Voir plus loin que sa ruelle

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Le projet Celsius a pour objectif d’expérimenter un système de géothermie enfoui dans une ruelle.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le projet Celsius a pour objectif d’expérimenter un système de géothermie enfoui dans une ruelle.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La Coop Carbone et l’organisme sans but lucratif Solon repoussent les limites du concept de ruelle verte. Un de leurs projets, en démarrage ces jours-ci, vise à étendre la mobilisation citoyenne à des voisinages comptant plus d’une dizaine de ruelles, afin de lutter contre les changements climatiques, mais aussi de revigorer le tissu social des quartiers.

Tout a débuté dans une ruelle. Bertrand Fouss, directeur de projet à la Coop Carbone, s’est réuni avec ses voisins immédiats, dans le quartier Rosemont–La Petite-Patrie, pour former un comité de citoyens dans le but de verdir cet espace vacant à l’arrière de leurs logements. « On a commencé à faire d’autres projets », raconte M. Fouss. L’art de rue y a fait son nid, tandis que des fêtes et des concerts y ont été organisés. Les voisins se partagent désormais une piscine en été et une patinoire en hiver, tous les deux situés sur des terrains privés de propriétaires ouverts à accueillir les gens. « On s’est rendu compte que le processus de ruelle verte nous a permis de créer un tissu social. »

Mais les retombées potentielles leur apparaissaient encore plus prometteuses. En 2015, les citoyens ont créé un organisme sans but lucratif (OSBL) baptisé Solon pour mettre sur pied un projet nommé Celsius, dont l’objectif est d’expérimenter un système de géothermie enfoui dans une ruelle. L’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie et la Fédération canadienne des municipalités (FCM) ont respectivement octroyé 10 000 $ et 50 000 $ pour l’étude de faisabilité d’un réseau de chaleur connecté à l’ensemble des logements en bordure d’une ruelle qui reste à déterminer. La démarche cherche ainsi à collectiviser une technologie propre généralement réservée aux mieux nantis en raison des coûts d’installation.

Voir plus grand

La Coop Carbone a amorcé en parallèle un projet plus ambitieux. « Dans nos évaluations de terrain, on s’est rendu compte que la ruelle était un lieu de mobilisation intéressant, mais on avait intérêt à l’intégrer dans un milieu de vie plus grand pour se donner plus de capacités pour développer des projets, explique M. Fouss, aussi cofondateur de Solon. Puis on s’est rendu compte que les citoyens ne définissent pas leur milieu de vie comme étant la ruelle. »

La Coop Carbone s’est d’abord inspirée de l’approche « Systemic Change », développée par le laboratoire d’innovation sociale torontois MaRS, avant de développer son propre processus de cocréation de solutions pour des milieux de vie s’étalant sur plus d’une dizaine de ruelles. « La ruelle verte, c’est essentiellement du verdissement et du mobilier urbain. Là, on parle de projets en énergie et en mobilité. »

L’organisme Solon et la Chaire de recherche sur la transition écologique de l’UQAM ont défini ensemble, durant les cinq derniers mois, ce qui pouvait être considéré comme un milieu de vie pour la suite de la démarche. « Ce fut un processus enrichissant, indique René Audet, professeur titulaire de la Chaire de recherche sur la transition écologique. Cela nous a amenés à parler à tout le monde, à tous les organismes des quartiers, puis de se mettre un peu d’accord sur le type d’interventions, sur quel milieu de vie serait plus propice. »

Quatre voisinages ont été ciblés pour le projet pilote, soit deux dans le quartier Rosemont–La Petite-Patrie, un dans Villeray et un dans Limoilou, à Québec. Le Fonds d’action québécois pour le développement durable (FAQDD) a accordé 160 000 $ à cette initiative. L’organisme Solon constitue le partenaire terrain de la Coop Carbone pour les trois voisinages participants de Montréal.

Partir des besoins exprimés

Le projet devrait s’étaler sur environ deux ans. Des chercheurs de la Chaire de recherche sur la transition écologique de l’UQAM accompagneront la démarche à travers une recherche-action, tandis que les initiatives citoyennes bénéficieront de l’expertise de plusieurs partenaires, dont le Chantier de l’économie sociale, l’organisme Territoires innovants en économie sociale et solidaire (TIESS), la SODER, le Centre interdisciplinaire de recherche en opérationnalisation du développement durable (CIRODD), ainsi que l’incubateur et accélérateur d’entreprises à vocation sociale L’Esplanade.

Des assemblées citoyennes et des ateliers seront organisés ce printemps, pour élaborer avec les résidents une vision partagée d’un milieu de vie convivial, résilient, prospère et inclusif, qui réduit par la même occasion ses émissions de gaz à effet de serre. « L’un des piliers de l’innovation sociale, selon nous, est de partir des besoins exprimés par les collectivités, à partir desquels on peut concevoir des solutions », observe M. Fouss.

Celui-ci affirme avoir été prévenu des tensions émergeant parfois de la rencontre des besoins écologiques et sociaux. Il assure y faire très attention. « Ce n’est pas comme si vous allez chercher uniquement des gens qui “ tripent ” sur les énergies renouvelables, qui habitent des endroits différents et qui s’achètent ensemble une éolienne, indique-t-il. Quand tu travailles dans un milieu de vie, l’objectif est d’impliquer le plus de gens possible vers la création de solutions collectives qui correspondent aux besoins des personnes. On veut ouvrir le jeu par rapport à des solutions qui sont purement environnementales. »

La mise en oeuvre des premiers projets collectifs et locaux débutera l’automne prochain si tout se passe comme prévu. Ces derniers seront limités, dans un premier temps, aux enjeux de mobilité et d’énergie. René Audet souligne que les pistes proposées peuvent s’avérer beaucoup plus légères que le système de géothermie proposé à travers Celsius. « On peut penser à des bornes de recharge pour les véhicules électriques, le partage de voitures et de vélos, ainsi que plein de formes de mobilité active ou partagée qu’on pourrait essayer de mettre en place à partir des ruelles, suggère-t-il. Ce sont toutes sortes d’innovations sociales, parfois sociotechniques, qui visent ultimement à lutter contre les changements climatiques. Mais c’est plus que ça : c’est l’idée de recréer le lien social à partir des milieux de vie, pour qu’on puisse connaître les voisins et les commerces autour afin d’atteindre une sorte de cohésion sociale qui permettra ce prochain pas dans la lutte contre le changement climatique. »

Le but ultime de la recherche-action qu’il mène dans le cadre de cette expérience consistera à découvrir des solutions reproductibles, pour qu’elles puissent être transférées et répétées dans la transition écologique et sociale d’autres milieux de vie.