Lise Bissonnette, toujours la passion du présent

Lise Bissonnette était au «Devoir», vendredi, journal qu’elle a dirigé de 1990 à 1998.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lise Bissonnette était au «Devoir», vendredi, journal qu’elle a dirigé de 1990 à 1998.

Lise Bissonnette se souvient encore parfaitement du tout premier article qu’elle a signé dans sa carrière de journaliste. Rien de plus normal, puisqu’elle avait mis énormément d’énergie à se tailler un poste.

Nous sommes en 1974, et le Québec linguistique vit sous la loi 22. À Brossard, des parents francophones tiennent une réunion de protestation, eux qui veulent obtenir de pouvoir envoyer leurs enfants à l’école anglaise. La jeune Lise, qui n’a pas encore 30 ans, étant la dernière arrivée dans la salle de rédaction du Devoir, c’est à elle qu’échoit le privilège de couvrir l’événement en soirée. Le lendemain, son topo fait la manchette du journal. Ainsi est lancé un parcours de près d’un quart de siècle qui la mènera aux plus hauts échelons du métier et lui vaudra de recevoir de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, en ce samedi à Saint-Sauveur, le prix Judith-Jasmin Hommage pour l’ensemble de sa contribution.

Cette place de reporter, elle l’avait obtenue de haute lutte, « en faisant pendant six mois le siège du bureau de M. [Claude] Ryan », alors directeur du Devoir, raconte-t-elle. Elle avait beaucoup travaillé au Quartier latin, la publication bihebdomadaire des étudiants de l’Université du Québec à Montréal — « je baignais là-dedans » — et, ayant appris qu’un poste au secteur éducation était ouvert au quotidien de la rue Saint-Sacrement, elle avait soumis sa candidature. Sans trop s’illusionner.

« Je me disais que je n’avais aucune chance, souligne-t-elle en entrevue. Je venais d’un milieu modeste, de l’Abitibi, d’une famille qui croyait à l’éducation, mais n’était surtout pas intellectuelle. J’arrivais par la porte de côté. »

En revanche, poursuit-elle, « j’avais tout le profil que [M. Ryan] valorisait. J’avais participé aux mouvements étudiants. J’étais éduquée, j’avais une scolarité de doctorat en éducation. J’avais fait du journalisme étudiant. Je savais écrire. J’avais tout. Sauf que j’étais une fille ».

En effet, deux femmes seulement sont journalistes au Devoir à l’époque : Solange Chalvin, embauchée par le rédacteur en chef André Laurendeau au début des années 1950, et Renée Rowan, entrée en 1944. Claude Ryan, aux commandes à compter de 1964, n’en a jamais engagé. Mais la ténacité de Lise Bissonnette, qui refuse pendant des mois de lâcher le morceau, finira par avoir raison de ses réserves. Et si le patron lui conseillera d’abord de ne pas quitter tout de suite son emploi de chercheuse à l’UQAM parce que ses services ne sont retenus qu’à l’essai, il lui dira simplement trois semaines plus tard : « Vous avez votre permanence. »

Dès le premier jour, elle s’est sentie dans son élément, totalement. « Je suis entrée comme si j’y avais toujours été, dit-elle. Il n’y a pas eu de période d’adaptation. C’était évident que c’était là que je devais être. Tout ce que Le Devoir était, tout ce qu’il signifiait dans la société québécoise me plaisait. C’était pour moi un habitat naturel, et je me suis lancée. »

Tout ce que "Le Devoir" était, tout ce qu’il signifiait dans la société québécoise me plaisait. C’était pour moi un habitat naturel [...]

 

Lancée d’abord dans le reportage, dans le domaine de l’éducation, elle a poursuivi son parcours comme correspondante parlementaire à Québec et à Ottawa. « J’ai beaucoup aimé être reporter, note-t-elle. Il y a là quelque chose de très satisfaisant. Mais ç’a passé un peu trop rapidement, et je l’ai toujours regretté un peu. »

De fait, dès 1978, elle est rappelée à Montréal pour occuper les postes de rédactrice en chef adjointe et d’éditorialiste. Cette dernière fonction, confie-t-elle, lui a parfois pesé : son côté « magistère », la nécessité de se prononcer sur presque tout. Devenue journaliste indépendante vers la fin des années 1980, elle a ensuite pris la direction du Devoir en 1990 et a présidé à une profonde restructuration de l’entreprise à un moment critique de son existence.

Le journalisme lui a-t-il manqué après qu’elle l’eut quitté pour se retrouver à la barre de la Grande Bibliothèque du Québec en 1998 ? En vérité, pas vraiment : elle n’en a pas eu le temps. « En l’espace de quelques jours, se souvient-elle, je me suis retrouvée dans un tourbillon. Je suis passée à un poste tellement extraordinaire, tellement conforme à mes valeurs. Cette aventure-là [la Grande Bibliothèque, puis la fusion avec la Bibliothèque nationale, puis avec les Archives nationales] a été tellement satisfaisante, tellement intéressante, tellement passionnante que je ne peux pas dire que j’ai eu le temps de m’ennuyer. »

Ces dernières années, Lise Bissonnette a plongé dans le passé en réalisant une thèse de doctorat portant sur l’artiste du XIXe siècle Maurice Sand. Mais elle n’a jamais délaissé l’actualité et conserve intacte sa Passion du présent — le titre d’un recueil de chroniques qu’elle a publié en 1987. Elle fait des analyses et commentaires réguliers à Radio-Canada et dit qu’elle ressent toujours, à 70 ans, une certaine « fébrilité » à les préparer.

Et si le présent n’est pas nécessairement rose pour les médias — elle évoque un « tsunami », alors que « personne n’a la clé » pour se sortir du pétrin —, elle croit qu’il y a une issue, qui pourrait bien se trouver dans la spécialisation. Cesser de s’éparpiller. « Peu importe le sort qui nous attend [avec le passage au numérique], il restera toujours le travail journalistique, les médias continueront d’exercer leur rôle consistant à essayer de traquer la vérité, les faits, et d’en témoigner. Il est inévitable qu’il va y avoir quelque chose. Le monde ne s’écroulera pas après nous. »


 
10 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 19 novembre 2016 08 h 26

    Je me souvient

    Ce n'est pas l'essentiel de son œuvre loin s'en faut, mais je me souviens de son percutant éditorial "NON"

    Un mot qui disait tout.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 19 novembre 2016 08 h 29

    Lise Bissonnette brille partout ou elle passe

    Son bon travail a la Grande Bibliotheque nous a quand meme privé d une politicienne qui nous aurait surement conduit vers des lieux et des cieux plus cléments que ceux que nous vivons depuis 15 ans.Suis-je seul a penser ainsi ?

    • Hélène Gervais - Abonnée 20 novembre 2016 07 h 55

      Elle aurait été une politicienne extraordinaire, percutante, vraie et son écriture est très claire, très concise. Elle était facile à lire pour une non-intellectuelle, malgré qu'elle soit très percutante. Je ne pourrai jamais exprimer le plaisir considérable que c'était que de la lire dans le meilleur journal qui soit. Je m'en ennuie énormément depuis qu'elle est partie pour la Grande Bibliothèque. Je nai plus jamais rien lu d'elle malheureusement. Quel dommage.

  • Colette Pagé - Inscrite 19 novembre 2016 12 h 53

    Une femme de qualité !

    Travailler au Devoir, le seul journal indépendant du Québec, est une vocation et Lise Bissonnette a toujours travaillé avec passion ne manquant pas de tracer la voie sur les sujets les plus délicats.

  • Robert Roy - Abonné 19 novembre 2016 16 h 43

    Le bon sens incarné!

    Madame Bissonnette, que l'on entend encore régulièrement aujourd'hui à la radio de Radio-Canada, est pour moi la personne la plus sensée à émettre des commentaires socio-politiques sur les ondes radiophoniques du Québec.

    • Hélène Gervais - Abonnée 20 novembre 2016 07 h 57

      N'ayant pas de radio où je demeure, car il n'y a pas de connection pour cela, je préférerais de beaucoup qu'elle écrive. Soysez assurés que je ne manquerais pas une miette de ses écrits. Peu importe que je sois d'accord ou pas avec elle, ce serait tout de même un plaisir immense.

  • Raymond Vallée - Abonné 20 novembre 2016 09 h 12

    La loi et l'ordre.

    "Une femme du présent"....