Vivre mieux, mais séparés

Subvenir aux besoins de leur famille signifie leur faire subir le contrecoup de leur absence.
Photo: John Moore / Getty Images / Agence France-Press Subvenir aux besoins de leur famille signifie leur faire subir le contrecoup de leur absence.

La migration temporaire a des effets dévastateurs sur la santé des familles restées au pays. Des chercheurs ontariens et mexicains ont sillonné la campagne mexicaine pour les documenter. Ils invitent le gouvernement à considérer le migrant « dans son ensemble » dans la refonte à venir des programmes d’immigration temporaire.

« Les deux ou trois premières années, le choc est terrible pour les enfants », constate Aaraón Diaz Mendiburo, chercheur affilié au Centre d’étude sur les migrations internationales de l’Université Wilfrid Laurier. « Les enfants tombent malades avant et après le départ des pères, surtout de dépression. Dans les cas les plus sérieux, ils doivent consulter des professionnels », renchérit Don Wells, professeur de l’Université McMaster et cosignataire de l’étude à paraître cet automne.

Avec deux autres spécialistes des migrations, soit Janet McLaughlin et Andre Lyn, ils ont réalisé 80 longues entrevues avec ces familles « transnationales » séparées à répétition, jusqu’à huit mois par année. C’est la première fois qu’une étude se penche autant en profondeur sur le « coût émotionnel » de la migration temporaire au Canada.

Au Mexique, le fait d’être marié et d’avoir des enfants donne plus de chances d’entrer dans le Programme des travailleurs agricoles saisonniers (PTAS). L’écrasante majorité des ouvriers agricoles temporaires, 97 %, issus de ce pays sont des hommes qui voyagent vers le Nord en moyenne de 7 à 9 ans, parfois jusqu’à 25 ans dans certains cas. « Le stress sur les mères est très important aussi. Elles se retrouvent seules du jour au lendemain, s’occupent aussi des tâches qui incombaient au père, tout en se sentant abandonnées », expose M. Wells.

Les résultats scolaires des enfants ont tendance à diminuer, pendant que les dépendances aux drogues et à l’alcool augmentent chez les adolescents. Les jeunes femmes présentent également des taux de grossesse précoce plus hauts que la moyenne nationale. Jusqu’à la santé physique qui est affectée par l’absence longue et répétée du père, « une figure de poids encore aujourd’hui dans la culture mexicaine », précise M. Diaz Mendiburo.

Après plusieurs années d’allées et venues, la migration « devient une habitude », admet-il. Lui-même d’origine mexicaine, ce chercheur effectue du travail de terrain depuis une décennie. « S’adapter ne signifie pas que la douleur ne surgit pas », tient-il à préciser, une mélancolie de l’absence qui refait surface « autour d’un café, dans la vie quotidienne ».

Beaucoup des migrants eux-mêmes canalisent ces émotions dans le travail : « Je travaille 14 heures, je travaille dur, je suis un bon travailleur, parce que c’est tout ce qui me reste », dit le chercheur pour résumer. De retour au pays, ils se désolent d’avoir la sensation de devenir des étrangers petit à petit. « Les enfants commencent à voir leur père comme un père Noël, qu’ils ne connaissent pas si bien, mais qui leur apporte des cadeaux. Mais c’est déconcertant pour le père », poursuit Don Wells.

Subvenir aux besoins de leur famille signifie leur faire subir le contrecoup de leur absence. « La migration les soutient, mais ne les fait pas échapper à la pauvreté de leur milieu », décrit le professeur. « Ce n’est pas pour démoniser la migration, seulement pour mettre en évidence à quel point le bénéfice économique écrase tout, ajoute son collègue Diaz Mendiburo, pour redire qu’ils ne sont pas juste un homo economicus, un travailleur sans être un humain d’abord. » Leurs recommandations de politiques publiques vont d’ailleurs dans le même sens que celles de la campagne « Harvesting Freedom ».