Le rapport du Conseil du statut de la femme critiqué

Cécile Rousseau craint que le rapport ne conduise à des amalgames et à des généralisations au sujet de toutes les femmes musulmanes.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Cécile Rousseau craint que le rapport ne conduise à des amalgames et à des généralisations au sujet de toutes les femmes musulmanes.

Sensationnaliste et douteux sur le plan méthodologique, le rapport du Conseil du statut de la femme sur la radicalisation des femmes a créé un certain malaise dans la communauté des chercheurs qui traitent du sujet. Cécile Rousseau, pédopsychiatre et directrice de l’Équipe de recherche et d’intervention transculturelles (ERIT) de l’Université McGill, dit craindre que ce rapport, commandé par le gouvernement Couillard, ne conduise à des amalgames et des généralisations au sujet de toutes les femmes musulmanes.

« [La recherche] regarde non pas seulement la pointe de l’iceberg mais une des pointes de l’iceberg. Une pointe problématique », a déclaré Mme Rousseau, lors d’une conférence sur la radicalisation à laquelle elle participait, dans le cadre d’un colloque du Réseau international éducation et diversité. Selon elle, le fait d’avoir ciblé et interrogé un si petit nombre de femmes, soit une dizaine, ayant envisagé ou tenté de se rendre en Syrie pose un « problème théorique », un problème posé de façon « sensationnaliste ». « C’est un peu comme dire qu’on est dans une situation objective et experte. »

Or il aurait fallu s’assurer de bien situer les entretiens dans leur contexte et garantir la protection des jeunes femmes qui ont parlé. « Je ne dis pas que ça n’a pas été fait, mais moi, comme chercheuse, ça me préoccupe ». Mme Rousseau laisse entendre que ces femmes auraient pu se sentir obligées de parler et compare en partie ces témoignages à ceux obtenus des prisonniers de Guantánamo. « À mon avis, ce n’est pas de la recherche. Ce n’est passé devant aucun comité d’éthique », a-t-elle ajouté au sujet de ce rapport commandé par le gouvernement libéral dans le cadre de son plan d’action contre la radicalisation.

Provenance des données

En outre, elle déplore que le Conseil du statut de la femme (CSF) ne se soit basé que sur les données du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV). Si les données empiriques utilisées ont été celles du CPRMV, c’est que le CSF n’avait pas d’autres moyens d’obtenir des données empiriques de première main et que, au Québec, il n’existe pas de données précises portant sur le processus de radicalisation violente des jeunes, a fait valoir la directrice de recherche du CSF, Hélène Charron. « C’était une façon inédite de le faire. » Procéder par entrevue avec quelques personnes, contrairement à la méthode des grands questionnaires, est une tendance de recherche en sciences sociales, dit-elle. « On a [utilisé] une approche qualitative où on s’inscrit dans la trajectoire effectivement de cas particuliers, mais qui sont intéressants pour comprendre le processus dans toute sa complexité. »

Hélène Charron se défend d’avoir dirigé une recherche sensationnaliste et insiste sur le fait qu’en aucun cas ce rapport prétend parler pour l’ensemble des femmes musulmanes du Québec. « On ne voulait pas stigmatiser une communauté en particulier. On voulait montrer qu’il y a encore un tabou sur la violence exercée par les femmes. Notre enquête de terrain porte sur les femmes de ce groupe, mais il y a des dizaines de pages qui documentent la violence exercée par d’autres femmes », soutient-elle.

L’expérience suisse

Les individus qui se radicalisent ont des caractéristiques différentes et proviennent de milieux différents, bref, il n’y a pas de « figure type » du djihadiste, tend à conclure la recherche mondiale à l’heure actuelle. C’est aussi ce qu’a permis de constater une étude menée par des chercheuses suisses et présentée lors d’une conférence sur les interventions sur la radicalisation à l’école.

Mais cette recherche exploratoire sur les processus de radicalisation djihadiste en Suisse a également mené à quelques découvertes surprenantes : l’âge moyen des personnes radicalisées, principalement des hommes, était de 31 ans. « On est loin de l’image de l’adolescent déboussolé et influençable, a dit Carole Villiger, professeure à l’Université de Lausanne en Suisse. On peut s’imaginer que, à cet âge, ils ont fait un choix tout à fait réfléchi. »

Parmi les similitudes, la chercheuse a également constaté que ces hommes ont généralement eu des expériences de guerre précédentes, notamment la guerre en ex-Yougoslavie, et qu’ils étaient musulmans au départ. La recherche a tiré ses données d’une revue de littérature en Suisse, en Allemagne et en France, d’une analyse de propagande sur Internet, d’une quarantaine d’entrevues menées auprès d’acteurs (enseignants, éducateurs, associations musulmanes, etc.) dans trois régions linguistiques de la Suisse, d’un questionnaire des services de renseignement et d’un entretien avec une personne qui a combattu en Syrie auprès d’État islamique.

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