Radiographie du rire au Québec

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Louis-José Houde, lors du Gala de l'ADISQ qu'il a animé, le 9 novembre 2015

Si le Québec était un établissement, ce serait un gros hôpital. Les services de santé accaparent près de 45 % du budget provincial. Et si le Québec était un spectacle, ce serait celui d’un humoriste.

Le nombre de représentations en humour a grimpé de 45 % en une décennie et un billet de spectacle sur quatre vendus au Québec l’est maintenant par un humoriste. Les stand-ups ont vendu plus de 1,6 million de billets en 2014 et 2015, ce qui est mieux que le théâtre ou la musique, mieux que la chanson anglophone, même mieux que le cirque, la magie, la comédie musicale et la chanson francophone réunis.

À lui seul, avec ses trois one-man-shows présentés entre 2002 et 2015, Louis-José Houde a écoulé plus d’un million de billets. En plus, il joue au cinéma, anime des émissions, participe à des campagnes publicitaires, chronique sur les livres, etc.

Cet humour industrialisé, impérial, vient de trouver sa première synthèse, pour ne pas dire sa principale alliée théorique, dans la thèse de Chrystelle Paré, déposée en décembre dernier à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Son travail pionnier sur L’industrie de l’humour francophone du spectacle du Québec contemporain développe, sur quelque 500 pages, le portrait inédit et complet de l’industrie du rire sur sa terre promise.

« L’industrie de l’humour est une industrie culturelle à part entière, au même titre que la télévision, le cinéma ou la musique enregistrée, et je pense qu’elle devrait être reconnue comme telle », dit Chrystelle Paré en entrevue au Devoir.

45 %
Le nombre de représentations en humour a grimpé de 45 % entre 2005 et 2015.

La recherche permet, par exemple, de comprendre à quel point l’humour, c’est du sérieux. Les maîtres du monologue expliquent qu’ils remettent 100 fois leur ouvrage sur le métier du rire. « Dès qu’un humoriste sent qu’il est près pour un one-man-show, une équipe se positionne autour de lui pour penser une stratégie de diffusion et de multiplication des retombées. Dans ce processus adaptatif, même l’écriture est revue au fur et à mesure de la diffusion. »


Sous les sous

Le panorama ébranle quelques clichés sur la rentabilité du secteur. Bien sûr, les stars empochent des millions. Mais tous les comiques ne font pas tourner leur spectacle trois ou quatre ans dans de grandes salles.
 

« Il se fait encore des sous, mais moins. Il y a de la place pour l’humour dans les médias, en publicité, partout. Le taux de placement des finissants de l’École nationale de l’humour est excellent. Il ne faut pas croire, pour autant, que tous ceux qui percent sont riches. »

La dominance masculine caractérise aussi cette industrie homogénéisée autour du stand-up. Un chapitre complet de la thèse revient sur cette discrimination évidente, où les interviewés reviennent parfois avec d’improbables et misogynes causes essentialistes (« Les hommes sont plus drôles que les femmes », etc.).

25 %
Un billet de spectacle sur quatre vendus au Québec l’est par un humoriste.

« Les médias de masse ont longtemps été dominés par les hommes. Les femmes humoristes ont longtemps joué sur les stéréotypes, avec des numéros sur l’apparence, par exemple. L’humour est un peu comme le monde politique : il y a, là aussi, un plafond de verre qu’il faut faire exploser. La situation s’améliore et les gens du milieu le disent dans ma thèse : les hommes aussi changent et les nouvelles générations pensent autrement. »


L’humeur à l’humour

Ce monde de la blague est partout, et pourtant il est bien mal connu. Il existe des travaux savants pionniers, dont ceux de l’historien Robert Aird, et un observatoire de l’humour a été fondé il y a quatre ans. Montréal recevra tous les humourologues du monde entier dans un colloque international prévu en juillet prochain.

N’empêche, les humor studies n’ont pas encore beaucoup donné au Québec. On pourrait d’ailleurs répéter la même observation au sujet du cirque, des jeux vidéo et de la télévision, trois autres réalités culturelles populaires généralement négligées (pour ne pas dire méprisées) par les intellos.

Chrystelle Paré poursuit des études postdoctorales à l’Université Brunel de Londres, au seul centre mondial spécialisé en études savantes sur l’humour. Elle participe à une grande enquête internationale sur l’extension des festivals d’humour sur la planète.

Sans blague!

La stand-up comedy plonge ses racines dans les États-Unis du XIXe siècle. Le genre dominant depuis des décennies impose progressivement des règles souples et simples : seul en scène, l’humoriste livre un texte comique, mémorisé sous la forme d’une conversation amicale avec le public, dans le but de le faire rire. Dans le sous-genre dit du monologue éthique, l’humoriste juge un seul sujet. Une variante satirique s’en prend à une personne ou à un comportement. Cet art se pratique pour et par des adultes, surtout des hommes. Le stand-up est un boy’s club.

Cette forme américaine, transposée ici par Jacques Normand dans les années 1950, s’est développée fortement autour de la Révolution tranquille avec Marc Favreau (Sol), Clémence Desrochers et Yvon Deschamps, qui, comme Les Cyniques, n’hésitent pas à aborder des sujets sociopolitiques. Claude Meunier et Serge Thériault importent de la Californie le concept du comedy store en 1983 et proposent Les lundis des Ha ! Ha ! au Club Soda.

Plutôt absurdes, les numéros délaissent les grandes causes. Au même moment, le promoteur Gilbert Rozon fait entrer l’humour dans sa phase industrielle en lançant son festival Juste pour rire, qui va devenir le plus grand du monde. Dès les années 1990, le rire remplace la chanson en tête d’affiche dans les salles de spectacle et son succès va croissant depuis.

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