Le rêve brisé de candidats à l’immigration

Québec a modifié la pondération de sa grille d’analyse des demandes d’immigration.
Photo: iStock Québec a modifié la pondération de sa grille d’analyse des demandes d’immigration.

Rétroactives, les nouvelles règles du ministère de l’Immigration pour sélectionner les travailleurs qualifiés affecteront près de 30 000 dossiers, a appris Le Devoir. Dans le lot, les demandeurs qui ne se qualifieront plus en vertu de la nouvelle pondération de la grille de sélection seront rejetés, sans le remboursement des quelque 1000 dollars payés pour déposer une demande.

« C’est une façon inhumaine de traiter les gens. Ce n’est pas la première fois que le MIDI [ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion] utilise cette tactique et qu’il change les règles du jeu. C’est désolant », s’est indigné Jean-Sébastien Boudreault, président de l’Association québécoise des avocats et des avocates en droit de l’immigration (AQAADI). « Ce qui est encore plus troublant et alarmant, c’est que ces gens-là se qualifiaient, ont payé des sommes importantes et ne seront pas remboursés. Ils se voient voler. »

Photo: David Afriat Le Devoir La ministre de l'Immigration, Kathleen Weil

Sur des forums d’échanges, certains aspirants immigrants crient à la fraude. « Je trouve ça assez honteux de faire ça rétroactivement. Certains vont se retrouver en dessous du seuil et leur rêve et leur argent partiront en fumée… », peut-on lire sur Immigrer.com. « Difficile à avaler. Notre rêve du Québec s’éloigne. On était déjà juste… Alors avec ça… », écrit un Français ayant déposé une demande. « Il risque d’y avoir une ribambelle de rejets à la suite de la mise en place de cette grille. »

Pour l’heure, il est toutefois impossible de dire combien de demandes seront rejetées, faute d’un nombre suffisant de points. Mais selon Jean-Sébastien Boudreault, le ministère profite largement de cette situation. Si 10 000 demandes sont rejetées, le gouvernement aura encaissé « 10 millions sur le dos des immigrants, rien qu’en changeant les règles du jeu », déplore-t-il. L’avocat estime que ces dernières années, le ministère a refusé des « quantités astronomiques » de dossiers. « Ce sont des milliers de dossiers rejetés par année. Des gens voient leur dossier fermé pour des détails ou des changements de règles, dit-il. Ils n’ont aucun recours. »

Nouvelles règles

Ce qui choque tant les candidats à l’immigration dans ce changement de pointage, c’est qu’ils ont déposé et payé leur demande en ayant préalablement mesuré leurs chances d’être sélectionnés grâce à un formulaire d’« évaluation préliminaire » en ligne qui leur permet de calculer leurs points. Ensuite, le travailleur qualifié doit débourser 773 $ et 166 $ pour chaque membre de sa famille, conjoint(e) ou enfant. L’obtention du Certificat de sélection du Québec (CSQ) prend six mois au minimum, parfois plusieurs années.

En vertu des nouvelles règles en vigueur depuis mercredi, qui s’appliquent rétroactivement à toutes les demandes qui étaient en attente de traitement, le système de pointage a été ajusté pour donner plus de points à des personnes parlant le français. En revanche, on attribue moins de points dans certains domaines de formation et plus aucun point pour les candidats ayant un diplôme secondaire professionnel ou un diplôme postsecondaire technique et à ceux détenant une formation dans un domaine recherché au Québec.

Par exemple, une personne qui a eu dans son pays une formation postsecondaire technique en radio-oncologie ou en technique d’orthèse visuelle ne gagnera aucun point supplémentaire, alors qu’avant cela en représentait 16. Au niveau universitaire, une formation en actuariat, administration scolaire, compatibilité ou architecture donne maintenant 12 points au lieu de 16.

Quant aux seuils de passage de la grille de sélection, ils ont été haussés : une personne sans conjoint(e) doit obtenir un minimum de 50 points au lieu de 49, et si elle a un(e) conjoint(e), c’est désormais 52 au lieu de 50. « Perdre 4 points quand il faut en avoir 52 ou même 50, c’est beaucoup. Et là, ça se fait du jour au lendemain, alors que le dossier de la personne n’a pas changé », a souligné Me Boudreault.

Cafouillages et ratés

Le MIDI confirme que les 10 000 demandes soumises l’été dernier via le site Internet « Mon projet Québec » et retenues sont visées par les nouvelles règles. À cela s’ajouteraient 18 000 demandes en version papier qui n’ont pas encore été traitées, pas même de façon préliminaire. Au cabinet de la ministre de l’Immigration Kathleen Weil, on explique que ces modifications à la pondération de la grille sont une procédure habituelle. « Notre devoir est d’abord envers la société québécoise », a indiqué son attachée de presse, Gabrielle Tellier. « Nous devons prendre les moyens nécessaires pour nous assurer que les personnes que nous sélectionnons auront les meilleures chances de réussir leur intégration socio-économique. » Les candidats ne seront pas remboursés, mais ils auront toujours la possibilité de passer des tests de français et d’envoyer leurs nouveaux résultats pour rehausser le pointage de leur dossier, a-t-elle ajouté.

Le ministère accuse un certain retard dans le traitement des demandes alors qu’il n’en est qu’à traiter les demandes en dépôt reçues en version papier. Il promet toutefois de commencer le traitement des 10 000 demandes reçues en ligne via Mon Projet Québec « au courant du printemps 2017 ». Une annonce sera faite prochainement sur la manière dont sera géré le prochain appel de candidatures.

Depuis sa mise en ligne il y a un peu plus d’un an, ce nouveau portail, qui a comme objectif de traiter plus « rapidement et efficacement » les demandes soumises au Programme régulier des travailleurs qualifiés, a connu de nombreux cafouillages et ratés. En raison de la forte affluence, les serveurs n’ont pas tenu le coup, forçant à reporter à maintes reprises la date de dépôt des demandes. Des plaintes avaient été formulées au Protecteur du citoyen et le ministère a dit avoir apporté des correctifs.

3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 10 mars 2017 07 h 39

    les fonctionnaires disent qu'ils se doivent d'abord protéger la sociétée québécoise

    Derrière une realité il s'en cache souvent d'autres, qui sait que l'émigration est un commerce lucratif, qui fait travailler des miliers de personnes, et que surtout, s'ajoute a l'angoisse que vivent ces gens, qui sont souvent tout a fait demunis, quelles indifference, surtout quand beaucoup de ces gens meurent noyés pour vouloir quitter cette misère

  • Benoit Simoneau - Abonné 10 mars 2017 08 h 18

    Dégueulasse

    "Notre devoir est d'abord envers la société québécoise". Très bien. Pourquoi nous faire passer - au mieux - pour une bande d'idiots, ou - au pire - pour des voleurs? Quelle stupidité. Ce gouvernement est à la dérive.

    Immigrer est déjà déchirant, faudrait-il que ces gens ayant choisi le Québec se dépouillent et se dénudent en plus? Pas en mon nom. Non merci.

    Quel beau moyen de leur apprendre notre devise nationale. Pas de doute: ils s'en souviendront de s'être fait flouer par notre état.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 11 mars 2017 17 h 11

      @ BS Vous dites: "'''quel beau moyen.....Pas de doute: ils s'en souviendront de s'être fait flouer par - notre- état."

      Quand vous dites "notre" état...vous parlez pour vous-même?
      Je n'ai jamais voté pour le PLQ... et je m'en garde....Le gouvernement Couillard élu avec à peine 30% des citoyens inscrits, aptes à voter...je ne pense pas qu'il représente "notre" gouvernement...encore moins un gouvernement.