La militante iranienne Roghayeh Azizi Mirmahaleh restera au Canada

Roghayeh Azizi Mirmahaleh manifeste sa joie après avoir appris qu’elle pourra demeurer au Canada.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Roghayeh Azizi Mirmahaleh manifeste sa joie après avoir appris qu’elle pourra demeurer au Canada.

En farsi, « Sahar » veut dire « juste avant l’aube » et c’est ce joli prénom que l’Iranienne Roghayeh Azizi Mirmahaleh a donné à sa fille. Jeudi matin, malgré le temps maussade et gris, Sahar a vu les grandes lueurs de l’aube quand le ministre canadien de l’Immigration a décidé d’accorder à sa mère un permis de résidence pour deux ans.

« Nous sommes tellement contents, dit Sahar Bahrami. Nous sommes très contents et nous sommes surpris. Cette décision change la vie de ma mère. »

La militante iranienne des droits de la personne s’apprêtait à défendre sa cause à la Cour fédérale à Montréal pour éviter une expulsion vers son pays d’origine. La décision ministérielle exceptionnelle l’a immédiatement remise en liberté. Elle était détenue depuis deux jours.

La mère et la fille ont décidé de célébrer humblement dans le sous-sol de l’église Union United Church, rue Delisle à Saint-Henri, à l’occasion d’un lunch communautaire réunissant des aînées du quartier. Le NDG Senior Citizens Council les soutient depuis le début de la confrontation judiciaire, il y a deux semaines.

« La détention m’a rappelé les mauvais jours de mon emprisonnement en Iran, mais maintenant je suis très heureuse d’être libre, de pouvoir rester au Canada et de pouvoir vivre avec Sahar », dit Roghayeh Azizi Mirmahaleh, rencontrée juste avant son repas communautaire. « La situation des droits de l’homme est horrible en Iran et j’avais vraiment très peur d’y retourner. »

Mme Bahrami traduit les propos de sa mère du farsi à l’anglais. La jeune femme est arrivée à Montréal il y a plus de cinq ans pour des études doctorales en physique. Elle y a rencontré Gareth Melin, son fiancé et bientôt son mari. Elle poursuit ses recherches postdoctorales à McGill.

Le député Amir Khadir a multiplié les interventions pour encourager l’heureux dénouement. « Cette libération, la mère la doit à sa fille, explique-t-il. Sahar est une jeune dame très déterminée comme peuvent l’être les physiciens ou les physiciennes comme elle. »

Une militante

La date de l’expulsion était fixée au 28 février, soit mercredi prochain. La crainte des services fédéraux de voir la femme de 60 ans se soustraire à cette mesure radicale avait justifié l’incarcération de celle-ci depuis mardi. Quand on leur a annoncé qu’elle serait transportée au centre-ville jeudi matin pour l’audience, une procédure inhabituelle, ses proches craignaient au contraire qu’elle ne soit déportée immédiatement.

La militante politique est entrée au pays en 2012 avec un visa temporaire. Elle a demandé refuge au Canada l’année suivante.

Le statut lui a été refusé en raison de ses liens avec l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI). Ce groupe d’extrême gauche lutte contre la république islamique iranienne.

Mme Azizi militait pour la reconnaissance des droits des femmes et des enfants. Elle a aussi participé à des manifestations ici contre le régime iranien.

Elle a déjà passé trois ans en prison dans son pays d’origine. Son mari a été exécuté en 1988. « C’était dans le cadre d’exécutions de masse, explique leur fille. Des milliers de gens ont alors été assassinés. »

Plusieurs pays occidentaux ont placé l’OMPI sur la liste des organisations considérées comme terroristes. C’était le cas sur la liste noire canadienne entre 2005 et 2012.

Trouver un statut

« Le permis ministériel est une procédure vraiment exceptionnelle, explique Stéphanie Valois, avocate de la demandeuse d’asile. En plus, notre permis couvre une période de deux ans, ce qui est encore plus rare. Je pense que cette décision du ministre s’explique par les pressions politiques et médiatiques qui ont vraiment aidé ma cliente. »

Me Valois a retiré la demande de sursis qu’elle devait défendre jeudi matin. La situation judiciaire demeure, malgré le permis temporaire prolongé.

L’avocate conteste toujours devant les tribunaux l’évaluation des risques avant renvoi du ministère canadien de l’Immigration. Ce dossier avait déclenché la procédure d’expulsion.

« Cette procédure pourrait lui accorder le statut de personne à protéger. Il faudra trouver un statut permanent à ma cliente après deux ans. D’autres options seront explorées. »

À propos de l’Iran

Stéphanie Valois pratique dans son domaine spécialisé depuis 20 ans. Elle reconnaît que le contexte a changé depuis l’arrivée des libéraux au pouvoir à Ottawa.

« Avec les conservateurs, c’était vraiment difficile d’établir des contacts. Ils ont accordé peu de permis de séjour. Le gouvernement libéral a envoyé des signaux positifs pour les réfugiés. Le Canada a des obligations internationales en cette matière. Et avoir des réfugiés dans un pays, c’est positif. Ces gens apportent beaucoup à leur société d’accueil. Cela dit, je me demande bien pourquoi nous n’avons pas obtenu le permis de séjour avant pour ma cliente. »

Quelle est la réponse ? Faut-il voir de l’esbroufe politique dans l’intervention in extremis du ministre ?Franchement, pour elle comme pour Amir Khadir, ce qui compte le plus dans ce dossier d’un point de vue politique, c’est l’Iran.

« C’est une bonne occasion pour les autorités fédérales, auprès desquelles je suis reconnaissant, de mettre l’Iran, et par la même occasion l’Arabie saoudite, sur la liste des pays auxquels on impose un moratoire de renvoi des demandeurs d’asile, dit le député Khadir. Ces deux pays ont des régimes judiciaires injustes où la peine de mort est régulièrement appliquée, où la répression est inadmissible. C’est le moment d’agir. »

Au moins deux Canadiennes ont été détenues dans les prisons iraniennes. La première, la photographe Zahra Kazemi, y est morte en 2003. La seconde, l’anthropologue de l’Université Concordia Homa Hoodfar, spécialiste du rôle des femmes dans les sociétés musulmanes, a été relâchée l’an dernier après des mois d’emprisonnement.

Elle aussi a participé à la pression populaire sur l’État. Mme Hoodfar a écrit une lettre au ministre de l’Immigration. Sa teneur n’a pas été divulguée pour des raisons de sécurité, vraisemblablement pour protéger des gens encore menacés dans la république théocratique.

« Quand des réfugiés refusés retournent dans ce pays, ils sont souvent mal reçus, termine Me Valois. Nous savons qu’une chaîne satellitaire iranienne a déjà traduit en farsi et diffusé un reportage de la CBC sur ma cliente. On savait tout en Iran sur sa situation au Canada, sa date d’expulsion, jusqu’au nom de sa fille. C’est clair qu’elle était attendue. »

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