Marée humaine chez les Barry après l'attentat de Québec

Plus de 300 personnes «par jour» seraient venues visiter les familles des Barry depuis la tragédie, dimanche.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Plus de 300 personnes «par jour» seraient venues visiter les familles des Barry depuis la tragédie, dimanche.

La disparition tragique de Mamadou Tanou Barry et Ibrahima Barry, dimanche, a donné lieu à un mouvement de sympathie sans précédent ces derniers jours. Lundi et mardi, des centaines de personnes sont venues épauler leurs familles dans leurs petits appartements de la rue de la Pérade à Sainte-Foy.

Mardi, il y avait tellement de paires de souliers devant l’appartement d’Ibrahima Barry qu’on ne voyait presque plus le tapis en dessous. N’eût été le contexte, on aurait pu croire que c’était le lieu d’une grande fête.

Souleymane Bah, le président de l’Association des Guinéens de Québec, estime que plus de 300 personnes « par jour » sont venues depuis la tragédie. Par moments, les gens faisaient carrément la file dans le corridor du logement pour aller saluer sa famille.

Au milieu de ce sympathique chaos, des dizaines de petits enfants se faufilant entre les jambes des adultes, dont l’ambassadeur de Guinée au Canada et des proches des autres victimes de l’attentat. « Depuis le début, ça n’arrête pas. Les gens défilent », d’expliquer au Devoir l’ami des deux défunts, Alpha Barry.

D’origine guinéenne, Mamadou Tanou et Ibrahima habitaient dans le même immeuble avec leurs familles respectives. Dimanche, ils s’étaient d’ailleurs rendus ensemble à la grande mosquée pour la prière. Âgé de 42 ans, Mamadou Tanou avait deux jeunes garçons et travaillait comme comptable dans une entreprise. Ibrahim, 39 ans, a quant à lui laissé derrière lui quatre enfants (deux filles et deux garçons). Il travaillait comme informaticien chez Revenu Québec.

C’est le gouvernement du Québec qui était venu le chercher lors d’une mission à Paris en 2011, a raconté Kadiatou Diallo, une collègue et amie. « On a été recrutés par Revenu Québec à partir de la France. On est arrivés à Québec à une semaine d’intervalle, a-t-elle dit. On avait quitté l’Afrique pour faire nos études universitaires en France. On avait terminé, on travaillait, on avait de bons emplois, on était bien rémunérés. »

Pourquoi alors avoir accepté l’offre du Québec ? « À un moment donné, avec le climat en France, on voyait que ce n’était plus des environnements sécuritaires pour nous. On voulait tous fonder des familles. […] C’est ça qui nous a poussés à partir pour le Québec. »

En matinée, les gens de l’Agence avaient organisé une cérémonie pour M. Barry dans le hall de Revenu Québec en présence du ministre des Finances, Carlos Leitão, et de l’ex-p.d.-g. Gilles Paquin. « Tous les employés de Revenu Québec se sont réunis pour se recueillir. »

Un peu après, Kadiatou Diallo a profité de sa pause du dîner pour venir voir la famille. « Le ministre, tout le monde, ses collègues m’ont demandé de me renseigner pour savoir ce qu’ils pouvaient faire pour les aider. »

Au milieu du tourbillon, la veuve d’Ibrahima Barry a refusé poliment de nous accorder une entrevue. « Je ne peux pas », a-t-elle dit. « Il faut que j’accueille les visiteurs. »

Un peu après l’arrivée du Devoir, tout le monde s’est déplacé à l’étage du dessous pour une prière dans un autre appartement. Environ 90 % des Guinéens sont de confession musulmane, et la communauté compte aussi des chrétiens. Selon Moussa Sangaré, de l’Association guinéenne locale, on y trouve peu de barrières en fonction des religions. « Dans la communauté guinéenne, on se fout que tu sois chrétien, musulman ou bouddhiste. Quand on se réunit, on ne sait même pas c’est qui. » À Québec, la communauté guinéenne compte environ 400 personnes. Au Canada, on parle d’environ 17 000.

Soutien psychologique

L’ambassadeur de Guinée au Canada, Saramady Touré, était aussi sur place mardi. « Aujourd’hui, ces familles ont besoin du soutien de tout le monde, a-t-il dit. J’ai entendu le premier ministre Trudeau dire hier que tout le monde était concerné. Le Canada est un des rares pays au monde comme ça. C’est important, ça donne un réconfort. »

D’ailleurs, les membres de la communauté guinéenne n’étaient pas les seuls à être venus soutenir ces familles. Khadija Arif, une amie de la famille d’une autre victime de l’attentat, Azzedine Soufiane, avait tenu à se déplacer elle aussi. « Ce sont tous nos frères. C’est le Québec qui est touché. »

Malgré ce beau mouvement de solidarité, Mme Khadija s’inquiétait un peu pour la suite des choses. Elle pense que les services sociaux devraient dépêcher des psychologues et des travailleurs sociaux sur place pour visiter les familles au lieu de faire circuler des numéros auxquels téléphoner. « Ce n’est pas dans notre culture de partir chez un psy. […] Il faut que les services, eux, se présentent. »

Selon Alpha Barry, c’est justement pour cela que la communauté a afflué cette semaine. « Ce n’est pas évident, mais avec le soutien qui vient de part et d’autre nous avons foi que nous pourrons faire face aux dépenses et aux imprévus qui vont se faufiler. Mais ce qui est le plus important, c’est le soutien moral, affectif, qui nous aide à passer ces moments difficiles. »

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