Les toits verts peinent à pousser à Montréal

Le Palais des congrès a verdi près du cinquième de sa toiture pour accueillir, entre autres, un potager.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le Palais des congrès a verdi près du cinquième de sa toiture pour accueillir, entre autres, un potager.

Reconnus pour retenir les eaux de pluie et lutter contre les îlots de chaleur urbains, les toits verts ont bonne réputation à travers le monde. Mais Montréal reste à la traîne, selon des experts et des élus qui estiment qu’une politique municipale permettrait d’en faire pousser davantage dans la métropole.

Depuis une dizaine d’années, bâtiments municipaux, universités et hôtels se mettent au vert, aménageant jardins et potagers sur leurs toits. Le phénomène reste toutefois marginal et concerne surtout les édifices institutionnels.

Pour faire davantage connaître les atouts des toits verts, l’entreprise La Ligne verte propose justement aux Montréalais de découvrir trois d’entre eux, habituellement non accessibles au grand public. À travers une visite de 2 h, les curieux visiteront les toits de la Maison du développement durable, du Palais des Congrès, et de l’Hôtel Bonaventure.

« C’est un espace de vie supplémentaire et ça embellit le bâtiment », affirme Antoine Trottier, de La Ligne verte. Ces visites, qui offrent un autre point de vue sur Montréal, permettent aussi de comprendre qu’un toit vert, « ça isole mieux, alors la facture de climatisation sera moins grande ».

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le toit vert et la terrasse de la Maison du développement durable sont accessibles depuis 2012 aux employés et aux participants de visites guidées.

Aux yeux du directeur du Groupe de recherche appliquée en macroécologie, Jonathan Théorêt, l’intérêt des citoyens ne manque pas, mais des obstacles se mettent sur leur chemin. Le poids de la terre pouvant endommager les structures des bâtiments, des aménagements sont nécessaires pour accueillir un toit vert. Le processus nécessite souvent une analyse de la capacité portante des toits des bâtiments existants, et ce, moyennant des frais importants. Cela explique notamment pourquoi les plantes fleurissent surtout sur les bâtiments institutionnels et commerciaux à l’heure actuelle, selon M. Théorêt.

« Il faut un certain niveau de connaissances pour mettre en place un toit vert et de l’argent pour adapter la structure d’un bâtiment déjà existant, sans compter les contraintes réglementaires », constate-t-il.

Des règles strictes

Depuis 2015, la Régie du bâtiment du Québec (RBQ) s’est munie d’un cadre réglementaire pour la construction des toits végétalisés dans la province. Les nouvelles directives ont toutefois freiné l’expansion des toits verts, selon les experts, qui les considèrent comme trop restrictives.

Pour s’y conformer, il faut actuellement demander une dérogation, puisque le Code national du bâtiment ne permet pas dans les faits la construction de tels toits.

« C’est un des premiers organismes étatiques à prendre des mesures à ce sujet, alors ils ont été très prudents et sont allés chercher les normes de construction les plus strictes au monde pour être certains d’avoir les toits les plus sécuritaires », explique l’architecte Owen Rose, spécialisé dans les toitures végétalisées.

Afin de prévenir le risque d’incendie, la RBQ oblige, entre autres, l’installation d’un escalier et d’une large bande de graviers entre le carré de verdure et le bord du toit, ce qui nuit à l’ampleur des projets, d’après l’architecte. « C’est devenu compliqué et aussi onéreux. Ça a refroidi bien des projets tant dans les milieux résidentiel et institutionnel que commercial. »

Une politique municipale plus souple ?

En dépit des règles de la RBQ, les municipalités peuvent se munir de leurs propres règles en la matière, pour ce qui est des bâtiments plus petits, du moins. À Montréal, les projets sur des habitations de moins de trois étages et neuf logements, ainsi que sur de petits commerces et bâtiments industriels, restent sous la juridiction municipale, rappelle Owen Rose.

En moyenne, on est capable de retenir de 50 à 98 % des eaux de pluie avec les toits verts. C’est moins d’argent à investir dans le traitement des eaux et on évite les surverses dans le fleuve Saint-Laurent. On se souvient tous du “flushgate”.

Montréal possède déjà son propre guide technique depuis 2013, mais aucune politique n’a été adoptée à ce jour.

Souhaitant aller de l’avant, la commission permanente sur le développement durable de Montréal a fait plusieurs recommandations en faveur des toits verts en avril dernier.

Si elles sont acceptées par le conseil municipal, les nouvelles constructions devront obligatoirement se doter d’une structure adéquate pour accueillir, un jour, un toit végétal. Les projets immobiliers de 2000 mètres carrés ou de six étages et plus se verront quant à eux imposer une superficie de toiture végétalisée.

« Ça a été bien accueilli lorsqu’on a déposé le rapport, et dans les quatre dernières années nos recommandations ont été reprises dans leur intégralité, alors je reste confiante », confie Elsie Lefebvre, qui préside la commission. Elle espère ainsi amener Montréal « dans le peloton de tête en matière de bâtiment durable ».

 
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le toit vert de l'Hôtel Bonaventure de Montréal, un des premiers au Québec, donne l'impression d'être dans un parc avec sa végétation luxuriante.

Les experts et acteurs du milieu espèrent quant à eux que ces recommandations mèneront bel et bien vers une politique municipale qui facilitera la vie aux nouveaux promoteurs et encouragera les Montréalais à accueillir davantage de toits verts.

La Ville en serait même gagnante, croit Owen Rose, notamment en ce qui concerne la gestion des eaux. « En moyenne, on est capable de retenir de 50 à 98 % des eaux de pluie avec ces toits-là. C’est moins d’argent à investir dans le traitement des eaux et on évite les surverses dans le fleuve Saint-Laurent. On se souvient tous du “flushgate”. »

Favorable aux recommandations de la commission et reconnaissant le « pas de géant » qui serait fait, Jonathan Théoret pense qu’on pourrait aller encore plus loin à l’avenir. « Quand on bâtit aujourd’hui, c’est pour les 100 prochaines années, alors il faut prévoir et marcher une bonne fois pour toutes dans le XXIe siècle, lance-t-il. Mais l’administration publique n’est pas rendue là. C’est déjà bien si on arrive à les convaincre d’obliger la structure requise. »

Les visites guidées des toits verts de l’Hôtel Bonaventure, de la Maison du développement durable et du Palais des congrès se déroulent tous les lundis jusqu’au 23 août. La balade commence à 17 h 30 et dure environ 2 h 30.

2 commentaires
  • Maryse Veilleux - Abonnée 22 juillet 2017 08 h 36

    Acessibilité financière

    Depuis le début des années 2000 Montréal a connue une flambée immobilière, mais les salaires n'ont pas suivi. Pour plusieurs acheter une propriété sur l'île est inaccessible. Et pour ceux qui y arrivent, les coûts des travaux d'entretiens sont déjà très onéreux, donc aménager un toit vert passe après tout le reste. Quant à la volonté de la ville, malgré ce qui avait été annoncé pour la construction de toits blancs, beaucoup de propriétaires choississent encore l'asphalte...

  • Jean Richard - Abonné 22 juillet 2017 14 h 09

    La solution parfaite ?

    Le toit végétalisé a bien des atouts, mais il n'est pas la solution parfaite.

    Lutter contre l'îlot de chaleur ? Le toit végétalisé a un albédo comparable à celui d'un champ de culture, soit entre 0,15 et 0,25, ce qui signifie qu'il réfléchit seulement de 15 à 25 % de la chaleur reçue du soleil. C'est beaucoup mieux qu'un toit noir en asphalte, soit, mais le toit blanc fait beaucoup mieux. L'albédo d'un toit blanc sera voisin de celui d'une surface glacée, soit 0,60 (60 % de la chaleur reçue sera réflétée directement dans l'espace sans réchauffer l'atmosphère, ou presque). Bref, pour lutter contre les îlots de chaleur urbains, le toit blanc l'emporte sur le toit végétalisé.

    L'eau de pluie ? Bien sûr, en 2017, jusqu'à ce jour, un toit végétalisé aura réduit la quantité d'eaux pluviales qui transitent par les usines de traitement des eaux usées. Mais advenant un été sec (on en connaît), le toit végétalisé pourrait, comme les pelouses que les gens s'obstinent à dérouler, avoir soif et compter sur un apport d'eau provenant du réseau public. Un couvert végétal sur un toit va s'assécher beaucoup plus rapidement que son semblable au niveau du sol. Un toit végétalisé pourrait donc se transformer en un vorace consommateur d'eau potable en période de sécheresse.

    Pour éviter les débordements aux usines de traitement, il faut des tampons. Un désasphaltage des ruelles et des stationnements est un premier pas, le sol désimperméablisé pouvant absorber de bonnes quantités d'eau. L'eau provenant des toits peut aussi être stockée et réutilisée là où de l'eau potable n'est pas nécessaire. De tels systèmes sont courants dans certaines villes européennes mais ici, on les boude encore (faute d'incitatifs). Il n'est par ailleurs pas tout-à-fait exact de dire que l'eau de pluie captée par les toits végétalisés va réduire la facture de décontamination des eaux usées. L'eau qui tombe sur les toits n'est pas encore contaminée (ou si peu).