Un grain de sable dans le rouage capitaliste

Pamina de Coulon
Photo: Flavie Leleu Pamina de Coulon

Les grandes chasses au sortir du Moyen Âge auraient, selon certaines théories, produit un terreau fertile à l’éclosion du capitalisme néolibéral. La résurgence des sorcières, ces grains de sable dans le discours rationnel, annoncerait-elle la révolution inverse ?

« Au-delà [du fait] de poursuivre ces femmes aux savoirs qui faisaient peur, les chasses aux sorcières ont été une manière d’instaurer comme seul bon sens acceptable la rationalité froide et non sensuelle, » explique en entrevue l’auteure et performeuse Suisse Pamina de Coulon. Elle a beaucoup réfléchi à la figure de la sorcière et à sa pertinence politique actuelle, et l’expliquait fin octobre dans son monologue au festival Actoral à Montréal. « Au Moyen Âge, poursuit-elle, les communautés étaient très soudées, avec des terres mises en collectivité ; en créant un climat de suspicion et de dénonciation, en montant les gens les uns contre les autres, on a atomisé ces communautés jusqu’à l’individu, figure valorisée depuis. Ce qui a fait un super terreau pour la révolution industrielle et capitaliste. »

C’est par la lecture de Mona Chollet, puis de La sorcellerie capitaliste, d’Isabelle Stengers et Pierre Pignarre (La Découverte, 2005), que madame de Coulon a commencé à penser la sorcière. « Les auteurs expliquent leur concept du capitalisme comme système sorcier. Plusieurs autres cultures, des peuples colonisés, ont parlé de cette impression que les Blancs étaient possédés par une espèce de pouvoir capable de les capturer, qui réduit et mobilise la pensée et la critique. »

Les auteurs présentent ensuite ces féministes nord-américaines actuelles qui, pour s’émanciper des carcans proposés par les féministes blanches, se présentent comme des sorcières néopaïennes. « Elles repensent de nouveaux rituels, parce que c’est une manière de reprendre le pouvoir, au-delà de la prise de conscience. Elles proposent de se remobiliser. » Stengers et Pignarre parlent de créer l’événement. « Ainsi, les gens s’emparent d’un problème qui les concerne, ils deviennent proactifs et se le réapproprient, en faisant un livre, une rencontre, un rituel, un spectacle. » Exactement ce que fait Pamina de Coulon avec son spectacle Fire of Emotions : Genesis, même si ce n’était pas son intention de création.

Passer par le bas

Mais ces actions ne s’avèrent-elles pas plus symboliques que d’aller manifester ou occuper Wall Street ? « Ce n’est pas un système d’exclusion : on n’a pas à choisir la manifestation OU le rituel ; on peut penser en superposition, avec des ET », rétorque Pamina de Coulon, de sa manière rationnelle d’inviter l’irrationnel. Pour elle, le blocage qu’a d’abord fait la Wallonie dans l’accord de libre-échange UE-Canada est un geste sorcier : être l’improbable grain de sable, revendiquer le droit de dire non, retrouver « cette soudaine capacité d’agir, cette mobilité soudaine… »

Ce mouvement des nouvelles sorcières, selon celle qui est maintenant belge, démontre une prise par le bas, « une façon d’aller du côté des oppressés et des vaincus. D’aller en solidarité. Je pense que le mouvement est symptôme de plusieurs années à penser le monde autrement, comme par les études post-coloniales, post-genres, ou le black feminism. » Toutes ces manières, poursuit-elle, de penser depuis l’ailleurs, de se trouver à l’intersection de la femme, du surnaturel, de la pauvreté. « Et de trouver par cette figure une émancipation. Une figure qu’on ne prend peut-être pas au sérieux, qui est un peu mystique-chou. Sauf qu’une fois qu’on a toutes repris conscience de notre propre pouvoir, on va être difficiles à ébranler, à maîtriser, à immobiliser. »

Mais le côté mystique ? « Pour moi, c’est une idée conceptuelle que le pouvoir intérieur. Dans le carcan du système capitaliste, les mots pour penser le monde sont galvaudés, froids, très utilisés par la science dure. Aller chercher un vocabulaire qui empêche la mise à distance — parler sorcières et émotions, comme Frédéric Lordon va parler des affects du capitalisme (La société des affects, 2013), est intéressant, et c’est un terrain où on peut surprendre le capitalisme. »