Le long périple des apprentis policiers autochtones

Un rapport du Comité sur la formation en matière d’interaction avec les membres des communautés autochtones, formé en 2016, faisait état des difficultés à recruter de jeunes policiers autochtones.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Un rapport du Comité sur la formation en matière d’interaction avec les membres des communautés autochtones, formé en 2016, faisait état des difficultés à recruter de jeunes policiers autochtones.

Alors que les communautés réclament davantage de policiers issus du milieu, un rapport démontre que le parcours pour accéder à la formation policière est parsemé d’embûches pour les jeunes autochtones.

Dans le corridor menant à l’ancienne chapelle d’un vieux couvent de soeurs de Drummondville reconverti en collège privé, les futurs policiers trépignent d’impatience : un dernier coup de peigne par ici, un égoportrait par là.

Delaney, trois ans, quitte à contrecoeur les bras de Crystal Chewanish, sa maman, qu’elle n’a pas vue depuis trop longtemps. Mais Crystal doit y aller. « Droite, gauche, droite », la voilà qui avance au pas miliaire jusqu’à l’avant de la salle pour l’inspection des troupes.

C’est le grand moment : après un an de travail acharné, Crystal et ses collègues — 9 hommes et 3 femmes — reçoivent leur diplôme des mains du directeur du Collège Ellis devant leurs familles et amis ayant fait tout le chemin depuis Grande Baleine, Kuujjuaq ou Schefferville.

Crystal ne s’en cache pas, elle a pensé abandonner le programme à quelques reprises. « Tout était nouveau pour moi ici. Je ne parlais pas français, il fallait me trouver un appartement. Je repensais à ma famille, à la maison, c’était difficile… »

Elle inspire un grand coup, serrant contre son coeur son diplôme sentant encore l’encre fraîche. « J’ai continué parce que je savais que ces sacrifices en valaient la peine. Je voulais une carrière, je voulais montrer à mes enfants que c’était possible. Et je voulais aider ma communauté, qui a vraiment besoin de policiers — et surtout de policières — autochtones. »

Comme elle, Richard Wynne espère devenir « un modèle » pour les jeunes de sa communauté. Et même s’il est en très grande forme, l’ancien défenseur de hockey junior originaire de Grande Baleine avoue que l’entraînement physique représentait un défi de taille. « Je n’avais jamais nagé de ma vie, personne ne sait nager chez nous. J’ai dû apprendre vite pour réussir à me qualifier. »

Des difficultés nombreuses

Ces témoignages font échos aux constats du Comité sur la formation en matière d’interaction avec les membres des communautés autochtones, mis sur pied par le ministère de la Sécurité publique en 2016 pour améliorer les pratiques des policiers autochtones et allochtones sur les réserves.

Le rapport, déposé en décembre dernier, fait état d’un « manque de stabilité » dans les corps de police autochtones et des difficultés à recruter de jeunes policiers autochtones.

On y évoque les coûts prohibitifs liés à la formation des futurs policiers autochtones — environ 4 fois plus élevés que pour les étudiants allochtones — qui constituent un « frein à l’accessibilité des autochtones à la formation collégiale ».

Comme le rapportait Le Devoir récemment, Québec a remédié en partie au problème en acceptant de financer les autochtones déjà inscrits au programme de formation policière d’un an au cégep d’Alma, mais le problème reste entier au collège Ellis, qui offre la formation en anglais, et à l’École nationale de police, assujettie à un autre ministère.

Au-delà des coûts, « la réussite est difficile » pour les étudiants car « plusieurs obstacles parsèment leur parcours scolaire », notent les auteurs.

« La barrière de la langue puisque certains d’entre eux s’expriment dans une langue maternelle autre que le français ou l’anglais, les exigences liées à la condition physique souvent difficiles à atteindre et le fait qu’ils aient à s’adapter à un nouveau milieu de vie incluant un horaire précis, tout en étant loin de leur communauté, présentent pour eux des défis particuliers. »

Le comité constate que « l’accompagnement des étudiants autochtones nécessite d’aller au-delà de l’encadrement pédagogique et exige souvent une présence les soirs et les fins de semaine, ainsi qu’un soutien psychosocial particulier ».

Les auteurs estiment que « le taux d’abandon est préoccupant », tant au Collège d’Alma qu’au Collège Ellis, les deux seules institutions à offrir le programme en accéléré spécifique pour les autochtones.

À Alma, on étire le programme sur deux ans pour les élèves qui n’arrivent pas à atteindre les standards dans les temps requis. Malgré tout, le taux d’abandon est d’environ 30 %, confirme le conseiller pédagogique du collège, Maxime Goulet.

À Ellis, c’était près d’un jeune sur deux qui abandonnait la formation ces dernières années. « Des fois, on les perd en ville », se désole le coordonnateur du programme, Daniel Guillemette. « Cette année, on a commencé l’année avec 15 étudiants et on en a 13 qui [ont obtenu leur diplôme], c’est pas pire. »

Ce dernier dit avoir réajusté le tir, en faisant une sélection plus serrée des candidats et en engageant quelqu’un de la communauté pour faire des activités en lien avec la culture des étudiants.

« Le problème, c’est que tu prends quelqu’un qui vient d’une communauté tissée serrée, tu l’amènes ici, loin des siens, dans une ville où il ne parle souvent pas la langue. Il est complètement déraciné et du jour au lendemain tu lui dis : “Il faut que tu t’organises, que tu sois au collège à 8 h, que tu étudies le soir, que tu t’entraînes. Tu ne peux pas juste décider d’aller à la pêche parce qu’il fait beau.” Il faut qu’on les encadre, parce qu’ils ne sont pas habitués à avoir un horaire strict. »

Un forum à venir

Comment Québec peut-il aider davantage les jeunes autochtones qui souhaitent devenir policiers ? « En éduquant la communauté et en encourageant les jeunes à aller à l’école, répond la future policière Joyce Einish. On est si peu nombreux à terminer notre secondaire 5, ça limite les options. »

« Non seulement il y a des problèmes liés à la surfacturation pour les futurs policiers autochtones, mais il y a de grandes lacunes en amont », résume le député péquiste Alexandre Cloutier, qui suit le dossier de près depuis plus d’un an.

Le problème de la formation des futurs policiers sera mis à l’agenda lors d’un « forum sur l’enseignement postsecondaire autochtone », que la ministre de l’Enseignement supérieur, Hélène David, souhaite mener cet automne. « Je veux faire le point sur tout ce qui se fait, faire une photo de la situation et voir, avec les différentes premières nations, comment on peut arrimer les pratiques avec leurs besoins », affirmait-elle récemment en entrevue au Devoir.

2 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 29 mai 2017 06 h 39

    Je dirais qu'il est ....

    primordial que des autochtones enseignent et suivent de près les étudiants(es) pour les encourager à mener à bien et terminer leur formation. Imaginez un peu les difficultés rencontrées pour ces jeunes gens. Ils ont beaucoup de mérite à terminer leurs cours.

  • Gilles Théberge - Abonné 29 mai 2017 07 h 43

    Ça serait peut-être une bonne chose, que l'on incite les amérindiens à se scolariser en français au Québec... Qu'est-ce qu'on attend? Tant qu'à éliminer les obstacles, la langue c'en est un majeur,

    Ça éviterait que l'école Ellis, un relent des années cinquante, soit le seul établissement à recevoir les amérindiens Québécois. À Drummondville, une ville à 99%% francophone. Non...?