Travailler dur, mais ne pas arriver, c’est le lot de beaucoup

Catherine Girouard Collaboration spéciale
En plus des campagnes faites auprès du gouvernement pour faire changer les choses, des moyens de pression sont aussi exercés dans les entreprises par les syndicats de travailleurs. Gaétan Fortin et ses collègues du Vieux-Port de Montréal sortent tout juste d’une grève qui aura duré 5 mois. La hausse du salaire minimum à 15 $ faisait partie de leurs principales revendications. S’ils ont réussi à obtenir certains gains, ils n’ont pas réussi à atteindre cet objectif.
Photo: Source FTQ En plus des campagnes faites auprès du gouvernement pour faire changer les choses, des moyens de pression sont aussi exercés dans les entreprises par les syndicats de travailleurs. Gaétan Fortin et ses collègues du Vieux-Port de Montréal sortent tout juste d’une grève qui aura duré 5 mois. La hausse du salaire minimum à 15 $ faisait partie de leurs principales revendications. S’ils ont réussi à obtenir certains gains, ils n’ont pas réussi à atteindre cet objectif.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Environ un million de Québécois gagnent moins de 15 $ l’heure. Pourtant, ce salaire est le minimum requis pour pouvoir vivre dignement chez nous, selon la FTQ et les groupes qui appuient la campagne Minimum 15 $, laquelle demande à Québec de hausser progressivement le salaire minimum jusqu’à ce seuil d’ici 2022.

« Quatre travailleurs sur dix vivent dans la pauvreté au Québec, s’insurge d’entrée de jeu Daniel Boyer,président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ). Des gens qui travaillent ! Et, dans la grande région de Montréal, 10,5 % des gens qui fréquentent les banques alimentaires sont des travailleurs. Avec le salaire minimum actuel à 10,75 $, on ne peut même pas se loger et se nourrir décemment. On pense qu’à 15 $ l’heure les gens pourront vivre plus dignement. »

Gaétan Fortin, qui travaille à l’entretien au Vieux-Port de Montréal, abonde dans ce sens. Engagé il y a huit ans à 11,50 $ l’heure, il vient tout juste de dépasser de quelques sous le salaire horaire de 15 $. « Avec un salaire plus bas que ça, tu ne peux rien mettre de côté, tout est dépensé pour les achats de base,raconte-t-il au bout du fil. Après avoir payé ton loyer, tes factures et l’épicerie, tu dois oublier les extras comme les voyages, les sorties au cinéma, et même l’auto. »

La FTQ n’a pas fixé le montant du salaire minimum demandé au hasard. « On s’est inspirés d’une étude de l’IRIS [Institut de recherche et d'informations socio-économiques] selon laquelle le salaire horaire viable varie d’une région à l’autre, selon le coût de la vie,explique le président de la FTQ. Quand on en fait la moyenne, le salaire décent pour le Québec se situe autour de 15 $. »

Comme Gaétan Fortin, Mme Bernier (nom fictif) travaille elle aussi sous la barre des 15 $ depuis longtemps. Celle qui vient de fêter son 60e anniversaire travaille à la salle à manger d’une résidence privée pour personnes âgées privée depuis 12 ans. Son salaire est maintenant d’un peu moins de 12,50 $ l’heure, le plus haut salaire possible en cuisine. Elle ne veut pas révéler son identité par crainte de perdre son emploi.

Si elle se dit chanceuse de compter aussi sur le salaire de son conjoint pour vivre, ce n’est pas le cas pour plusieurs de ses collègues à la résidence. « La plupart des filles ici, surtout celles qui sont préposées aux bénéficiaires, vivent seules ou sont monoparentales », affirme-t-elle.

Dans la résidence où travaille Mme Bernier, le salaire horaire d’une préposée aux bénéficiaires commence à 11,90 $ l’heure, précise-t-elle. « Même si elles travaillent 56 heures en 15 jours, je ne sais pas comment elles font pour y arriver financièrement », s’insurge Mme Bernier, qui trouve déplorable de voir ses collègues si peu payées pour un travail si difficile.

« Nous, on travaille 42,5 heures par semaine, et c’est souvent un travail physique, affirme Gaétan Fortin. Travailler beaucoup et dur, mais avoir de la misère à arriver, c’est le lot d’un paquet de gens. »

En plus des campagnes faites auprès du gouvernement pour faire changer les choses, des moyens de pression sont aussi exercés dans les entreprises par les syndicats de travailleurs. Gaétan Fortin et ses collègues du Vieux-Port de Montréal sortent tout juste d’une grève qui aura duré 5 mois. La hausse du salaire minimum à 15 $ faisait partie de leurs principales revendications. S’ils ont réussi à obtenir certains gains, ils n’ont pas réussi à atteindre cet objectif.

« Ç’a été une grève difficile, avec des briseurs de grève qui nous enlevaient un grand pouvoir de négociation,raconte M. Fortin. Plusieurs personnes sont parties d’elles-mêmes et d’autres ont voté pour le retour au travail par peur de perdre leur emploi. »

Mme Bernier et ses collègues, quant à elles, sont en grève depuis la fin du mois de juin avec des revendications similaires. Aucune offre patronale n’a encore été mise sur la table. Tant qu’une législation provinciale n’ira pas en ce sens, l’obtention de meilleurs salaires reposera, comme actuellement, sur les épaules des travailleurs.

Le président de la FTQ croit et souhaite que le salaire minimum à 15 $ sera l’un des enjeux de la prochaine campagne électorale québécoise, prévue pour 2018. « Le gouvernement a de plus en plus d’écoute,souligne-t-il. Je crois qu’il constate d’entrée de jeu que 10,75 $ l’heure, ça n’a pas de bon sens. »

Des mythes coriaces à déconstruire

Selon les acteurs de la campagne Minimum 15 $, des mythes coriaces entourant l’augmentation du salaire minimum doivent être déconstruits. L’un de ceux-ci, souvent véhiculé par les opposants au projet, est le risque de perdre beaucoup d’emplois, les PME n’ayant pas la capacité d’assumer cette hausse de leur masse salariale.

« Si l’augmentation se faisait du jour au lendemain, ce serait sans aucun doute un choc difficile, mais ce n’est pas ce qu’on propose, précise Daniel Boyer. On propose d’augmenter le salaire progressivement jusqu’en 2022 et de faire tourner l’économie d’ici avec cette hausse, car des travailleurs mieux payés pourront consommer davantage dans leur région. » Ainsi, même si un restaurateur voyait sa masse salariale augmenter, il verrait aussi le nombre de clients augmenter, car plus de gens seraient en mesure de consommer chez lui.

Gaétan Fortin est bien d’accord avec cette hypothèse. « Depuis la hausse de mon salaire, je choisis davantage ce dont j’ai envie à l’épicerie et je peux m’offrir de petits extras de temps en temps, fait-il valoir. Il y a une réelle différence entre survivre et vivre. »

Si cette hausse devait être accordée, le Québec ne ferait pas figure d’exception. La Ville de Seattle a, par exemple, fortement haussé son salaire minimum il y a un an. Des entrepreneurs qui s’opposaient à l’époque à la hausse s’en servent maintenant pour attirer de la main-d’oeuvre, fait valoir la FTQ. D’autres villes ont aussi vu une plus-value dans la hausse substantielle du salaire minimum, alors que la Californie et New York prévoient augmenter le salaire minimum à 15 $ d’ici 2021. Au pays, l’Alberta a adopté un plan pour atteindre le salaire minimum de 15 $ dès 2018.

Et à ceux qui crient au risque d’encourager le décrochage scolaire, M. Boyer répond en montrant plutôt du doigt le désinvestissement de l’État en éducation, un réel problème selon lui. « On est loin d’offrir aux jeunes des emplois à 25 $ l’heure sans décrocher de diplôme… On parle ici de jobs à 15 $ l’heure qui n’offrent pas beaucoup de possibilités d’avancement », met en perspective Daniel Boyer.

« Avec la hausse progressive du salaire minimum à 15 $, je ne dis pas qu’il n’y aura aucune perte d’emploi ni aucune hausse du décrochage scolaire possible, mais je dis qu’il y a beaucoup plus d’avantages que d’inconvénients à le faire », ajoute le président de la FTQ.