Le saccage pour combattre la gentrification

Le commerce Montréal Moderne a ouvert ses portes dans Hochelaga-Maisonneuve il y a à peine trois mois. Dans la nuit de dimanche à lundi, des vandales s’en sont pris à cette boutique ainsi qu’à quatre autres commerces.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Le commerce Montréal Moderne a ouvert ses portes dans Hochelaga-Maisonneuve il y a à peine trois mois. Dans la nuit de dimanche à lundi, des vandales s’en sont pris à cette boutique ainsi qu’à quatre autres commerces.

L’histoire se répète dans Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal. Pour la deuxième fois cette année, des commerçants ont été la cible d’actes de vandalisme perpétrés en pleine nuit par des individus qui n’ont pas revendiqué leur geste. Ces actions, qui seraient l’oeuvre de militants opposés à l’embourgeoisement du quartier, exaspèrent ceux qui tentent de revitaliser une rue Sainte-Catherine négligée depuis des années.

Selon les témoignages recueillis lundi matin, ils étaient tout au plus une dizaine, masqués et équipés de marteaux et d’extincteurs remplis de peinture. En quelques minutes à peine, dans la nuit de dimanche à lundi, ils ont fracassé les vitrines de cinq commerces locaux de la rue Sainte-Catherine, un peu à l’ouest du boulevard Pie-IX.

Dans deux des cas, les vandales ont ensuite utilisé des extincteurs pour asperger généreusement de peinture l’intérieur de commerces qui se spécialisent dans la restauration et la vente de meubles des années 50 à 70. Plusieurs objets ont été sérieusement endommagés, au point d’être maintenant irrécupérables. Sans compter l’importante opération de nettoyage qui s’annonce.

Dans les locaux de Showroom Montreal, installé dans Hochelaga-Maisonneuve depuis sept ans, amis et conjoints étaient d’ailleurs déjà sur place en avant-midi lundi, pour donner un coup de main et tenter de récupérer ce qui pouvait l’être. Et pour l’artiste Marc Gosselin, un collaborateur du propriétaire, l’incompréhension était totale. « Qu’est-ce qu’ils veulent ? Pourquoi est-ce qu’ils nous ciblent ? Pourquoi est-ce que nous n’avons pas le droit de nous installer dans notre quartier, pour faire un travail qui nous passionne ? Nous nous sommes installés dans des locaux qui étaient vacants », a-t-il fait valoir au Devoir, visiblement ému.

La cible

M. Gosselin a d’ailleurs vu la situation se dégrader au cours des derniers mois. Il y a d’abord eu des graffitis, puis des tracts placardés dans les vitrines de façon anonyme, pour dénoncer « l’embourgeoisement » d’Hochelaga-Maisonneuve. Mais après les importants dommages subis lundi, la possibilité d’un déménagement est bien réelle, a dit M. Gosselin. Un cas de figure qui ajouterait un local commercial vacant dans une artère qui en compte déjà beaucoup, et ce, depuis plusieurs années.

Le nouveau voisin de Showroom Montréal, Montréal Moderne, a justement ouvert ses portes il y a à peine trois mois. Et lundi, son propriétaire et unique employé, Martin Lafrance, était sous le choc. « Cette entreprise, c’est seulement moi. Je fais tout ici. Je travaille six jours par semaine », a-t-il simplement laissé tomber, au milieu des meubles maculés de peinture orange.

« Vous ne frappez pas la bonne cible, a-t-il ajouté, à l’intention des individus qui s’en sont pris à son commerce. Nous aussi, nous voulons de la mixité sociale, des commerces de proximité. Nous sommes ici pour y contribuer. J’achète moi-même dans les commerces autour, dans les cafés, chez le quincaillier. Et aujourd’hui, je vais être obligé de faire affaire avec un vitrier du quartier. »

Au moment du passage du Devoir, une membre de l’équipe de la boutique Electrik Kidz, située tout près, est venue offrir son aide à Martin Lafrance, pour le nettoyage. Il faut dire que cette boutique-atelier, qui confectionne des vêtements pour enfant de 0 à 5 ans, a elle aussi été la cible de vandales en février dernier, en même temps que deux autres commerces du secteur.

Enquête

Même si les événements de lundi ne sont pas les premiers à frapper des petits commerçants du quartier, les services policiers n’ont toujours pas interpellé de suspects en lien avec ces actes, toujours perpétrés en pleine nuit. Une nouvelle enquête a été ouverte ce lundi, a dit le Service de police de la Ville de Montréal.

Pour le président du conseil d’administration de la Société de développement commercial Hochelaga-Maisonneuve, Pierre Lessard-Blais, il est toutefois urgent de parvenir à des résultats. En clair, procéder à des arrestations. Sans cela, craint-il, des commerces risquent de déserter une rue Sainte-Catherine toujours largement dévitalisée. « Et si on perd nos commerces, on va retourner des années en arrière, avec tout ce que ça suppose de problèmes de violence, de pauvreté et d’exclusion. »

Même son de cloche du côté du maire de Montréal, Denis Coderre, qui a souligné lundi que « ces commerces participent à la vie de quartier », tout en ajoutant que les commerçants doivent pouvoir se sentir « en sécurité ».

Gentrification

Quant au maire de l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, Réal Ménard, il a reconnu qu’il existe un réel problème de hausse rapide des loyers dans le secteur, mais aussi « un problème d’accès au logement ». M. Ménard a aussi rappelé lundi que des « assises sur la gentrification » du quartier auront lieu l’an prochain.

Pour la députée péquiste de Hochelaga-Maisonneuve, Carole Poirier, il est en effet plus important que jamais d’« établir un dialogue » sur la transformation du quartier, qui s’est accélérée depuis quelques années. « Ce qu’on voit actuellement, ce sont deux solitudes, entre ceux qui disent qu’il n’y a plus de place pour eux dans le quartier, et des commerçants qui recherchent, par exemple, un loyer moins cher. »

La porte-parole du comité logement BAILS, Émilie Lecavalier, critique pour sa part le type de commerce qui s’installe sur cette portion délabrée de la rue Sainte-Catherine. « La venue de ces commerces a vraiment un impact négatif dans la perception du quartier pour certaines personnes. Ça veut dire qu’il y a des commerces où ils peuvent aller, et d’autres non, a-t-elle fait valoir. On voit une frustration qui est bien présente, avec l’arrivée des condos et des commerces qui ne sont pas destinés à certains locataires du quartier. »

Le caractère violent des actes de lundi ne risque-t-il pas d’effacer toute possibilité de dialogue sur le problème de la gentrification ? « Pour nous, la véritable violence, c’est celle que subissent les locataires par l’embourgeoisement du quartier et la hausse des loyers, qui force les locataires à payer de plus en plus cher pour le droit de se loger ou à déménager », a répondu Mme Lecavalier.

16 commentaires
  • Marie-Claire Plourde - Inscrite 29 novembre 2016 01 h 57

    Le show room de l'intimidation bourgeoise

    Un local pas trop cher sur la Ste Cath...pour vendre de meubles vintage la peau des fesses.Des meubles qui ont été ramassé sur les rues avoisinantes et restaurés à moindre coût Une boutique aussi snobinarde devrait déménager au dix trente.Beaucoup de personnes évincés par les"bulldozers " du capitalisme à outrance.

    • Robert Dion - Abonné 29 novembre 2016 13 h 23

      Ce commentaire m'apparaît au moins aussi incongru que celui d'Émilie Lecavalier dans l'article du Devoir. C'est du Donald Trump à l'envers : un mur pour enfermer les démunis! Ces entreprises locales font travailler d'autres entreprises locales : des meubles, ça se restaure avec des produits de quincaillerie, de menuiserie, des tissus, non?

      L'indigence intellectuelle des casseurs est au moins aussi choquante que leurs gestes.

      Il faudrait plutôt réfléchir à l'action des Tim Hortons et autre prêteurs sur gages qui, eux, semblent si naturellement et légitimement avoir leur place dans Hochelaga...

  • Pierre Schneider - Abonné 29 novembre 2016 07 h 38

    Haro sur le bobo

    Le même phénomène est observé dans toutes les grandes villes du monde alors que les bobos, qui se disent souvent des progressistes de gauche, contribuent à l'infation immobilière et à l'expulsion vers les zones périphériques des classes prolétaires.

    Ce n'est pas ce qu'on peut qualifier de la "gauche efficace" si ce n'est que pour défendre son propre petit confort et ses sophismes dogmatiques.

    Ne reste-il pas au Québec d'autres révolutionnaires que ces casseurs désespérés ?

    • Jean-Yves Arès - Abonné 29 novembre 2016 10 h 35

      Ben quoi, Gabriel Nadeau Dubois, grande vedette à écouter religieusement sur les ondes de Radio Canada le matin, ne disait-il pas la casse c’est correct si on s’en prend pas physiquement aux personnes?

      Ces casseurs ne font que bien écouter le message qu’envoient nombre de nos médias, dont Le Devoir à l’occasion, que la casse est juste un moyen d’expression comme les autres. Que la fin justifie ce moyen.

  • Colette Richard-Hardy - Abonné 29 novembre 2016 08 h 45

    anarchiste ou artisan

    Ces personnes sans courage qui se cachent pour mieux démontrer leur lâcheté et qui attaquent les petits artisants du coin.

    L'explication qu'ils soumettent est bidon.
    Les actes commisent est à la hauteur de leur petitesse et leur peur de grandir.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 29 novembre 2016 09 h 04

    Boutique de quartier?

    L'article nous informe qu'une boutique de quartier porte le nom de Electrik Kidz. Je trouve ça spécial qu'une boutique du quartier Hochelaga porte un tel nom.

    C'est comme si Hochelaga était rendu tellement gentrifié que ses boutiques portent des noms anglais, comme dans l'ouest de Montréal ou ailleurs dans le Greater Montreal.

    Normalement, un tel nom anglais doit être enregistré ou incorporé pour avoir le droit d'être affiché. C'est d'ailleurs ce que toutes les grandes chaines de magasin font systématiquement. Sinon, le nom doit être en français.

    J'en déduis deux possibilités:
    - ou bien cette boutique de quartier a choisi sciemment un nom anglais, l'a fait enregistrer et l'affiche dans un quartier complètement francophone, ce qui me semble être un manque de respect pour les gens du quartier;
    - ou bien cette boutique est une succursale d'une chaîne multinationale «coast to coast».

    Vérification faite, il semble que ce soit la deuxième. Alors on repassera pour l'expression «boutique de quartier».

    • Stéphane Laporte - Abonné 29 novembre 2016 14 h 59

      Vous oubliez "Showroom Montreal" et sans accent sur le e en plus.

    • Robert Dion - Abonné 29 novembre 2016 19 h 17

      Faut-il donc comprendre que si la boutique a un nom anglais (ce que je n'approuve pas, soit dit en passant), on peut casser?

    • Stéphane Laporte - Abonné 29 novembre 2016 22 h 31

      Non monsieur Dion cela signifie que l'on est pas, dans le bon quartier

  • François Beaulé - Abonné 29 novembre 2016 09 h 20

    Vive la mixité...

    La hausse continuelle des prix des maisons et des loyers, à des taux qui dépassent l'augmentation des salaires et des prestations de la plupart des gens, a des répercussions pénibles sur les gens à bas revenus. Quand s'ajoute à l'inflation générale des prix de l'immobiler le phénomène de «gentrification», les pauvres n'arrivent plus. Ils doivent choisir entre manger et payer le loyer.

    La mixité sociale est souhaitable mais ne peut pas se faire correctement par l'abandon aux forces du marché. Il faudra bien plus que du dialogue pour réussir le développement d'une mixité sans perdants. Il faut de l'action, des interventions politiques pour augmenter le nombre de HLM et de coopératives d'habitation.

    Il faut aussi cesser de réserver la mixité à l'embourgeoisement des quartiers centraux. Il faut de la mixité sociale dans tous les quartiers et les villes du Québec. Et pour y arriver, il faut des interventions du gouvernement du Québec pour imposer la construction de différents types d'habitations dans chaque nouveau projet de construction.

    Actuellement, la politique d'urbanisme de la Ville de Montréal, impose théoriquement des habitations à loyer «abordable» pour les projets d'envergure. Mais en pratique, les promoteurs immobiliers se contentent d'alimenter un fonds municipal dédié aux HLM plutôt que de construire de véritables logements abordables. La construction de ces logements est repoussée indûment.