec et des programmes francophones du collège Frontière. On est chanceux de pouvoir compter sur autant de jeunes qui croient en la cause et qui, malgré leurs horaires chargés, donnent de leur temps à un autre individu qui a besoin d’un coup de main pour développer ses compétences. »

Car même si on les voit peu, les besoins sont grands.

« L’analphabétisme est un enjeu invisible, affirme Mme Valcin. Les gens ne sont pas conscients de l’ampleur du problème. » Pourtant, pas moins de la moitié des Québécois de 16 à 65 ans éprouvent des difficultés de lecture, selon l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes (EIACA).

« On est à Montréal depuis 25 ans, mais un de nos défis encore aujourd’hui est de briser le silence et d’encourager les gens à venir chercher de l’aide », fait valoir Alexandre Michaud, coordonnateur communautaire au collège Frontière. Plusieurs analphabètes souffrent de stigmatisation et de perte de confiance en eux et en leur capacité d’apprentissage. Les jeunes tuteurs du programme offrent donc un soutien personnalisé par des activités comme du tutorat individuel en alphabétisation et en francisation à des enfants, adultes ou des familles immigrantes ou réfugiées, de l’aide aux devoirs, ou encore des cercles de lecture auprès de jeunes issus de milieux défavorisés.

Aller là où les autres ne vont pas

« En recrutant des étudiants bénévoles, ce programme est une sorte de répétition de l’histoire de la fondation du collège Frontière », souligne Mme Valcin. Fondé en 1899 par l’enseignant et révérend Alfred Fitzpatrick, le collège Frontière amorce ses activités en envoyant des jeunes travailler et enseigner dans des camps de bûcherons, des mines et sur les chantiers de chemins de fer. Les ouvriers-enseignants travaillent donc avec les autres ouvriers le jour et leur apprennent à lire et à écrire le soir.

« Depuis toujours, le collège Frontière va là où les autres ne vont pas, explique Mélanie Valcin. On est là pour soutenir les gens qui n’ont pas nécessairement accès aux institutions plus formelles d’éducation, ou qui préfèrent commencer par travailler avec un tuteur ou une tutrice pour reprendre confiance en eux au sujet de l’apprentissage. »

« Si tu ne sais pas lire, tu ne peux pas trouver les outils pour rester en santé, trouver un emploi, persévérer à l’école et sortir du cercle vicieux de la pauvreté, fait pour sa part valoir Stéphanie Miller. La littératie est à la base de tout. »

La cofondatrice du programme a pu le constater plus d’une fois. Elle témoigne alors de ces mères de famille défavorisées qu’elle a vues améliorer leur vie et celle de leur famille, en surmontant d’abord leurs difficultés de lecture et d’écriture. Elle raconte ensuite l’histoire d’un jeune adulte de la communauté crie. « Il était plein de colère de ne pas savoir, de ne pas comprendre son histoire et le mal de son peuple », se souvient-elle. Il avait soif de lire, mais en était incapable. Dès qu’il a su, il a dévoré des livres d’histoire et de politique. « Aujourd’hui, il m’écrit par Facebook et il est très impliqué dans sa communauté à lutter contre les problèmes des Premières Nations. »

Une aide enrichissante

Les tuteurs ressortent eux aussi gagnants de leur expérience, soutient Mélanie Valcin : « En plus de l’expérience humaine qu’ils vivent, ils gagnent de l’expérience dans le domaine de l’alphabétisation et du milieu communautaire. Ils apprennent à travailler en partenariat avec plusieurs organismes et peuvent se faire de précieux contacts pour un emploi futur. »

Le coordonnateur de projet du collège Frontière, Alexandre Michaud, peut lui-même en témoigner. Avant d’y travailler à temps plein, M. Michaud y a été bénévole. « Durant mes études en sociologie à l’Université Concordia, j’ai pris conscience dans mes cours qu’il y avait beaucoup de problèmes dans notre société, et je me sentais impuissant, raconte-t-il. J’ai alors commencé à être tuteur dans le programme du collège Frontière pour faire quelque chose de concret. »

Après avoir animé des cercles de lecture pour des enfants, il devient animateur d’un camp de littératie dans la communauté crie de Mistissini. « Mes cours de sociologie étaient moins déprimants par la suite, lance-t-il en riant. J’ai vu que des communautés se mobilisent et travaillent pour créer un meilleur avenir pour nos jeunes, et que je pouvais aider des gens à long terme et de façon concrète. »

Quelques statistiques

85 % des élèves accompagnés par le collège Frontière ont amélioré leurs aptitudes dans un ou plusieurs domaines, comme leur comportement en classe, leur créativité et leur engagement communautaire.

85 % des parents affirment que leur enfant lit plus à la maison après avoir participé à un camp de littératie.

79 % des bénévoles décrivent leur expérience comme ayant été très bonne ou excellente.

Source : Collège Frontière

Portes ouvertes

Le collège Frontière fêtera ses 25 ans d’activité à Montréal par une journée portes ouvertes le 8 septembre. Grand public, partenaires et bénévoles des 25 dernières années sont invités à venir célébrer l’événement à leur bureau du boulevard Saint-Laurent.