Rendez-vous avec les marées

Plus d’un vingtaine de bateaux, essentiellement des voiliers, passent l’hiver dans la cale sèche, qui sera de nouveau remplie au printemps pour leur permettre de quitter le site.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Plus d’un vingtaine de bateaux, essentiellement des voiliers, passent l’hiver dans la cale sèche, qui sera de nouveau remplie au printemps pour leur permettre de quitter le site.

L’intense saison touristique tire à sa fin à Tadoussac. Le village, porte de la Côte-Nord, est balayé par le nordet, tandis que les quelques touristes encore présents profitent des dernières croisières aux baleines. Mais pour les Tadoussaciens, la mi-octobre marque surtout un rite de passage annuel incontournable : la rentrée des bateaux de plaisance dans la cale sèche.

Vu de l’extérieur, l’événement pourrait sembler anodin. Mais pour cette petite communauté située sur la rive de l’estuaire du Saint-Laurent, il s’agit d’un moment festif et rassembleur. « La rentrée des bateaux annonce pour nous la fin de la saison touristique. C’est en quelque sorte le début d’un retour à une vie plus normale, entre nous, explique Claude Brassard, directeur de la culture, du tourisme et du patrimoine de Tadoussac. Je dis souvent que c’est le moment où on roule les trottoirs jusqu’à l’été prochain. »

Si le moment de cette sortie des bateaux de l’eau varie légèrement d’une année à l’autre, il est toujours dicté par les fortes marées d’automne. C’est en effet à ce moment qu’on ouvre, à marée basse, les grandes portes qui ferment l’entrée de la cale sèche, une petite anse naturelle rattachée au fjord du Saguenay.

Ballet de voiliers

Cette année, la municipalité avait fixé au 16 octobre, à partir d’environ 15 h, le début de l’entrée des bateaux de plaisance dans la cale. Mais l’événement peut aussi se tenir en pleine nuit, sous la pluie et par de forts vents, raconte un capitaine qui a connu plusieurs de ces « cales sèches », dixit l’expression des Tadoussaciens.

Dès que le premier bateau entre par la grande porte, il est accueilli par des applaudissements des quelques dizaines de curieux déjà rassemblés à l’entrée de la cale ou tout près, sur le terrain du Centre d’interprétation des mammifères marins.

Une femme annonce même le nom des capitaines et de leurs bateaux, pour la plupart des voiliers. « Le Milou est à vendre. Il a tout été refait. Si vous voulez le visiter, c’est possible à partir de demain », lance-t-elle à l’entrée du troisième d’entre eux. Suivent le Yellow Cab, L’agate, le Squall, le Parti par là…, etc.

En tout, un peu plus d’une vingtaine de bateaux se succèdent ainsi, selon un rythme régulier, sur une période d’un peu moins de trois heures. Et le temps compte puisque chacun doit aller se positionner sur ses bers, qui servent d’appui aux embarcations une fois l’eau retirée, à marée basse. Un bateau mal placé risquerait de s’endommager, ou alors de tomber sur le côté et d’en entraîner d’autres dans sa chute. Les manoeuvres doivent être précises, même s’il est de notoriété publique à Tadoussac que certains capitaines ont, par le passé, pris la barre avec les facultés affaiblies.

Ceux qui sont installés sur leur socle hivernal attendent ensuite que le niveau d’eau diminue, que « le bateau touche ». En attendant, on boit un verre, on mange, on festoie d’un bateau à l’autre. Lundi, certains jouaient des cuillères de bois ou alors de l’accordéon. Sur la terre ferme, les familles viennent assister au spectacle, qui se répète année après année depuis des décennies.

Patrimoine nord-côtier

En fait, la cale sèche de Tadoussac existe dans sa forme actuelle depuis 1932. En pleine crise économique, Armand Imbeault emploie alors des gens du village — qui n’est pas encore relié par la route au reste du Québec — pour aménager le site au pic et à la pelle.

L’homme d’affaires renoue ainsi avec une tradition remontant aux débuts de la Nouvelle-France. Avant 1630, les navires qui ravitaillaient la colonie s’arrêtaient en effet à Tadoussac, premier poste de traite d’Amérique du Nord. Des embarcations de plus faible tonnage prenaient alors le relais jusqu’à Québec. Et avant de repartir, les navires étaient remis en état par des charpentiers et des calfats (qui servaient à garantir l’étanchéité du navire) du village.

M. Imbeault utilise donc sa cale sèche pour offrir un service d’entreposage et de réparation des bateaux. Quelques goélettes seront aussi construites sur le site. Le printemps venu, les navires bataillent littéralement pour relier le plus rapidement possible les ports de Québec ou Montréal, gage de contrats de marine marchande.

« La cale sèche fut longtemps au centre de l’activité économique du village », souligne d’ailleurs une étude menée en 2010 par deux chercheurs de l’Université Laval, Mathieu Allard et Jean-Sébastien Laliberté. Il faut dire que c’était avant l’afflux de touristes, attirés essentiellement par les croisières d’observation des baleines. Aujourd’hui, explique M. Brassard, ils peuvent être plus de 3000 sur une base quotidienne à visiter Tadoussac en été, un village dont la population dépasse à peine les 800 personnes.

Cette cale sèche n’en demeure pas moins le témoin important d’une époque révolue de la petite navigation commerciale sur le Saint-Laurent, avant que les navires de fort tonnage prennent toute la place. Et chassent les voitures d’eau.

Histoire maritime

LES BATEAUX-PHARES DU SAINT-LAURENT
En aval de Québec. 1830-1963

Jean Cloutier et Jean-Pierre Charest, Septentrion, Québec, 2016

C’est dans une partie plutôt méconnue, mais par forcément inintéressante, de l’histoire maritime canadienne que nous invite à embarquer cet ouvrage spécialisé en remontant le cours du patrimoine flottant pour faire la lumière sur les bateaux-phares du Saint-Laurent. Ces navires sans destination ont vogué pendant des décennies de la mi-avril au début décembre, en aval de Québec, là où le fleuve se fait progressivement mer intérieure, pour signaler les zones dangereuses aux bateaux entrant dans le territoire des Grands Lacs où repartant vers les Vieux Pays. Et ce, alors que les phares terrestres sont en cours d’installation. Tout en détail et en érudition, l’oeuvre de deux passionnés arpente son sujet avec une rigueur de circonstance. On y parle origine, technique, vie à bord et même politique en découvrant que les emplois sur ces bateaux étaient surtout réservés aux personnes ayant « des affinités avec le gouvernement élu ». Autre époque : le bateau-phare mettait sa lumière au service de la gouverne, oui, mais pas forcément d’une saine gouvernance.
Fabien Deglise
1 commentaire
  • Claude Coulombe - Abonné 20 octobre 2016 18 h 33

    Merci!

    Merci au Devoir de nous faire connaître cette tradition!