Une page Facebook anti-islam ferme au lendemain de l’attentat de Québec

<em>«La haine est épuisante et nourrit la haine. Nous avons un grand travail collectif à faire. Une grande réflexion»</em>, écrit l’administratrice de la page fermée.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir «La haine est épuisante et nourrit la haine. Nous avons un grand travail collectif à faire. Une grande réflexion», écrit l’administratrice de la page fermée.

Par crainte d’alimenter la haine, l’administratrice d’une page Facebook destinée à lutter contre « l’islam radical et la charia au Québec » a décidé de cesser ses publications.

« Cette page ferme. Je ne pourrai pas vivre en sachant qu’involontairement, j’aurai aidé ou contribuer [sic] à radicaliser une personne et en lisant les commentaires, je suis un grand vecteur vers la haine. Jamais je ne me pardonnerai d’avoir directement ou indirectement contribué à la mort d’un ou plusieurs êtres humains », a écrit l’administratrice, dont l’identité n’est pas dévoilée sur la page.

La page, nommée « Pas d’Islam radical et de charia au Québec » existait depuis trois ans. La toute première photo qui y a été publiée, en octobre 2013, est celle d’un cochon, accompagnée du texte : « Quoi de mieux qu’un p’tit jambon pour éloigner les “ muslim ” de ma page ! »

Bon nombre de ses publications sont favorables au nouveau président américain, Donald Trump, ou encore à l’ex-candidate péquiste Djemila Benhabib.

Défenseure «de nos valeurs»

Dans son message d’au revoir, l’administratrice écrit qu’elle sera toujours une grande défenseure « de nos valeurs », « très présent[e] sur ce qui se passe ou se passera qui pourrais [sic] déstabiliser notre démocratie ».

« L’élément déclencheur est bien sûr les événements de dimanche et c’est certainement un bien quelque part pour notre humanité. Ces gens ne seront pas morts en vain », écrit-elle aussi, en référence à l’attentat qui a fait six morts dans une mosquée de Québec.

« La haine est épuisante et nourrit la haine. Nous avons un grand travail collectif à faire. Une grande réflexion. Défendons nos valeurs mais je ne participerai pas à la radicalisation. Beaucoup de lecteurs n’ont pas le jugement pour faire la part des choses… moi également… Non je ne me suis pas convertie, j’ai choisi l’amour », explique aussi l’administratrice.

Son choix ne semble pas faire l’unanimité sur la page. « Tu crois vraiment ce que les merdeux de médias gauchistes essaient de te faire croire ? Ils essaient de nous rendre coupables… et ça marche !! T’as rien à voir là-dedans, un gars malade a fait l’irréparable… that’s it !!», a ainsi réagi un homme. « Nous avons droit à nos opinions, mais si elles provoquent ou incitent certains à réagir de manière inappropriée, je crois que ta décision est sage et très sensée », écrit aussi un autre.

3 commentaires
  • Michèle Lévesque - Abonnée 1 février 2017 17 h 47

    Un engrenage

    En direct de la planète Conscience-et-Mieux-Vaut-Tard-Que-Jamais... Et in vivo des réactions qui montrent exactement le contraire.

    Montre surtout que la radicalisation commence aussi et peut-être même très souvent dans nos environnements marqués par la facilité, par l'imprudence, le sentiment que nos mots et nos actes ne changent rien - un peu comme les lunettes qui rendaient invisibles dans la pièce de Michel Tremblay... Je n'ai pas poids (pas 'd'identité', de sentiment d'exister) = donc il n'y a pas de conséquences à mes actes (les paroles sont des actions) et = donc "ce n'est pas ma faute". Un engrenage, une addiction, une pof d'adrénaline après l'autre jusqu'à la mort. Littéralement. On ne se voit pas aller et soudain, il est (presque) trop tard.

    La réaction de cette femme est encourageante en bout de ligne. Reste que nous ne sommes pas sortis du bois.

    Merci à cette femme. Ce qu'elle écrit (je cite) : "« La haine est épuisante et nourrit la haine. Nous avons un grand travail collectif à faire. Une grande réflexion. Défendons nos valeurs mais je ne participerai pas à la radicalisation. Beaucoup de lecteurs n’ont pas le jugement pour faire la part des choses… moi également… Non je ne me suis pas converti, j’ai choisi l’amour »" est encourageant et inspirant.

    J'aurais voulu aussi écrire : 'Merci pour cet article factuel et pédagogique qui contribue à nourrir l'espoir sans pour autant faire dans l'illusion et le rose bonbon des bons sentiments faciles. Ici, on sent une grande sincérité et aussi de la prudence dans les mots choisis', mais la sauce est gâchée en voyant Djemilla Benhabib en couple avec Donald Trump. Est-ce que ceux et celles qui ont pris parti pour Mme Benhabib et son combat pour la liberté d'expression, ce qui est mon cas et je suis tout sauf une radicale, vraiment, sont à ranger dans le même sac que des extrémistes comme Trump ?

    Bien du chemin à faire, comme je disais.

  • Christiane Gervais - Abonnée 1 février 2017 18 h 28

    Merci

    Merci d'avoir fermé cette page. Toute personne de bonne volonté, même par curiosité, ne pouvait y tenir plus que quelques minutes.

    La peur, issue de l'ignorance, est le déclencheur de toutes les dérives, celles des autres et les nôtres.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 2 février 2017 11 h 35

    'Le code des tics'

    Mme Sioui, je vous invite à lire l'article de RT qui dénonce l'amalgame fait par Libération avec AFP et pour lequel il a été obligé de se rétracter. (1)

    Poursuivant ma réflexion d'hier (publiée par le Devoir 1er fév. 17h47), je vois hélas une parenté entre votre association de Donald Trump à Djemilla Benhabib, créant ainsi, au minimum, un doute malsain sur l'intégrité morale cette dernière. Libé et AFP ont été obligés de modifier leurs propos, lesquels étaient sans doute justifiés à leurs yeux par l'objectif de lutter par tous les moyens contre le FN et son Antéchriste. On ne vous en demandera pas tant, il y a quand même une différence de degrés, mais pour moi ce mode relève néanmoins d'un même manque d'éthique journalistique.

    En temps normal, ça passe toujours, je le dis par gentillesse et pour garder l’esprit ouvert, mais dans le contexte actuel où tous le Québec a su se solidariser par empathie et compassion avec les victimes de cet attentat xénophobe (contre l'autre), ce salissage indirect d’une personne engagée pour défendre la liberté d'expression, jette une ombre – ou devrais-je plutôt dire : une lumière crue ? - sur nos institutions médiatiques et compromet surtout leur appel à la confiance pour qu’elles protègent la vérité contre les abus faits sur les réseaux sociaux.

    Le drame récent est une occasion de nous reprendre dans ces dérives rhétoriques, à la fois évidentes et subliminales, qui sont devenus la norme dans nos discussions publiques. Le Devoir et ses journalistes de grand calibre devraient agir en chef de file pour tenir le flambeau de cette éthique et rehausser le débat plutôt que de contribuer à l'envenimer. J'en appelle au retour d'une tradition qui met la probité intellectuelle au premier rang des valeurs. Et l’insinuation n’en fait pas partie.

    Merci.

    __________

    (1) "Libé «amalgame» Marine le Pen au suspect de l'attentat de Québec, avant de faire marche arrière", RT [Russia Today France], 31 janv. 2017.