«Le Devoir», un journal qui déménage

Le temps fuit-il ? Quiconque serait tenté de répondre par la négative n’aurait qu’à jeter un coup d’oeil au cahier pour se détromper.

Le cahier, c’est le supplément de 20 pages La relance qu’a publié Le Devoir le 30 janvier 1993, deux mois et demi après avoir quitté le vétuste 211, rue Saint-Sacrement, pour emménager au 9e étage du 2050, rue De Bleury. Tenez, on y trouve une publicité pour le câble : « Y pensez-vous deux fois avant de payer 75 ¢ pour un café ? » Aujourd’hui, on dirait oui avec enthousiasme, un tel prix garantissant que nous aurions droit à de l’eau de vaisselle ou pas loin. Mais bon, à l’époque, il s’agissait d’une excellente proposition, 75 ¢ par jour pour le câble, surtout qu’un abonnement donnait notamment accès aux… trois grands réseaux américains de télé et procurait une « qualité d’image exceptionnelle ».

Il y a un message du premier ministre du Québec Robert Bourassa. Une suggestion de verser à son camelot un pourboire hebdomadaire de 1 $. L’évocation d’une « vue imprenable sur le mont Royal », disparue depuis longtemps par les bons soins d’un hôtel et d’un immeuble à condos. Plusieurs allusions aux bienfaits et aux promesses d’une technologie résolument moderne — la « fine pointe » a une sacrée cote — avec la révélation : « Un journal réalisé de A à Z sur ordinateur ». Auquel il fallait néanmoins continuer d’écrire par le bon vieux courrier, avec une enveloppe et un timbre et tout. Ou alors par télécopieur. (Il y avait des copistes pour retranscrire.) Ou alors, magie quand tu nous tiens, en déposant son propos dans une disquette, dure ou molle on ne se souvient plus trop.

Le Devoir ? Non : LE DEVOIR, écrivait-on en ce temps-là. En majuscules. Comme un cri. Du coeur, sans doute.

C’était il y aura bientôt un quart de siècle, mais c’était hier en même temps. Tout a changé — hé, quelques mois plus tard, le Canadien gagnerait la Coupe Stanley, un truc impensable de nos jours —, mais rien n’a changé : un journal demeure un petit miracle quotidien. Et à compter de dimanche, le miracle ira se produire ailleurs, puisque Le Devoir déménage. Il s’en va au 1265 de la rue Berri, juste au sud de Sainte-Catherine, où il occupera les 8e et 9e étages d’un immeuble qui en compte 10. Avec vues imprenables sur toutes sortes d’affaires cette fois, à commencer par le pont Jacques-Cartier qui sera bientôt illuminé. Féerie garantie.

Idée de grandeur

Pourquoi transférer nos pénates ? Parce que les locaux que nous occupions angle De Bleury et Président-Kennedy étaient devenus trop spacieux. Ainsi va la vie lorsqu’on prend de l’âge, et Le Devoir aura 107 ans en janvier. Cela est d’ailleurs un peu la faute de la technologie résolument moderne : le centre de documentation, par exemple, consistait pour l’essentiel en quelques tonnes de papier, dossiers de presse, journaux, livres, encyclopédies. (En 1992, ce sont plus de 1600 boîtes qui avaient changé d’adresse pour ce seul service.) Maintenant que tout est numérisé, on peut faire sans et voyager léger. Les documents qui pouvaient encore avoir une certaine valeur ont été donnés à Bibliothèque et Archives nationales du Québec et les autres ont pris le chemin de la récupération.

Le 1265 Berri sera la sixième demeure montréalaise de l’histoire du Devoir. À sa fondation en 1910, il s’est établi rue Saint-Jacques. Quatre ans plus tard, c’était direction rue Saint-Vincent, une petite artère du Vieux-Montréal. De 1924 à 1972, le journal a logé au 430, Notre-Dame Est avant d’appareiller vers Saint-Sacrement. Le passage à l’édifice Caron en 1992 a marqué sa première incursion hors de la vieille ville. De ces endroits, on notera qu’un se révélait fort particulier : le 443 de la rue Saint-Vincent, ayant accueilli par le passé une maison de prostitution, Henri Bourassa avait tenu à le faire bénir afin d’« éloigner du travail quotidien toutes les tentations du passé »

Du Quartier de la fourrure — qui s’est passablement transformé en 24 ans et est maintenant bien davantage le Quartier des spectacles, avec notamment la place des Festivals à un jet de pierre de nos bureaux —, on passe donc au Quartier latin. Mais ce sera le même journal, soucieux d’informer de manière intelligente et fait par des artisans qui gardent toujours à l’esprit que son atout le plus précieux, ce sont ses lecteurs, en compagnie desquels il a parfois traversé des moments difficiles mais a sans cesse su rester debout. Peut-être s’abreuvera-t-il simplement un peu plus aux pages roses du dictionnaire, comme pour dire : Florebo quocumque ferar (Je fleurirai partout où je serai porté). Après tout, omnia dicta fortiora si dicta Latina (un propos prend plus de force lorsqu’il est dit en latin).

Des lieux que nous quittons, on retiendra les moments très forts que nous y avons vécus au fil du temps. La soirée du 30 octobre 1995, entre autres, lorsqu’un référendum a tenu tout un pays en haleine jusqu’à ce que ça se termine sur le fil du rasoir et qu’on se demande immédiatement quand aurait lieu le prochain. La longue, très longue journée du 11 septembre 2001 aussi, quand le monde a basculé sans qu’on sache tout de suite ce qui s’était exactement passé et qui se cachait derrière un acte insensé et jusque-là impensable. La liste est longue dans un métier qui apporte son lot de fébrilité et où il relève de l’euphémisme que de dire qu’on ne sait pas toujours à quoi s’attendre.

Une page se tourne donc, mais le récit continue de s’écrire comme il le fait depuis si longtemps. Poursuivez votre lecture, la suite de l’histoire promet d’être passionnante. C’est certain, c’est toujours comme ça.

Le Devoir en six dates

1910 71A, rue Saint-Jacques

1914 443, rue Saint-Vincent

1924 430, rue Notre-Dame

1972 211, rue Saint-Sacrement

1992 2050, rue De Bleury

2016 1265, rue Berri
7 commentaires

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  • Hélène Gervais - Abonnée 10 décembre 2016 06 h 42

    Merci Monsieur Dion ....

    pour votre bel article et toutes les photos. Ce sont de très bons souvenirs pour moi et j'y retournerais immédiatement y travailler. C'était un bel endroit, et ça fait partie de mes 4 endroits préférés en 45 ans de travail. Mais dans mes souvenirs le corridor n'était pas si long :) Alors bon déménagement à tous. Vous produisez quotidiennement un excellent journal et j'ai beaucoup de fierté à y avoir travaillé. Sur le journal papier, le nom de tous les employés était inscrit. C'est dommage un peu qu'on ne les retrouve pas dans la publication électronique.

  • Marc Blanchet - Abonné 10 décembre 2016 09 h 34

    Bon succès à votre nouvelle adresse

    Je vous souhaite tout le succès mérité au Le Devoir à votre nouvelle demeure. J'ai travaillé quelques années dans cet immeuble et ce fut des années heureuses. Je vous en souhaite autant.

  • Jeannine I. Delorme - Abonnée 10 décembre 2016 12 h 12

    Déménagement

    Longue vie au Devoir, mon journal préféré !

  • René Robert - Abonné 10 décembre 2016 20 h 10

    bonne chance à tous et toutes dans ces nouveaux locaux

    Longue vie a ce journal, ou les journalistes et éditorialistes peuvent se permettre
    d`écrire leur point de vue, sur ce qui se passe vraiment dans l`actualité.
    Ce qui est très apprécier par nous les lecteurs

  • Luc Deneault - Abonné 11 décembre 2016 16 h 29

    Des archives dématérialisées!?

    "Maintenant que tout est numérisé, on peut faire sans
    et voyager léger. Les documents qui pouvaient
    encore avoir une certaine valeur ont été donnés à
    Bibliothèque et Archives nationales du Québec et les
    autres ont pris le chemin de la récupération."

    Est-ce à dire que le Devoir ne conserve
    pas de copies papier de toutes les éditions du journal
    depuis ses débuts!? Me voilà désarçonné.. l'intérêt
    de ce patrimoine me parait aussi important que la
    collection du Costumier de Radio-Canada..

    Aurait-il fallu que les lecteurs se cotisent pour
    se doter d'un entrepôt à ces fins!? Que les Amis du Devoir
    se voient confier cette responsabilité!?

    Triste, quand on pense à toute cette occupation
    du territoire à des fins souvent douteuses
    (méga centres d'achats etc..)..

    Luc Deneault, Montréal