Et que disent les Pussy Riot de Donald Trump?

Maria Alekhina a été libéré en décembre 2013 du camp où elle purgeait sa peine pour «hooliganisme», pour avoir récité, avec ses collègues en cagoules, collants et jupettes colorées, une incantation punk invitant à se débarrasser de Poutine, dans une cathédrale de Moscou.
Photo: Ivan Sekretarev Associated Press Maria Alekhina a été libéré en décembre 2013 du camp où elle purgeait sa peine pour «hooliganisme», pour avoir récité, avec ses collègues en cagoules, collants et jupettes colorées, une incantation punk invitant à se débarrasser de Poutine, dans une cathédrale de Moscou.

« L’exemple de la Russie est le meilleur exemple de ce qui peut se passer quand un pays fait l’erreur d’élire un inqualifiable trou de cul (crazy ass hole) et de lui donner du pouvoir. Il devient ingérable ensuite », indique Maria Alekhina, appelée aussi Masha, des Pussy Riot, quand on lui demande ce qu’elle pense de la campagne électorale américaine actuelle.

Est-ce à dire que l’artiste activiste, arrêtée en Russie en 2012 après la fameuse prière anti-Poutine scandée par le groupe, considère que Donald Trump est « un trou de cul » ? La réponse est rieuse, mais tranchante : « Oui, je crois que c’en est un. Et je pense que les États-Unis ont un choix très, très important à poser. Et il serait intéressant d’avoir une femme qui accède à la présidence, et de voir ce que ça donne… » Discussion avec Maria Alekhina et la journaliste Sasha Bogino sur l’importance de ne plus séparer le privé et le politique.


 

Maria Alekhina a été libéré en décembre 2013 du camp où elle purgeait sa peine pour « hooliganisme », pour avoir récité, avec ses collègues en cagoules, collants et jupettes colorées, une incantation punk invitant à se débarrasser de Poutine, dans une cathédrale de Moscou. Elle a expérimenté la justice russe, part kafkaïenne et part orwellienne, la prison, l’isolement volontaire, le camp. Et elle poursuit pourtant son parcours d’activiste, d’artiste, pour certains de fauteuse de trouble. Elle était en 2014, de la création du journal web russe MediaZona*, rapidement devenu influent, qui veut rendre compte du fonctionnement de la justice, des violences policières et du système pénitentiaire en Russie. Madame Alekhina a joué au début de l’année Burning Doors au Belarus Free Theatre, une pièce de théâtre portant sur les frictions entre artistes et politiciens, inspirée de l’histoire des Pussy Riot, mais aussi de celle de l’artiste Piotr Pavlenski. Et ses projets sont encore nombreux.

« La prison est loin d’être la pire expérience qu’on puisse vivre, rigole madame Alekhina. La prison peut n’être qu’une… décoration, illustre de façon étonnante la femme de 28 ans, tant que vous restez libre dans votre tête. Je crois que toutes les expériences peuvent être utiles, qu’elles peuvent toutes être transformées, et qu’il vaut mieux les vivre plutôt que d’avoir peur ».

Mais peut-on continuer à faire de l’art de résistance une fois qu’on a été comme elle étiqueté artiste de ce « genre », surtout dans un pays où surveillance et contrôle font partie des manières de gouverner ? «Cette question ne se pose pas en Russie, où on se demande davantage comment on va faire pour survivre dans les conditions actuelles, puisque tous ceux qui sont ouvertement contre Poutine sont désormais poursuivis pour toutes sortes de raisons politiques. » On l’entend sourire : « Mais quand on veut vraiment, on peut toujours trouver une manière de faire ce qu’on a à faire. » La Russie est son pays, qu’elle n’entend pas quitter malgré toutes les critiques qu’elle peut en faire ; un pays qui lui appartient, aux Pussy Riots, aux artistes, aux dépourvus aussi, au moins autant qu’à Poutine.

Qu’est-ce qui lui semble le plus urgent, dans le paysage actuel, le plus dangereux socialement ? « L’indifférence, je crois. Cette façon généralisée de rester en dehors des problèmes, de ne pas agir. Simone de Beauvoir a dit « le privé est politique. » Je crois profondément qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas éviter le politique. » Est-ce une invitation à l’action lancée à tous ? Maria Alekhina rit. « On dirait, non ? »

Journalisme ou activisme ?

Sasha Bodigo, 21 ans, est journaliste à MediaZona, fondé par Alekhina et Nadya Tolokonnikova. La jeune équipe, explique-t-elle, bataille fort pour rapporter les conditions de détention, les violences faites aux prisonniers, les incartades aux droits de l’homme. Madame Bodigo accompagne Maria Alekhina dans une tournée de conférence qui porte sur ces droits, sur la liberté et la liberté d’expression. N’est-elle pas alors en porte-à-faux, activiste là où son rôle de journaliste exige une neutralité et une objectivité ? « Question intéressante. Comme journaliste, je travaille dans mon coin dans la salle de rédaction, je ne me sens pas très activiste… Et je vais chercher toutes les versions sur un sujet, celles de la police ou des politiques aussi, je travaille de manière objective. Mais lorsqu’on parle de droits humains, ou de la nécessité de l’amélioration des conditions dans les prisons russes, par exemple, je crois que les activistes et les journalistes travaillent, de manière différente, pour atteindre un seul et même objectif. » Les deux femmes donneront en anglais une entrevue publique au Théâtre Maisonneuve de Place-des-Arts à Montréal, le 9 novembre.

Maria Alekhina invite à en finir avec l’indifférence

Si les Pussy Riot était d’abord un petit goupe punk d’artistes définies, donnant surtout dans la performance politique, l’arrestation en 2012 de trois de ses membres suite à leur prière anti-Poutine en a fait un mouvement. Un peu à la manière du Black Block, tous peuvent maintenant poser, de manière anonyme et sous la cagoule et l’étiquette Pussy Riot, des gestes « partout dans le monde, afin de partager ces idées de protestation, de liberté, » a expliqué Maria Alekhina. Le slogan « Be Pussy Riot. It’s fun » court même ici et là sur les réseaux sociaux. Si des rumeurs veulent que les membres fondatrices se seraient séparées ou ne se parleraient plus, celles qui ne sont pas anonymes continuent pratiquement toutes leurs interventions, ne serait-ce que de façon individuelle, qu’elles soient militantes ou artistiques.


Polymorphes

L’activisme des Pussy Riot s’inscrit dans un retentissant mouvement artistique et politique au pays de Vladimir Poutine. Depuis plus d’une décennie, cette véritable avant-garde inspirée de la nouvelle gauche fait grincer les dents du Kremlin et de sa police, au péril de sa liberté… et de sa vie.
   

Collectif Voïna (« guerre »), créé en 2005, inspiré par Dmitri Prigov : « Nous avons déclaré la guerre à tout ce monde de l’art glamouro-fasciste qui produit des objets d’art morts », dira un de ses membres en 2010. Subversives à souhait, leurs performances de « streetart monumental-patriotique » leur ont valu plusieurs mois de prison. En février 2008, des membres de Voïna mettent en scène une orgie pour protester contre l’élection de Dmitri Medvedev. Parmi eux, il y a Nadejda Tolokonnikova, emprisonnée plus tard pour avoir récité, avec les Pussy Riot, une prière anti-Poutine dans une cathédrale moscovite. En 2011, des membres de Voïna ont dessiné un pénis de plusieurs mètres sur un pont-levis à Saint-Pétersbourg. Une fois relevé, l’énorme phallus se dressait juste en face du siège local du FSB (ex-KGB). Une performance filmée (sur fond de Tchaïkovski !) qui leur avait valu un prix du ministère de la Culture russe, mais aussi la prison pour certains, dont la caution pour les libérer a été donnée par un certain… Banksy.


Piotr Pavlenski L’artiste né en 1984 s’active en public. C’est en juillet 2012 qu’il se fait connaître des médias occidentaux en se cousant les lèvres en soutien aux Pussy Riot. Ses performances suivantes en disent beaucoup sur les limites qu’il s’impose (ou qu’il franchit !) pour parler du pouvoir : il se cloue les testicules sur les pavés de la Place rouge, se tranche l’oreille ou entortille son corps nu dans des barbelés. Fin 2015, il met le feu à la porte de la Loubianka (siège de la Tchéka, Guépéou, NKVD, KGB, FSB) afin de « casser les portes de l’enfer ». Dans Le cas Pavlenski, la politique comme art, paru en 2016, l’artiste détaille ses idées sur la psychiatrie, le système judiciaire et éducatif, le conformisme et la condition d’être vivant.
 

Ekaterina Nenasheva Ancienne étudiante en journalisme dégoûtée par ses débuts dans un journal pro-Poutine, elle a travaillé entre autres pour une organisation caritative aidant les mères emprisonnées. Ses faits d’armes ? En 2015, la jeune fille de 21 ans s’est rasé la tête sur la Place rouge, a déchiré son uniforme de prisonnière, a cousu le drapeau russe sur la place Bolotnaya en compagnie de Nadejda Tolokonnikova et a installé un « buffet funéraire » place Oktyabrskaya devant le ministère de la Justice et des Affaires intérieures en lisant les noms des personnes mortes ou tuées à travers le pays par la police durant l’année. Même si elle a séjourné en prison à quelques reprises, elle continue ses performances anti-guerre, et sensibles aux personnes qui séjournent dans les institutions russes.

Marie-Pier Frappier

3 commentaires
  • Louise Collette - Abonnée 4 novembre 2016 07 h 03

    Oui

    C'est vrai, c'est véritablement ce qu'elles disent, un tdc de première....

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 4 novembre 2016 08 h 59

    La Russie est le meilleur exemple de se qui peut

    se passer quand un pays fait l'erreur d'élire un ......surement que Trump en est un de premiere.

  • Pierre Raymond - Abonné 4 novembre 2016 10 h 06

    ...et tout un à part ça !

    Que ça fait du bien de lire quelqu'un qui sait et qui est capable de nommer les choses.