Les antiguillemets comme symboles de la postvérité

Le Devoir reprend sa série sur la ponctuation. Après la négligence du point-virgule ou le triomphe des emojis, voici les guillemets ironiques. Faut-il y voir le signe de l’ère Trump qui commence ?

Voici l’heure des bilans annuels et les guillemets d’ironie font florès. Dans les survols publiés dans Le Journal de Montréal cette semaine, on retrouve par exemple « réfugiés » (avec les guillemets) dans une chronique évoquant les agresseurs sexuels de la Saint-Sylvestre à Cologne. Après l’attentat de la capitale allemande, en écrivant que Justin Trudeau fait « honte » et que « notre premier ministre se fout de l’attentat islamiste à Berlin », un autre chroniqueur parle de « culture du viol » (avec les guillemets).

Pourquoi ? Que signalent ces choix typographiques ?

Les guillemets distinguent une citation exacte. Par contre, les guillemets dits d’ironie désignent un mot ou une expression détournée de son sens, sans être nécessairement tirée d’une autre source. Ils marquent la réserve, la distance, voire le mépris et la critique. À la limite, ils peuvent même signaler une intention de renverser complètement la signification habituelle.

Les guillemets ordinaires épousent le propos rapporté ; les guillemets extraordinaires se désolidarisent de ce qui est dit. Les premiers établissent la véracité de ce qui est rapporté ; leurs pastiches évoquent une signification non littérale, relative, voire mensongère.

D’où leur choix comme signe de ponctuation de l’année par le magazine The Atlantic. La sélection apparaît dans un article de la journaliste culturelle Megan Garber diffusé le 23 décembre. La brillante analyse montre que les guillemets de ponctuation servent des deux côtés du spectre politico-médiatique très divisé aux États-Unis. Un bord dit fausse nouvelle. L’autre bord y accole des guillemets (« fake news ») pour introduire l’idée du « soi-disant ».

Comment par exemple faut-il identifier la nébuleuse de l’extrême droite en ligne ? Le nationaliste raciste Richard B. Spencer a forgé le terme alt-right (ou droite alternative) en 2010 pour désigner les mouvements où s’entremêlent les idéologies néonazies, islamophobes, antisémites ou hyperconservatrices. Faut-il reprendre le terme tel quel ? Le New York Times s’y refuse et utilise toujours les guillemets de décalage. En plus, en anglais, cette utilisation détournée engendre des « scare quotes » ou des « shudder quotes », disons des citations effrayantes ou frémissantes. D’où le titre de l’article de Mme Garber : « The Scare Quote : 2016 in a Punctuation Mark ».

L’éthique de l’écriture

« Les scare quotes peuvent être une forme de béquilles afin d’éviter de choisir avec soin ses mots ou pour se laisser une porte de sortie en prévision d’une critique future », commente par écrit Steve McKay, professeur au Département de philosophie du cégep de Sherbrooke, spécialiste des médias.

Il suppose alors que quelqu’un écrive que Mathieu Bock-Côté (MBC) du Journal de Montréal est un « fasciste », avec les guillemets. Il s’agit bien sûr d’une simple supposition aux fins de la démonstration, dans une tradition toute socratique et sans préjudice.

« Ici, on peut répondre à celui qui rétorque que MBC n’est pas fasciste qu’on le sait bien et que c’est pourquoi les scare quotes sont utilisés. Attaque ad hominem, sans payer le prix. Si MBC n’est pas fasciste, il est sans doute nationaliste et conservateur. Pourquoi ne pas employer ces mots, alors ? C’est donc un outil qui peut être utilisé pour se soustraire à certaines responsabilités inhérentes à l’acte d’écrire. »

Le philosophe ajoute toutefois que la possibilité d’utiliser ces citations frémissantes peut aussi accroître le pouvoir expressif du langage. « Ils permettent l’ironie et la nuance. Ils font appel à l’intelligence du lecteur, ce qu’un auteur devrait toujours faire, afin qu’il s’approprie une couche de sens supplémentaire. »

   

L’arme de l’ironie

La tactique typographique inventée dans les années 1950 serait de plus en plus utilisée dans un contexte politique où l’on démonise et ridiculise de plus en plus les positions adverses pour leur enlever d’emblée de la légitimité. Les mots-clics forgés dans l’ironie servent le même objectif dans les communications en ligne.

Pourquoi ? Pourquoi ces guillemets déjà décrits comme « une des grandes inventions de l’histoire humaine » puisqu’ils lient des idées à leurs auteurs servent-ils autant dans une utilisation détournée ?

« Ces petits demi-cercles planants, doublés et courbés, suggèrent non pas un monde ordonné, mais son inverse : l’incertitude, l’absence d’axe, écrit Megan Garber. En cela, les guillemets d’ironie [scare quotes] sont élégamment révélateurs du moment qui les a engendrés. Ils forment la ponctuation de l’âge de la postvérité, ou plutôt l’âge de la “postvérité”. »

Cette conclusion laisse le professeur McKay pour le moins perplexe. Il ne croit pas que les guillemets ironiques sont le symptôme de la postvérité ou contribuent nécessairement à nous y faire entrer.

« En fait, les guillemets ironiques sont souvent au service de la vérité et ils permettent de remettre en question l’autorité de certains acteurs puissants, dit-il. Si j’écris “Philippe Couillard a ‘sauvé’ le Québec”, les guillemets ironiques signalent que je ne suis pas dupe face aux mensonges de mon bon premier ministre. En ce sens, l’utilisation des guillemets ironiques peut montrer qu’on reconnaît toujours que la fonction du langage, du moins dans la sphère publique, est la production d’énoncés significatifs et qui se veulent vrais. À l’ère de la bullshit (pour emprunter l’expression du philosophe H. Frankfurt), les guillemets ironiques peuvent être un moyen parmi d’autres pour indiquer que nous ne sommes pas crédules. »

L’art d’argumenter

Ces nuances ne l’empêchent pas de se désoler de l’état du débat public dans notre société. Steve McKay évoque le « principe de charité » (sans ironie) dans les échanges qui accorde aux deux parties d’un dialogue la rationalité et le souci de la vérité.

Or, ajoute-t-il, « face à des gens de la “alt-right” ou des “intellectuels” comme [l’animateur de radio] Éric Duhaime et Cie, le principe de charité semble caduc ».

Il propose une autre hypothèse heuristique. Il suppose qu’un désaccord apparaisse entre lui-même et l’animateur conservateur du FM93 sur la signification d’un mot. Le professeur de Sherbrooke prend pour exemple « socialisme », va savoir pourquoi.

Comment pourraient-ils clarifier leur interprétation ? En assumant le principe de charité, ils devraient dialoguer et finalement s’éloigner des malentendus.

« Le problème est que je ne crois pas que Duhaime ferait preuve de charité lorsqu’il interpréterait mes propos ; il penserait sans doute la même chose de moi », conclut le philosophe avant de tirer une leçon générale. « Nos échanges deviennent passifs-agressifs avec l’utilisation excessive de guillemets ironiques qui sont ici des attaques plutôt qu’une tentative de mettre en évidence la bullshit. »

Les guillemets en cinq temps

Antiquité Des chevrons en marge d’un texte signalent des passages jugés importants.

1527 Première apparition du guillemet en marge du texte.

1622 Le nom de l’imprimeur Guillaume Le Bé (1524-1598) est donné au signe.

XVIIIe Les guillemets ouvrants et fermants sont utilisés dans le corps du texte pour marquer la fin d’une citation.

1956 Invention des « scare-quotes » par la professeure de philosophie Elizabeth Anscombe.
6 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 30 décembre 2016 09 h 54

    Un article très «intéressant».

  • André Saint-Pierre - Abonné 30 décembre 2016 10 h 18

    Une bonne idée à poursuivre

    Excellente idée que cette chronique sur la ponctuation.
    Elle est à la fois instructive et amusante: chaque fois, j'ai bien aprécié les exemples variés, les analyses des divers spécialistes et l'historique de chaque signe.
    Bravo, encore une belle initiative du Devoir qui se prolongera, je présume.

  • Jean Richard - Abonné 30 décembre 2016 11 h 41

    Et la parenthèse colonisatrice ?

    En 2016, on a parlé du point-virgule, du point final et du point d'exclamation, ce dernier donnant lieu à un phénomène explicable mais inexpliqué, la touche qui colle. La touche qui colle ??????? Ah !!!!!!!! Elle colle aussi avec le point d'interrogation. Et une colle pointue pour le réveillon : est-ce pour concilier les deux hémisphères que les hispanophones utilisent ces points en mode miroir ? ¿Qué? ¡Qué bonito!

    On a fini l'année en beauté en parlant des guillemets, les nôtres « », les leurs “” et les faux "" du temps de la machine à écrire. Mais de quel côté du guillemet fermant met-on le point final ?

    De point final n'en mettons point car il nous reste à parler de nos parenthèses, pas n'importe lesquelles, mais nos parenthèses colonisatrices. Les parenthèses colonisatrices, ce sont celles dont abusent volontiers ceux et celles qui veulent à tout prix nous persuader que le français n'a plus les mots qu'il faut pour exprimer tant la réalité quotidienne que certaines idées ou ensembles d'idées. Voyons un peu (let's see) : du beurre et du beurre (butter), ça ne doit pas être la même chose, la différence étant que du beurre, c'est incomplet alors que du beurre (butter), ça dit tout. Du beurre, c'est le repli sur soi alors que le beurre (butter), c'est l'ouverture sur le monde, rien de moins. Peut-être souhaite-t-on qu'un jour, on élimine tout ce qui est en dehors de ces parenthèses, ce qui permettra ensuite de faire disparaître celles-ci.

    Soyez patients : en cette fin de 2016, on écrit encore un peu partout « Bonne année ! » Peut-être que dans 365 jours, nous aurons appris à écrire « Bonne année (Happy New Year) ! » et dans 730 jours, “Happy New Year!”

    • Gilles Théberge - Abonné 30 décembre 2016 12 h 04

      Moi aussi je n'en ai cure de l'utilisation ironique ou autre des guillemets, a l'anglo-saxonne.

      Je continuerai donc à les utiliser pour bien marquer une citation exacte à l'intérieur d'une phrase. Tout simplement.

      Comme il se devait et se doit encore.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 30 décembre 2016 19 h 51

    En « vrac»

    Je suis très attaché aux guillemets visant à indiquer une citation exacte à l'intérieur d'une phrase. Ils permettent de distinguer rapidement ce qui est recopié paresseusement d'un communiqué de presse ou d'un document promotionnel, de ce qui est proprement l'expression de l'auteur ou du journaliste. Bref, une fonction de détecteur de «bullshit».

    J'avoue être un peu indifférent aux nuances du guillemet anglo-saxon. J'aurais aimé une chronique plus «francophone». Il est déjà très emmerdant de trouver dans les claviers «canadiens» notre bon guillemet chevronné. Enfin, il faudrait explorer la nuance avec les italiques, et a fortiori, l'italique entre guillemets.

    Je remarque aussi que, souvent, dans l'expression orale «ottawaïenne», il est courant de mimer le guillemet: les bras sont grands ouverts et quatre doigts clignotants titillent le ciel. Et souvent, c'est pour dire en anglais le mot que l'on ignore en français. Usage idiot-visuel du guillemet, probablement...

    Enfin, quand je vois des guillemets, je ne peux m'empêcher de penser à une certaine automobile. Ils me renvoient directement à la marque aux guillemets renversés, donc la marque aux chevrons, donc aux voitures Citroën ☺. Je n'y peux rien, c'est la résurgence automatique d'un signe très simple, de deux petits toits protecteurs de mon enfance.
    Peut être que le guillemet a en effet une fonction de protection pour celui qui l'utilise. C'est pour ça qu'il faut le protéger et éviter qu'il ne devienne une "ETM", une espèce typographique menacée.

    «Bonne année» 2017 !

  • Loyola Leroux - Inscrit 1 janvier 2017 13 h 38

    Peut-on associer une personne au fascisme, sans préjudice ?

    Je suis très surpris de lire dans Le Devoir, deux articles qui associent des personnalités publiques au fascisme. Louis Cordelier le fait avec Stephen Harper et Stéphane Baillargé avec Mathieu Bock-Coté. Ce dernier prend le soin de préciser qu’il le fait sans préjudice. N’est-ce pas un moyen détourné et vicieux de critiquer les idées d’une personne que l’on n’aime pas. J’ai remarqué que les associations avec le fascisme, le racisme, le sophisme, etc. ne concernent toujours que les gens avec qui on n’est pas d’accord. Je n’ai jamais lu chez un chroniqueur de gauche par exemple une allusion à l’islamo-fascisme.
    Le simple fait d’associer faussement une personne, comme un enseignant, à la pédophilie par exemple, est suffisant pour ruiner une carrière.
    Je trouve regrettable ce manque d’équité. En tant qu’abonné, j’aimerais bien lire bientôt dans Le Devoir, des textes dans lesquels on associe des gens de gauche au fascisme.