De la bière et du hockey: la perpétuelle quête du Saint-Graal

Les Canadiens ont remporté leur dernière Coupe Stanley le 9 juin 1993, à Montréal, contre les Kings de Los Angeles.
Photo: Frank Gunn La Presse canadienne Les Canadiens ont remporté leur dernière Coupe Stanley le 9 juin 1993, à Montréal, contre les Kings de Los Angeles.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Pour les Canadiens, les séries, c’est fini… mais pas pour Ottawa et Edmonton, le Canada pouvant encore espérer rapporter le précieux calice au pays. Avec la traditionnelle épopée vers la Coupe Stanley, deux équipes s’affrontent, mais pas nécessairement celles que vous croyez. D’un côté, il y a les fidèles amateurs, tandis que de l’autre côté de la ligne rouge se trouvent ceux qui n’aiment pas ça, n’en veulent pas ou n’y croient pas. Ce n’est pas que ces derniers prennent pour l’autre équipe, non, c’est toute autre chose : pour eux, le sport, c’est l’abrutissement, l’aliénation, l’opium du peuple. Une attitude qui s’inscrit en réaction à la toute-puissance du sport-spectacle.

Avec les médias de masse, la pratique du sport est devenue indissociable de sa consommation, qui se déploie aujourd’hui bien au-delà des stades et des arénas. Pas de sportifs tout court sans sportifs de salon : on enfile moins souvent ses patins pour faire rouler la puck qu’on ouvre la télévision (ainsi qu’une bière) pour regarder les Canadiens affronter les Bruins ou les Rangers. À l’instar d’autres produits culturels, le sport peut être vu comme un miroir saisissant — parfois déformant, souvent grossissant — des dynamiques qui animent notre société. Plus encore, pour plusieurs philosophes, historiens et sociologues, il est un drame symbolique sur les conditions morales de la justice en démocratie et permet avant tout de partir à la conquête de son identité.

En testant ses limites face à un groupe ou un record personnel, on entreprend par le sport une quête qui allie corps et esprit ; «mens sana in corpore sano», disait Juvénal. De la Grèce antique à l’Amérique du XXIe siècle, le sportif, professionnel ou amateur, se construit et se définit par sa pratique, comme il se rattache à une communauté donnée, à une équipe ou à une fédération, mais aussi à une ville, à un État ou à une nation. Les séries éliminatoires de la LNH permettent de renforcer plus que jamais ces sentiments d’attachements à des communautés. À ce titre, a-t-on raison de chanter et louer le sport, de se passionner pour les séries et le drame qu’il propose aux heures de grande écoute commanditées en nous encourageant à consommer pendant les pauses publicitaires ?

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les auteurs Laurent Turcot (à gauche) et Mathieu St-Onge avec la statue de Maurice «Rocket» Richard, au Centre Bell

Du pain et des jeux

Les critiques envers le sport sont aussi vieilles que sa pratique. « Ceux qui s’adonnent à une gymnastique sans mélange y contractent trop de rudesse et ceux qui cultivent seulement la musique deviennent plus mous qu’il ne convient », soutient Platon, auquel il faudrait ajouter saint Augustin, Tertullien, les bulles papales, et toute une série de moralistes pour en arriver au Halte aux jeux d’Albert Jacquart (2004), où le généticien prône, en humaniste, un retour aux valeurs fondamentales du sport, soit la recherche du plaisir et le développement de certaines capacités de l’organisme. Si les critiques du sport comme objet de consommation ne datent pas d’hier — on doit au même Juvénal, la célèbre formule « du pain et des jeux » —, ce n’est toutefois qu’au cours de la seconde moitié du XXe siècle qu’émerge une critique particulièrement sévère du sport moderne dans ses fonctions économiques et politiques. Jean-Marie Brohm, chef de file de la « sociologie critique radicale du sport » considère alors que le sport est devenu essentiellement une diversion et un exutoire, entraînant la collaboration des classes dominées à leur propre domination en étant capable de faire oublier aux masses leurs intérêts propres. Vu sous cet angle, le sport serait d’abord et avant tout un puissant narcotique, un chloroforme des masses qui ne ferait qu’encourager la crétinisation des esprits.

Il est toutefois possible de faire contre-pied à cette thèse en alléguant que les événements sportifs sont aussi parfois le théâtre de prises de position politique qui vont plutôt dans le sens de l’émancipation des peuples et des individus. On l’a vu au dernier Super Bowl avec des publicités ouvertement contre les politiques de Donald Trump et le message (plus subtil) de Lady Gaga au spectacle de la mi-temps ; même chose pour Beyoncé, l’année dernière, avec des références explicites au mouvement Black Lives Matter. On peut remonter plus loin encore, comme en 1968, aux Jeux olympiques d’été de Mexico, où les athlètes Tommie Smith et John Carlos, lors de la remise des médailles, brandissent tous deux un poing ganté de noir, symbole des Black Panther Party. Cette scène marquera à jamais les esprits.

De même, le sport, et plus spécifiquement le hockey sous nos cieux enneigés, peut avoir une dimension sociale et politique qui dépasse le cadre de ses acteurs, comme dans le cas de l’émeute du Forum en 1955. À la suite de la suspension de Maurice Richard, des partisans furieux occupent la rue, mais plus fort encore, André Laurendeau écrira dans Le Devoir du 21 mars un article intitulé « Suspension du Rocket : on a tué mon frère Richard », référence directe à Louis Riel. Le texte de Laurendeau déjà montre la portée symbolique de l’événement : « Le nationalisme canadien-français paraît s’être réfugié dans le hockey. La foule qui clamait sa colère jeudi soir dernier n’était pas animée seulement par le goût du sport ou le sentiment d’une injustice commise contre son idole. C’était un peuple frustré, qui protestait contre le sort. »

Quête du Graal

Or, que le sport soit utilisé comme dispositif de contrôle du peuple ou comme occasion à saisir pour revendiquer plus de liberté, comment se fait-il qu’un nombre considérable de personnes restent collées devant leurs écrans pendant les séries éliminatoires ? Pour Brohm, c’est que « le spectacle sportif est la mise en scène d’un spectacle de masse où le public communie, directement ou imaginairement, avec ces acteurs plus ou moins mythiques que sont les sportifs de compétition ». Pour les sociologues Daniel Dayan et Elihu Katz, ce sont les scénarios de confrontation, de conquête ou de couronnement propres aux grands récits qui donnent corps à ce qui se déroule sous nos yeux. De tels scénarios nous apparaissent familiers dans la mesure où ils forment les séquences narratives qu’on retrouve depuis toujours dans les curriculums héroïques en général et dans les contes en particulier (la légende arthurienne par exemple). Les séries éliminatoires de la LNH nous semblent tout particulièrement bien se prêter à ce jeu narratif qui nous intrigue et suscite notre adhésion. Ne parle-t-on pas de la conquête de la Coupe Stanley, où chaque affrontement gagné et chaque série remportée nous rapprochent un peu plus du trophée tant convoité ? Le Graal arthurien retrouve ici sa pleine mesure : « Nos chevaliers sont en cavale pour ramener le Graal/À Montréal le tournoi est un chemin de croix », chantent les Loco Locass en 2009 dans leur chanson Le but.

Dans un monde que plusieurs considèrent comme désenchanté, le sport donne à la société des héros (en chair, en os et aujourd’hui en HD) qui sont de véritables modèles de réussite pour le commun des mortels. Individuellement ou en équipe, ces homo sportivus sont capables de surmonter les obstacles, de se dépasser, voire d’accomplir l’impossible, en battant un record jugé inatteignable ou un adversaire jugé invincible. « Dans la vie comme au hockey », comme le dit la maxime populaire, la « dureté du mental » permet de triompher.

Narré et médiatisé en direct, le sport-spectacle s’ancre dans une dramaturgie émotionnelle construite de toutes pièces, aussitôt relayée par une littérature sportive qui traduit l’admiration pour nos athlètes-héros et permet de suivre leurs péripéties en différé. Télé, journaux, radio, Web : tous les moyens sont bons pour (re)voir et discuter en continu de la chose vécue, vue, lue, ou entendue. La glose que cela provoque n’a pas comme finalité de trouver un terrain d’entente entre débatteurs, mais simplement de proposer un sujet de divertissement et de bavardage sportif sans fin. Au point où le bavardage sportif, comme dans un jeu de mises en abîme, devient lui-même objet de discours (ou de bavardage).

L’admiration que l’on porte aux athlètes et l’engouement que suscite leur « périple » sont soutenus par une économie spécifique, ce que certains appellent « l’argent fou du sport ». Promotion, publicité et commandite font de l’événement sportif un des fondements de la culture de masse. Impossible de représenter le Canadien de Montréal sans avoir une entente qui monnaye la chose.

Miroir

On résume souvent rapidement la chose : il y a de l’argent à faire, c’est normal que certains en profitent. C’est vite dit, mais surtout trop vite (dé)pensé. Nous assistons au spectacle de la société en miroir, laquelle se reproduit sous nos yeux dans ses structures et valeurs capitalistes les plus essentielles — concurrence et compétition, sélection et élimination, classement et statistiques — sans possibilité de transformation sociale. On nous incite bien à prendre position et à passer à l’action, mais dans le cadre strict établi par les règles du jeu, en consommant en tant que partisan, en participant à des « pools de hockey » ou encore en pariant à Mise-O-Jeu. En donnant l’illusion de communication entre le spectateur et le joueur, l’équipe ou l’entraîneur, on renforce la dimension émotive et identitaire. C’est tellement vrai qu’on l’a même intégré dans notre langue, comme en témoignent les multiples expressions et métaphores sportives qui la parsèment, la fameuse Langue de puck évoquée par Benoît Melançon, et qui rend la dramaturgie sportive encore plus symbiotique avec la vie de ceux qui la regardent. Le hockey « coule dans nos veines » et fait « partie de notre ADN ». Indépendamment de nos convictions politiques, ne parle-t-on pas du Tricolore comme de « nos » Canadiens ?

L’idée du sport-spectacle comme mise en scène nimbée de religiosité pour les plus fidèles est particulièrement patente au Québec, où le hockey s’apparente littéralement à une religion. Pour le théologien Olivier Bauer, dans Une théologie du Canadien de Montréal (2011), il y a un parallèle entre l’amour pour le club et le rituel religieux, les deux possédants des invocations, ses formules (Sainte-Flanelle), voire ses paraboles : « Nos bras meurtris vous tendent le flambeau. À vous de le porter bien haut. » Dans tous ces référents, se trouve un formidable ciment pour créer un lien social et faire se rapprocher des classes sociales ou des groupes sociaux qui n’auraient sinon que peu en commun.

Une chose est sûre, entre outil d’aliénation et moteur d’émancipation, le hockey est l’un des épicentres de nos interactions sociales, au moins une bonne partie de l’année. Et, en début de séries, même le plus analytique des historiens et le plus critique des sociologues se sont laissés « prendre au jeu » et ont hurlé pour les deux buts d’Alexander Radulov, dont un marqué d’une seule main, tel Samson. D’autres, pour des raisons linguistico-nationalistes, ont préféré appuyer Philip Danault en invoquant leur maître, le passé, pour chanter les gloires des Canadiens (français). Car tout cela répond aussi à un désir de se rassembler, d’échanger, de se divertir et de communier. On l’a fait entre amis, en se partageant boissons et nourriture, pour suivre ensemble l’épopée, ratée, de nos héros vers la Coupe Stanley. On a vécu des moments intenses en famille, le CH tatoué sur le coeur, avec nos enfants déjà rapides sur leurs patins — et l’on sait aussi que certains continuent de vivre l’aventure par procuration en suivant les péripéties de P. K. Subban chez ses Predators de Nashville. Car à l’instar de nos souvenirs d’enfance et au-delà de la fièvre du hockey savamment orchestrée et entretenue par la machine au marketing bien huilée des Canadiens, les joies et les peines que nous procurent nos Glorieux sont, elles, bien réelles. L’été sera long, mais notre petit doigt nous dit que la saison 2017-2018 fera renaître, une fois de plus, l’espoir.

 

   

 

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