Chaud-froid

Photo: L. Richer

Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Sarah R. Champagne, avec un cliché de L. Richer.

Avait-il pensé à sa valise brune ? Et à ses orthèses plantaires ? Pourrait-il amener à manger à son amie Marguerite ?

Surtout, le vélo pour son filleul Nelson était-il bien emballé dans sa boîte ? Allait-il l’enregistrer au comptoir ? Est-ce que son frère viendrait la chercher ? Où ?

Bétiane épuise son fils avec ses demandes depuis deux semaines. Quand elle l’appelle pour la troisième fois en cette veille du départ, il pense au décollage de son avion. Une nuée calme réchauffe son plexus solaire.

Il regrette presque de l’avoir convaincue de partir (ou de retourner ?) à Port-au-Prince pour Noël. Fils avait évoqué l’idée pour une rare fois quand il avait vu Mère tenir à nouveau l’automne revenu ses cheveux pour éviter leur chute en même temps que les feuilles. Son air transi, tatoué au visage d’octobre à mai, lui était devenu insupportable.

- Il y a 28 ans que tu as laissé le pays.

- C’est le pays qui m’a abandonnée.

- Ta soeur organise une fête pour ton filleul.

À force de se faire dire qu’elle appartenait toujours à là-bas, elle avait fini par y croire. Bétiane avait regardé son fils au début de l’adolescence manifester sa « rage de trottoir », comme elle l’appelait, derrière des piétons trop lents. Elle l’avait alors classé avec les dévots de l’horloge, se rangeant du fait même dans l’autre catégorie.

 

Jusqu’à la mort de son mari, le créole parlé dans son foyer était resté une bouée de sauvetage pour son identité. Sortie travailler, elle avait ensuite appris les inflexions du créole de Montréal, à dire « c’po si pire » quand c’était dur et « prends-moi pas pour une valise » quand elle voulait se protéger. Mais elle est toujours l’étrangère.

Ses 28 hivers, bientôt 29, lui avaient tous inspiré une crainte profonde. Pas un simple frissonnement de fenêtre qui se remplit de cristaux ; une vraie frayeur. Dans ce sourd affolement, elle prépare des soupes brûlantes. Son fils y dépose immanquablement une glace pour pouvoir boire le liquide bouillant plus vite. Bétiane secoue intérieurement la tête.

À la veille de Noël, elle a peur que la neige l’empêche de partir. Puis elle se rappelle qu’elle a bien plus peur des avions que de la neige et elle se replie sur sa valise. « S’il n’y a pas de place dans l’avion, il faut au moins réussir à mettre le vélo d’Emmanuel », dit-elle à son fils pour la huitième fois.

« Au moins, je vais reconnaître l’odeur d’Haïti », pense-t-elle au moment de s’asseoir à son siège. Pour l’instant, l’odeur est celle du cortège gériatrique qui s’aligne en fauteuil roulant devant la porte et retarde le décollage. Le pays n’est visiblement pas maudit par ces anciens, qui vont y passer l’hiver coûte que coûte.

À l’arrivée, prise de l’agitation intérieure des derniers jours, elle oublie d’arrêter de se cramponner à son manteau, même devant le carrousel bondé de bagages. Même quand les chauffeurs de taxi la harcèlent en sortant. Même dans la voiture de son frère dont la climatisation est cassée. Même quand, dans les pentes des mornes, la Jeep percute une vieille Camry dans une courbe. Bétiane reste enrobée, matelassée dans sa stupeur froide. « Il faut sortir et trouver comment monter jusqu’à Bo Jeux », crie son frère.

Le pied dehors, une marmite éclate à grand bruit à côté d’elle. Dans cette pétarade faite maison tombe tout à coup la totalité de l’air torride. La chaleur touffue s’immisce dans toutes les fissures de sa carcasse, dans tous les plis de son âge, chaque cheveu pèse une chape de plomb.

Elle voudrait siffler comme une bouilloire pour expier la canicule, mais arrache plutôt son manteau. La chaleur persiste. Elle a le vertige. La chaleur insiste.

Le cercle des vendeuses ambulantes se referme vite sur eux. Une jeune femme vend des papayes ; sur son t-shirt on lit « What happens in Vegas stays in Vegas » ; sa voisine, elle, a un tablier vert à l’étiquette Starbucks. Bétiane n’a pas le temps de leur dire l’absurde de leurs fripes, les passagers du tap-tap protestent en voyant la boîte volumineuse du petit vélo. Ils se coincent finalement, menacés de son regard sans appel.

Ils repartent en une poussière étouffante. Ses jambes et ses joues enflent, son dos fond jusqu’au banc trop dur, sa tête ne pense qu’au thermomètre en train de sauter. Haletante, enfin devant Bo Jeux, où son filleul doit l’attendre, elle sent la chaleur s’obstiner.

Elle retrouve les mêmes cris d’enfants gâtés qu’elle avait espéré laisser à Montréal. Les mêmes croustilles, les mêmes nappes de papier, les mêmes décorations surdimensionnées en plastique. Sa vision se clarifie malgré la musique entêtante. Elle voit son filleul dopé au sucre arroser de Coca-Cola… une orgie de bicyclettes.

Tout ce qu’il y avait d’irrésolu en elle bout à la surface de sa peau. Elle s’effondre.

Dans son évanouissement, elle se souvient des marchands de crème glacée du Champ-de-Mars. Elle saute sur une moto-taxi et redescend les collines.

Les petites boîtes s’alignent sur la rue. Bétiane est attirée par le camion « Diaspora blues ». Cornet en main, elle fait quelques pas sur la rue.

Devant une façade éteinte, une grande flaque d’eau a bouché un cratère. Il y avait longtemps qu’elle ne s’était pas revue. Elle se regarde et elle se sent comme une glace dans une soupe trop chaude. Son cellulaire sonne, son fils au bout de l’antenne, elle répond : « Je suis là. »