Imaginer son avenir

Jason Lewis et ses partenaires coordonnent des ateliers de travail pour accompagner les jeunes — et les moins jeunes — autochtones dans leur démarche.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Jason Lewis et ses partenaires coordonnent des ateliers de travail pour accompagner les jeunes — et les moins jeunes — autochtones dans leur démarche.

Si les voitures peuvent un jour voler, ce sera sans doute parce qu’on y aura rêvé des décennies auparavant. Mais comment peut-on créer le monde de demain, si on ne l’a pas d’abord imaginé, se demande le professeur de l’Université Concordia Jason Lewis, qui donne l’occasion aux autochtones de se projeter dans l’avenir, à leur façon.

Après s’être intéressé pendant près de 10 ans à la manière avec laquelle les autochtones utilisent les médias numériques, cet Américain né en Californie et appartenant au peuple cherokee a senti le besoin de mettre sur pied l’Initiative for Indigenous Futures (IIF) afin de combler un important vide.

« En rencontrant de jeunes autochtones, j’ai réalisé que leur vision de l’avenir est presque exclusivement teintée par des références occidentales », explique-t-il. La science-fiction, qu’elle prenne forme dans des romans ou des films, laisse peu ou pas de place aux autochtones, ce qui entraîne selon lui de nombreux problèmes.

« Si on n’imagine pas l’avenir, on ne sait pas où on s’en va, résume-t-il. Bien sûr, il y a plusieurs combats à mener dès aujourd’hui, mais comme me l’a déjà raconté une personne plus âgée, si nous ne sommes pas en mesure d’imaginer où nous allons, quel est l’intérêt de se battre aujourd’hui ? »

S’exprimer librement
L’IIF offre la possibilité aux autochtones de s’approprier le futur en y intégrant leurs références culturelles, leurs préoccupations, leurs priorités. Pour se faire, ils sont invités à utiliser des modes d’expression variés, souvent numériques, mais pas seulement: création de jeux vidéo, d’expériences de réalité virtuelle, littérature, théâtre ou encore dessin.

Jason Lewis et ses partenaires coordonnent des ateliers de travail pour accompagner les jeunes — et les moins jeunes — autochtones dans leur démarche. Ils offrent un espace à des artistes, à des penseurs ou à des créateurs en résidence et ils organisent un symposium annuel, qui permet de donner la parole à des acteurs de tous les horizons. Le prochain aura lieu en décembre, à Winnipeg.

Photo: Obx Labs L'oeuvre «Returning to Ourselves» de l'artiste Elizabeth LaPensée

Une image vaut 1000 mots
L’avenir imaginé par un autochtone n’est pas radicalement différent de celui pensé par un non-autochtone, affirme M. Lewis. La grande différence, c’est que les priorités ne sont pas les mêmes : la vision de l’avenir est davantage axée sur la communauté que sur l’individu et les enjeux de la gestion du territoire ou de l’adaptation aux changements climatiques occupent par exemple une place prépondérante. Il y a aussi la survie de la culture, ou de la langue.

Pour illustrer ce qu’il observe depuis maintenant quelques années, Jason Lewis nous tend une pile de cartes postales. Chacune d’entre elles est l’œuvre de jeunes appartenant à différentes communautés autochtones et sera exposée en format géant lors d’une exposition qui sera organisée cet automne à Concordia.

Il y a par exemple celle de l’Inuite Heather Campbell, qui montre de quoi aurait l’air un paysage du Nord où les sociétés occidentales auraient été contraintes de s’installer en raison du réchauffement climatique. Ou encore celle du Micmac Ray Caplin, qui illustre l’utilité du savoir autochtone pour chasser des bêtes semblant génétiquement modifiées.

Réflexion nécessaire
Le professeur Lewis sait que son approche ne fait pas l’unanimité auprès de ses compatriotes qui tiennent à la perpétuation des pratiques traditionnelles, ou de ceux qui pensent simplement que les autochtones ont actuellement bien d’autres chats à fouetter.
« Je comprends leurs arguments et leurs motivations, mais je ne pense pas que c’est en pensant de cette façon qu’on peut garder une culture vibrante », dit-il.

« Nous ne vivons plus tous dans de petites communautés où tout le monde se connaît. Nous vivons dans un monde qui est submergé par la technologie, de la même façon que celui de nos ancêtres était saturé par la nature. Nous devons donc nous demander quel genre de relation nous voulons avoir avec les technologies pour que cette relation soit saine et équilibrée, comme nos ancêtres ont dû le faire avec la nature. »

Marquer les esprits
À terme, M. Lewis espère que les autochtones avec qui il collabore prendront conscience de leurs moyens et de l’emprise qu’ils ont sur leur avenir, mais aussi que ses efforts feront tomber certains préjugés. Comme cette impression qu’un autochtone qui décroche un diplôme universitaire n’est pas un « vrai » autochtone, ou que le fait de s’habiller d’une certaine façon signifie nécessairement un rejet des valeurs ou des traditions de sa communauté.

« J’espère que ce genre de conversation influencera les milieux politiques, poursuit-il, sans mâcher ses mots. Même Justin Trudeau, avec ses voies ensoleillées, voit les autochtones comme un problème à régler. Pendant la campagne électorale, il a adopté un ton positif, mais maintenant qu’il est élu, il n’a rien proposé qui corresponde à cette vision. »

« Il ne s’agit pas de nier les problèmes existants. Il faut simplement se concentrer sur les choses merveilleuses que peuvent accomplir les autochtones, et non les problèmes qu’ils ont, précise-t-il. Certains pourraient dire que ce ne sont que des mots différents, mais ça compte. »