Snowden secoue le meilleur des mondes

Considéré comme un héros par les groupes de défense des libertés, Edward Snowden est inculpé pour espionnage aux États-Unis, où il risquerait jusqu’à 30 ans de prison.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Considéré comme un héros par les groupes de défense des libertés, Edward Snowden est inculpé pour espionnage aux États-Unis, où il risquerait jusqu’à 30 ans de prison.

Le moment n’aurait pu être mieux choisi pour entendre le plaidoyer d’Edward Snowden. La mise en garde du plus célèbre lanceur d’alerte du XXIe siècle résonne particulièrement fort au milieu de cette semaine où l’espionnage de plusieurs journalistes ne laisse plus de doutes.

Il est apparu sur écran géant en direct de Moscou, par une vidéoconférence à l’Université McGill. Le tonnerre d’applaudissements calmé, il affirme peu après : « Nous sommes tous surveillés, ce n’est pas de la science-fiction et ça arrive maintenant. » Prenant pour exemple les récents événements locaux, il s’inquiète de « cette attaque radicale de la liberté de presse, qui représente une menace au modèle traditionnel de notre démocratie ».

Ces scandales constituent en fait de nouveaux épisodes des dérives des appareils de renseignement, peu importe l’échelle. Plus important encore, le rythme des avancées technologiques de la surveillance organisée « a dépassé le contrôle démocratique », insiste Snowden.

Le temps où une grande équipe et des moyens extrêmement coûteux étaient nécessaires pour espionner une seule personne est loin derrière. « Cette dynamique s’est inversée complètement, dit-il, dans un contexte où une seule personne, loin de ses cibles, peut en traquer un nombre extraordinairement grand avec des précisions inimaginables. » Ce changement fondamental et dangereux pour le droit à la vie privée est sa motivation première à sonner l’alarme.

En disant ces mots, son écran s’obscurcit un bref instant. Il montre à la foule une photo d’un immense entrepôt de données. « Les gouvernements n’ont pas demandé la permission du public pour s’impliquer dans ce genre de collecte », au contraire, la négation de cette réalité a tout simplement empêché le débat.

La menace, toujours

En plus de l’innovation technologique, les gouvernements brandissent des « supermenaces, des ennemis terroristes de plus en plus grands » pour demander de plus en plus de pouvoirs. Cette « politique de la peur » a changé la manière dont les lois sont passées, selon lui. « Comment peut-on préserver une société libre dans un contexte de gouvernement illimité ? » demande-t-il à l’assistance.

La justice s’est pliée aux demandes des corps policiers au Québec après tout, a-t-il rappelé, sans que les chefs de police admettent que cette surveillance allait trop loin. « La loi est en train de faillir à son devoir de protéger nos droits », réitère Snowden. Et ce droit à la vie privée est la base même de nos sociétés, ce qui permet au « soi » d’exister.

La forte affluence a pris au dépourvu les organisateurs. Quelques minutes avant le début de la vidéoconférence, des centaines de personnes débordées dehors et scandant « laissez-nous entrer » se sont élancées dans le bâtiment pour tenter d’entrer. Prenant acte de la popularité du rendez-vous — et de piquets de grève qui ont dû être franchis par le public pour l’entendre — l’ancien consultant de la National Security Agency (NSA) s’est montré patient et très attentif à la série de questions posées en majorité par des étudiants.

C’est à travers une interface virtuelle qu’il est forcé d’apparaître le plus souvent depuis trois ans, puisqu’il vit réfugié en Russie. En 2013, il a déclenché une tempête politique, diplomatique et sociale en révélant l’ampleur de la toile de surveillance des communications par les services secrets américains.

Considéré comme un héros par les groupes de défense des libertés, il est inculpé pour espionnage aux États-Unis, où il risquerait jusqu’à 30 ans de prison. Les documents obtenus par Snowden et diffusés au public grâce à deux journalistes révélaient que la NSA avait surveillé systématiquement téléphones, cellulaires, courriels. Les communications de millions de citoyens, ainsi que celles de chefs d’État, pouvaient donc potentiellement être scrutées par les autorités.

Des lois concernant la vie privée des utilisateurs d’Internet ont été modifiées depuis ces révélations. Le jeune trentenaire a demandé au président américain, Barack Obama, de lui accorder le pardon, pardon qui lui a été refusé à maintes reprises. En conclusion de sa conférence, Snowden a d’ailleurs souhaité répéter l’expérience à Montréal, en personne cette fois.

En attendant, « c’est entre vos mains ».

8 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 3 novembre 2016 06 h 51

    Pourquoi ne viendrait-il pas vivre ici?

    Je suis surprise qu'il vive en Russie où pourtant les droits du peuple et des journalistes n'ont jamais été très bons dans les pays de l'Est. Il est important que les sonneurs d'alertes soient protégés pour un monde libre.

    • Robert Beaulieu - Abonné 3 novembre 2016 10 h 32

      Parce qu'il n'a pas le choix de demeurer en Russie. Il devait se rendre en Équateur je crois. Son avion allait être intercepté, malheureusement sa seule option ( Le seule pays lui permettant d'entrer pour des raisons qui leurs appartiennent, propagandistes surtout) immédiate à l'époque était ce pays, non moins bafoueur de droits et libertés. Même si Snowden pouvait partir, Justin ne peut l'acceuillir sans déplaire à ses maîtres.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 3 novembre 2016 13 h 08

      au moment oû il quittera son "loft", il aura toutes les polices du monde à ses trousses...à la solde des É.-U.

      C'est aussi ça la mondialisation...

    • Jean-Serge Baribeau - Abonné 3 novembre 2016 14 h 49

      Si les pays occidentaux qui se prétendent démocratiques appuyaient Snowden, les USA seraient embêtés. Quant à Obama, il pourrait, avant de partir, gracier Snowden. Mais le courage manque, trop souvent.

      JSB

    • Emmanuel Rousseau - Inscrit 3 novembre 2016 17 h 03

      À la limite, en territoire canadien, dépendemment du gourvenement en place, il risquerait d'être livré tôt ou tard. Le Canada ne fait pas le poid, le passé révèle qu'à plusieurs reprises, quand il s'agit de militaire, nucléaire ou d'intelligence, le Canada a été obligé de se plier aux caprices de notre voisin sud.

      La Russie est l'un des exiles les plus sécuritaires pour M. Snowden.

  • Jacques Morissette - Abonné 3 novembre 2016 09 h 07

    L'espionnage dont parle Edward Snowden est d'abord économique.

    Est-ce vraiment le politique ou surtout pour des raisons économiques que les gouvernements surveillent le monde? Récemment, il y a eu les signatures de l'entente Canada et UE (CETA) qui permettra le libre-échange entre ces deux entités de prendre forme à un certain rythme. L'entente fera que les tentacules de la mondialisation va s'étendre encore plus sur la planète, fort probablement au détriment de la grande majorité qui devra la subir et aussi la planète.

    Pour favoriser qui ou quoi, sinon probablement plus les entreprises mondiales et quelques individus, dans ce monde, à l'écoute de ces changements, pour leurs mieux êtres à eux? En bref, la guerre annoncée par Edward Snowden à bon escient, elle est d'abord économique. Des enjeux flottent dans l'air du temps et quelque, part un système organisé qui ne veut pas qu'on l'empêche d'avancer au rythme de ses ambitions impersonnelles.

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 3 novembre 2016 12 h 00

    Asile politique?

    Le Canada, dirigé par Justin Trudeau, devrait être logique et accepter de recevoir sur son territoire un grand défenseur de la démocratie.

    Les Libéraux parlent constamment de la liberté et de la démocratie. Alors, pourquoi ne pas défendre concrètement ces "valeurs"?

    Je blâme aussi les pays européens qui se gargarisent avec les beaux mots, mais ignorent l'apport de Snowden et de quelques autres.

    JSB, sociologue

  • Marie-Claude Lefrancois - Inscrite 4 novembre 2016 01 h 58

    Les délits commis impunément

    À qui profite ces crimes contre la démocratie et contre le pouvoir citoyen privé d'en dénoncer les abus? L'information est devenue une mine d'or pour les plus puissants qui peuvent se payer des avocats et écrire des lois qui vont contre l'article 12 d'un document qui s'intitule ou s'intitulait "WE THE PEOPLE". Depuis que je sais m'exprimer, j'ai écrit des textes pour Amnistie Internationale, afin de libérer des prisonniers politiques qui ne faisaient que dénoncer les abus de systèmes totalitaires leur privant de tout droit. Les délits de ces "initiés devenus richissimes", via les systèmes informatiques qui s'interconnectent dans le "grid", sont légion. Edward Snowden en parle et nous devrions observer maintenant de quelle façon le numérique est un cheval de Troie pour tout territoire qui devrait garder son indépendance. On veut que l'école devienne numérique au Québec? Attendons-nous à ce que chaque élève, à partir de la maternelle, soit désormais envahi dans son intimité la plus élémentaire. Je m'inscris en faux, face à cette décision délétère inconsciente.