Le financement est le nerf de la guerre

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
« Depuis des années, on réclame au ministère de l’Éducation des augmentations pour le financement de base », souligne Caroline Meunier, responsable du développement des analyses et des stratégies au Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec.
Photo: IStock « Depuis des années, on réclame au ministère de l’Éducation des augmentations pour le financement de base », souligne Caroline Meunier, responsable du développement des analyses et des stratégies au Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec.

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D’année en année, les groupes populaires en alphabétisation s’appauvrissent ; en partie parce que leur financement n’est pas indexé, mais aussi parce que depuis 2006, le fédéral s’est complètement retiré du dossier. Récemment, des signaux en provenance du ministère de l’Éducation semblent indiquer que le vent est peut-être en train de tourner.

Au Québec, ce sont 128 groupes en alphabétisation qui sont reconnus et accrédités par le Programme d’action communautaire sur le terrain de l’éducation (PACTE), un programme du ministère de l’Éducation. Ces groupes forment un réseau autonome et distinct du réseau institutionnel des commissions scolaires.

« On tient à cette distinction. On joue un autre rôle que celui des commissions scolaires. On s’adresse à des gens qui, à un certain moment, ne sont pas en mesure de retourner sur les bancs d’école. Ils ont déjà connu ce cadre et c’est celui dans lequel ils ont échoué », explique Caroline Meunier, responsable du développement des analyses et des stratégies au Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ). Elle s’occupe des dossiers politiques, de la reconnaissance des groupes, et des politiques d’éducation qui peuvent avoir un impact sur les adultes et sur l’alphabétisation. De plus, elle porte le dossier du financement.

Un financement de mission

Le principal bailleur de fonds des organismes d’action communautaire autonomes, c’est le ministère de l’Éducation. Des 128 groupes reconnus par le programme PACTE, deux sont des regroupements, dont le RGPAQ et son équivalent anglophone, Literacy Quebec. Chaque année, ces organismes doivent présenter une demande de subvention.

Au niveau fédéral, c’est la catastrophe : au Canada, les initiatives contribuant à améliorer le niveau de littératie de la population se sont vu imposer des compressions de l’ordre de 17,7 millions de dollars dans leur financement annuel. Christian Pelletier, le coordonnateur du RGPAQ, parle même d’un virage idéologique : « Au Canada, tout comme au Québec d’ailleurs, il est de plus en plus difficile d’entreprendre une démarche d’alphabétisation si l’objectif ne vise pas un retour à court terme sur le marché du travail. » Comme l’éducation est une compétence provinciale, le fédéral ne pouvait pas investir dans la formation directe, « c’était du financement par “projet” utilisé pour la sensibilisation et le recrutement, et aussi pour créer du matériel pédagogique. Ces fonds servaient aussi à la recherche de lieux de concertation dans le but de trouver un arrimage dans une région », ajoute Caroline Meunier. Le financement du fédéral était possible grâce à une entente avec Québec. C’est cette entente qui a pris fin en 2007-2008. Depuis ce temps, il n’y a pas eu de réinvestissement de la part du fédéral, et le premier ministre du Canada ne s’est pas encore prononcé sur le dossier.

Contrairement au financement du fédéral par « projet », actuellement, le financement dont bénéficient les groupes par l’intermédiaire du PACTE en est un dit de « mission », utilisé pour l’ensemble des infrastructures et des activités. Caroline Meunier précise : « Pour notre stabilité, on privilégie un financement récurrent qui nous permet de vaquer à l’ensemble de nos occupations et de remplir notre mission. » Le financement par projet est intéressant quand les bases sont assurées. Mais malheureusement, comme le financement de mission de base n’est pas suffisant, souvent, le financement de projet vient pallier le manque de ressources, mais parce qu’il n’est pas récurrent, il ne permet pas d’assurer une stabilité dans les activités des organismes. « S’il y avait des réinvestissements au niveau fédéral, on voudrait peut-être revoir la formule. Pour l’instant, il n’y a rien d’annoncé du côté du fédéral, mais depuis des années, on réclame au ministère de l’Éducation des augmentations pour le financement de base », souligne-t-elle.

Pour un financement récurrent

Le financement de base offert par le ministère de l’Éducation ne suffit pas, et les organismes doivent trouver d’autres fonds, sinon ils doivent faire des compressions, et c’est souvent sur le plan des équipes de travail… Actuellement, l’enveloppe qui finance les groupes d’alphabétisation est de l’ordre de 12,8 millions pour les 128 organismes, dont les deux regroupements. Ce qui fait une moyenne de 99 000 $ par organisme. « C’est évident que les organismes ne peuvent pas vivre avec ça ! » lance Caroline Meunier.

Rappelons que ce montant n’est pas indexé. Annuellement, les organismes déposent des demandes au ministère pour renouveler leur financement et exposent leurs besoins. « Actuellement, le manque à gagner est de plus de 9,2 millions pour répondre aux besoins qui sont là sur le terrain actuellement, et on ne parle pas de développement, mais seulement de répondre aux besoins actuels », déclare la responsable.

En avril dernier, un geste d’ouverture de la part du ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, a été accueilli favorablement : en effet, le ministre a fait un ajout non récurrent de 663 000 $ consacré au financement de l’année en cours. « On a eu l’occasion de rencontrer le ministre, et on sent qu’il y a un intérêt. Il l’a exprimé à plusieurs reprises sur la place publique : il est préoccupé par les questions d’alphabétisation. Tant mieux ! » En partageant cette somme, les organismes ont reçu en moyenne 6000 $ chacun. « Pour nous, c’est comme une forme d’indexation, et on espère que les gestes vont suivre les paroles. On souhaite des investissements, parce qu’on en a besoin pour se restructurer », affirme Caroline Meunier.

Pour conclure, notre responsable explique avec beaucoup de passion : « Notre mission nous amène à rejoindre des gens peu alphabétisés. Ils sont près de 50 000 à participer à nos ateliers. Mais c’est important de souligner que la mission des organismes, c’est aussi de travailler dans les milieux afin de faire de la sensibilisation ; aller chercher ces gens, c’est un défi. Avant qu’une personne pousse la porte d’un groupe, il y a un cheminement et plusieurs obstacles à relever. »