Agressions sur les campus: le double défi de la transparence

Il aura fallu la crise à l’Université Laval, l’automne dernier, pour que la ministre de l’Éducation supérieure, Hélène David, lance une série de consultations sur le sujet.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Il aura fallu la crise à l’Université Laval, l’automne dernier, pour que la ministre de l’Éducation supérieure, Hélène David, lance une série de consultations sur le sujet.

S’attaquer au problème de la violence à caractère sexuel sur les campus est un couteau à double tranchant, car publiciser le nombre de plaintes peut donner l’impression que les collèges et les universités sont des endroits dangereux pour les étudiantes. C’est ce qui explique la réticence de certains à prendre le taureau par les cornes. Mais le vent est en train de tourner un peu partout en Amérique du Nord et souffle jusqu’au Québec.

« Pour les collèges et les universités, briser le cycle de la violence pose un défi de taille. Quand une école tente de s’attaquer au problème — en le reconnaissant, en le mettant de l’avant, en encourageant les victimes à dénoncer —, ça peut avoir l’air d’un endroit dangereux. De l’autre côté, quand une école ignore le problème ou décourage la dénonciation (de façon active ou en ne prenant pas soin des survivantes), ça peut avoir l’air d’un endroit plus sécuritaire. Si on ajoute à cela la compétition pour attirer les meilleurs étudiants et pour se retrouver en tête de liste des classements, une école peut croire qu’elle peut éclipser ses voisines en maintenant le problème dans l’ombre. »

Il y a quelques années, la stratégie des universités était de dire : "il faut avoir le moins de plaintes possible et en parler le moins possible pour avoir une bonne réputation"


C’est le constat du groupe de travail de la Maison-Blanche pour la protection des étudiants contre la violence à caractère sexuel, qui s’est penché sur la question suite à de nombreux scandales relatés par les médias américains ces dernières années.
 

« Il faut changer cette dynamique, ajoutent les auteurs. Les écoles doivent avoir du crédit pour leur honnêteté et pour témoigner de ce qui se passe réellement sur leurs campus. »


Vieux réflexes

À l’Université d’Ottawa, souvent cité en exemple pour ses initiatives en matière de lutte à la violence sexuelle, on constate que la loi du silence n’est plus viable.

« Il y a un changement qui s’opère dans la société et sur les campus », note Simon Lapierre, professeur à l’Université d’Ottawa qui a participé à l’élaboration de la nouvelle politique en matière de violence sexuelle et qui siège au comité permanent visant à assurer le suivi de cette politique.

« Il y a quelques années, la stratégie des universités était de dire : “il faut avoir le moins de plaintes possible et en parler le moins possible pour avoir une bonne réputation”. Mais en 2017, plus personne ne met en doute le fait qu’il y a un important problème de violence sexuelle sur les campus. Donc, pour moi, cette stratégie de garder les chiffres les plus bas possible n’est plus crédible parce que tout le monde sait que si une université dit : “j’ai une plainte par année”, c’est parce qu’elle n’a pas une bonne façon de collecter les données, qu’elle n’a pas un bon processus de plainte ou que les étudiantes ne lui font pas confiance. »

Toutefois, force est de constater que le changement est long à s’opérer. Comme le révélait Le Devoir dans une vaste enquête publiée samedi, plusieurs institutions conservent un vieux réflexe protectionniste. En effet, la très grande majorité des cégeps ont refusé de dévoiler leurs chiffres. Certains n’ont tout simplement pas répondu aux appels du Devoir, alors que d’autres clamaient fièrement que les violences à caractère sexuel n’étaient « pas un enjeu majeur » sur leur campus puisqu’ils n’avaient enregistré aucune plainte au cours des dix dernières années.

Quant aux universités, la plupart avaient des chiffres, mais ceux-ci étaient compilés de façon aléatoire d’un endroit à l’autre, pour un total de 106 plaintes formelles enregistrées dans l’ensemble des universités québécoises depuis 2006.

Question de « marketing »

À l’Université de Sherbrooke, qui compte à peine 17 plaintes et signalements en dix ans, la transition est entamée. « Les chiffres sont minuscules, reconnaît la vice-rectrice aux affaires étudiantes, Jocelyne Faucher. Forcément, [avec] le fait d’en parler davantage, de nommer le problème, de dire que c’est inacceptable et de mettre en place des mécanismes, je m’attends à ce qu’il y ait une augmentation du nombre de plaintes. Et ce ne sera pas une mauvaise nouvelle. Si les chiffres sont contrebalancés par : “ voici ce qu’on fait chez nous pour sensibiliser et prévenir les violences à caractère sexuel ”, [ça n’enverra pas un signal négatif]. »

La transparence en la matière peut même devenir un outil de « marketing », soutient Rachel Chagnon, professeure de sciences juridiques et directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes à l’UQAM.

« Il y a des universités qui sont un peu brûlées, donc elles n’ont plus grand-chose à perdre. À l’UQAM, par exemple, après le stickergate[à l’automne 2014, des étudiantes ont placardé les portes de certains professeurs pour les accuser de harcèlement sexuel], on est rendu au point où c’est dans notre intérêt de montrer qu’on agit, qu’on punit des gens. C’est ce qu’on essaie de faire valoir auprès de la haute direction. »

Scandales

À l’Université d’Ottawa, il aura fallu un scandale pour faire bouger les choses. Il y a deux ans, l’université a été l’épicentre de deux allégations d’agression sexuelle largement médiatisées, dont une visant l’équipe de hockey dont les membres ont été suspendus sur le champ. Depuis, l’université tente d’améliorer ses pratiques.

« Malheureusement, ça prend souvent une crise pour conscientiser la collectivité, note Simon Lapierre. La réaction des universités, c’est souvent de dire que c’est un cas isolé, que des mesures sont prises, qu’il ne faut pas généraliser. Mais au-delà de la crise, ce qui fait souvent la différence, c’est le leadership des étudiants ou des syndicats qui vont continuer à faire pression une fois la tempête médiatique terminée. »

Au Québec, il aura fallu la crise à l’Université Laval pour que la ministre responsable de l'Enseignement supérieur, Hélène David, lance une série de consultations sur la violence à caractère sexuel sur les campus des établissements postsecondaires. Elle devrait accoucher d’ici l’automne d’une loi-cadre qui obligera tous les établissements à se doter d’une politique spécifique pour contrer ce fléau.

1 commentaire
  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 28 mars 2017 08 h 54

    Bien poser le problème !

    Une fois le problème connu et surtout reconnu il n'y a plus de tergiversations possibles.

    Quand vous écrivez "S’attaquer au problème de la violence à caractère sexuel sur les campus est un couteau à double tranchant, car publiciser le nombre de plaintes peut donner l’impression que les collèges et les universités sont des endroits dangereux pour les étudiantes. C’est ce qui explique la réticence de certains à prendre le taureau par les cornes." c'est me semble-t-il mal poser le problème car une fois connue il n'a pas de dilemme, la violence à cractère sexuel doit-être combattue. Dans ce combat tout le monde y gagne, les victimes potentielles et les réputations des universités. Cependant, comme dans les cas de santé et sécuritè au travail,il ne faut pas tout miser sur la préventation mais d'abord et avant tout lutter contre le problème à la source ( rapport d'autorité, sexisme, machisme,...).C'est pour cela que compte tenu des problèmes de reconnaissance de ces faits et de leurs traitements biaisés par une administration qui est juge et partie je conseille aux victimes de porter plainte à l'administration de l'institution et aussi directement à la police.

    Pierre Leyraud