Confessions sur un plancher de danse

Durant le gala Billboard’s Women in Music, Madonna est montée sur scène le 9 décembre et a lâché sa bombe: «Je me sens toujours mieux avec quelque chose de dur entre mes jambes», a lancé la diva alors qu’elle calait ses pieds de chaque côté du pied du micro.
Photo: Nicholas Hunt Getty Images / Agence France-Presse Durant le gala Billboard’s Women in Music, Madonna est montée sur scène le 9 décembre et a lâché sa bombe: «Je me sens toujours mieux avec quelque chose de dur entre mes jambes», a lancé la diva alors qu’elle calait ses pieds de chaque côté du pied du micro.

Son premier album est sorti en 1983, mais c’est celui de l’année suivante (Like a Virgin) qui l’a fait connaître mondialement. Encore une décennie et elle lançait les sulfureux Erotica (1992) et Bedtime Stories (1994). Après une période léthargique, elle reprenait un peu l’avant-scène avec Confessions on a Dance Floor en 2005. Son dernier opus, le treizième, s’intitule Rebel Hearth (2015). Au total, Madonna a vendu 300 millions de disques, ce qui fait d’elle l’artiste féminine best-seller depuis l’invention du gramophone.

Le gala Billboard’s Women in Music l’a donc choisie comme femme de l’année 2016. Madonna est montée sur scène le 9 décembre et a lâché sa bombe.

« Je me sens toujours mieux avec quelque chose de dur entre mes jambes », a blagué salé la diva alors qu’elle calait ses pieds de chaque côté du pied du micro. « Je me présente devant vous comme un paillasson, a dit Mme Madonna Louis Ciccone. Je veux plutôt dire : comme une artiste féminine. Merci de reconnaître ma capacité à poursuivre ma carrière depuis 34 ans malgré le sexisme et la misogynie flagrants, face au harcèlement et aux insultes incessants. »

La mégastar a parlé d’un viol à 21 ans, de la difficulté de vieillir, de sexualité, de son industrie culturelle profondément sexiste. « Si vous êtes une fille, vous devez jouer le jeu, a résumé la femme de 58 ans. Vous avez le droit d’être jolie, mignonne et sexy. Mais n’agissez pas de façon trop maligne. N’ayez pas un avis qui dérange. Vous avez le droit d’être transformée en objet par les hommes et de vous habiller en salope, mais ne soyez pas maîtresse de votre côté salope. Soyez ce que les hommes veulent que vous soyez. »

 

Nelly, Madonna, même combat ?

La professeure de littérature Isabelle Boisclair a été agréablement surprise. « C’est fabuleux ce qu’elle a fait, surtout en recevant un prix, dit la féministe de l’Université de Sherbrooke. Elle a saisi l’occasion pour parler de la place des femmes dans une industrie culturelle et pour dire ce que sa carrière lui a coûté. »

La chroniqueuse féministe du journal Métro, Judith Lussier, a regardé l’extrait deux fois plutôt qu’une. Elle avoue avoir été sur ses gardes, d’abord dubitative devant cette sortie spectaculaire de la reine des coups de pub provocants.

« Ma première question a été de me demander si Madonna voulait surfer sur la vague de la chanteuse Beyoncé et celle des autres féministes pop, dit-elle. Finalement, c’est peut-être de la naïveté, mais j’ai décidé de croire qu’elle est sincère. Je pense que sa sortie était sentie. C’est comme si ce qu’elle avait incarné de façon très instinctive était finalement accepté par la réflexion. C’est comme si elle prenait conscience de son parcours. »

Pour découvrir quoi ? L’artiste ramène le constat à cette simple formule qu’elle appartient finalement au « bad feminism ». Dans son discours, elle l’oppose à l’orthodoxie de la féministe Camille Paglia, qui a reproché à Madonna de s’être autoréifiée sexuellement.

Ce « mauvais féminisme », selon le titre de l’essai de Roxane Gay paru en 2014, décrit la situation des femmes qui, tout en se disant féministes, adoptent des comportements qui peuvent sembler contradictoires. Comme Madonna, la bad feminist peut s’habiller sexy et avoir recours à la chirurgie plastique.

L’auteure suicidée Nelly Arcan (1973-2009) appartenait aussi à cette « mauvaise » branche, opposée à la « bonne ». La veille de l’entrevue, Judith Lussier a assisté à une projection privée du film Nelly que vient de lui consacrer la cinéaste Anne Émond.
 

« Le rapprochement est tellement fort, dit-elle. Nelly Arcan a écrit le livre Putain et on l’a traitée de la sorte alors que c’est une grande auteure, une femme avec une grande réflexion qu’on a réduite à son apparence. […] Il y a une tentation très forte de nous rabaisser entre nous, les femmes, qui joue contre nous, évidemment. »

 

Jeunes et vieilles

La professeure Boisclair poursuit sur cette idée de la division des femmes et des féminismes. « Les nationalistes ne sont pas tous d’accord non plus, fait-elle remarquer. Les féministes non plus. Elles peuvent s’opposer sur l’usage politique de la nudité, la prostitution, le voile, etc. »

La question du corps, de la sexualité et de l’apparence les taraude, comme tout le monde, ou presque. Et une femme libérée de ce point de vue fait diaboliquement peur depuis longtemps aux hommes, bien sûr, mais à bien des femmes aussi. À preuve, les réactions de certaines chroniqueuses au look de Safia Nolin quand elle-même est allée chercher un prix au dernier gala de l’industrie musicale québécoise.

La professeure Boisclair a ensuite publié dans Le Devoir un texte intitulé « Sois belle et tais-toi » qui a été partagé des milliers de fois. Elle ajoute en entrevue qu’il faut aussi poser la question de l’âge. « Madonna en parle dans son discours. Moi, je ne peux pas m’empêcher de constater un écart avec le discours des féministes pop plus jeunes, qui me semblent beaucoup plus optimistes, presque triomphantes. Disons positives et confiantes. Le fait de se dire féministe est plus facile pour elles, alors que, pour les femmes plus vieilles, cette affirmation prenait l’allure d’un coming out. Les cinquantenaires en ont bavé. »

  

De la pop féministe

Mme Boisclair ramène aussi le terme de féminisme pop, comme Mme Lussier. Il s’agit précisément du sujet de la thèse de la doctorante Sandrine Galand

« On dit pop feminism, mais on a aussi parlé de cupcake feminism ou de feel good feminism, explique l’étudiante de l’Université du Québec à Montréal. C’est très nord-américain. »

Ce féminisme populaire existe depuis une dizaine d’années et, pour la spécialiste, la prestation de Beyoncé aux MTV Awards en 2014 cristallise le premier moment fort du courant. Elle ajoute que le discours de Madonna pourrait bien poser un deuxième jalon fort. « Il s’inscrit dans un moment politique marqué, celui d’une Amérique sous Trump et de la défaite d’Hillary Clinton pour laquelle Madonna s’était positionnée. »

Mme Galand refait le pont avec la référence au bad feminism. « Ce courant revendique le droit d’aimer le hip-hop sale tout en étant féministe. Il appelle à une posture plurielle des féminismes. Madonna termine son discours en tendant la main. Elle demande aux femmes de se prendre d’amitié. »

Isabelle Boisclair développe une idée connexe liée aux cercles professionnels de solidarité. Elle se réjouit qu’une star de la chanson parle de son milieu et dénonce la misogynie de son industrie, tout en assumant ses contradictions. Comme des politiciennes ou des militaires le font aussi.

« Le féminisme est venu de militantes et il a été nourri par des théoriciennes. C’est intéressant de voir maintenant comment il s’actualise dans plein de milieux. Le féminisme devient la parole de toutes les femmes à partir du lieu qu’elles occupent. »

Et quelle est l’unité de cette parole plurielle et pourtant solidaire ? « Je vais dire un gros mot, mais entendez-moi : c’est fini la suprématie mâle, répond la professeure. Ça fait 40 ans qu’on dénonce certaines injustices et que ça ne change pas. Il va donc falloir mettre le poing sur la table et le proclamer dans tous les micros, sur toutes les tribunes : c’est fini les gars. Vous gagnez plus que nous autres. Vous avez tout plus que nous. Plus de considérations. Plus d’argent. Plus de place. Plus de visibilité. Plus de tout. Et ça ne vous coûte rien alors que nous, on paye chaque fois. Les femmes en ont ras le bol dans plein de milieux et elles le disent. »

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
1 commentaire
  • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 18 décembre 2016 15 h 34

    La position d'une/un moraliste ...

    ... me fait méditer sur ce qui devrait être fait et comment ces discours atteignent ou non leur cible.
    Comme en critiquant le capitalisme, le patriarcat ou autre concept social, la responsabilité se dilue dans la masse informe que l'on nomme la "société". On y participe tous, mais à un niveau si infime qu'on ne peut que se sentir à quelque part, impuissant.
    Que si, des hommes et des femmes de pouvoir portent sur eux davantage de responsabilité qu'on réclame qu'ils assument à grand cris d'ailleurs, la responsabilité de tout-le-monde-et-personne ne nous offre guère d'autre porte de sortie que la révolution permanente ou la fuite dans le système.
    Ni l'un ni l'autre se défend : l'un par son non-réalisme, l'autre par son abandon. Je veux bien construire un monde nouveau et le/la moraliste vise ceci, mais tout nos problèmes ne peuvent être si simples qu'il suffirait de lancer les gants et dire "voilà c'est fait."
    Il faut se coordoner, se rencontrer, se reprendre en main pour tellement d'affaire, alors que nous sommes épuisés, tiraillés, divisés par tellement d'autres. La discussion est si minée qu'il faut généralement commencer par là.
    Une/un moraliste doit donc toujours terminer par un appel à l'union et à la lutte commune: on ne change jamais une société sans elle.