L’alphabétisation: le meilleur moyen de lutter contre la pauvreté

Claude Lafleur Collaboration spéciale
« Pour nous, toute politique et toute loi sur la lutte contre la pauvreté doivent réaffirmer que le droit à l’éducation est une condition essentielle », assure Daniel Baril, directeur de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes (ICEA).
Photo: IStock « Pour nous, toute politique et toute loi sur la lutte contre la pauvreté doivent réaffirmer que le droit à l’éducation est une condition essentielle », assure Daniel Baril, directeur de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes (ICEA).

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le gouvernement du Québec prépare une stratégie nationale de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Sa préoccupation première est « d’améliorer les conditions de vie des plus pauvres, de favoriser leur autonomie et de bâtir un Québec meilleur », indique-t-on. Cette stratégie viserait même à « amener le Québec, d’ici dix ans, au nombre des nations industrialisées comptant le moins de pauvreté ».

Or, selon Daniel Baril, directeur de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes (ICEA), et Serge Petitclerc, porte-parole et analyste politique pour le Collectif pour un Québec sans pauvreté, toute stratégie de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale doit nécessairement passer par l’alphabétisation et la formation constante de tous les adultes.

Le 20 juin dernier, ils ont participé à la consultation parlementaire organisée sous les auspices du ministre de l’Éducation.

« Treize pour cent des 25-64 ans n’ont pas de 5e secondaire, alors qu’environ une personne sur cinq a de très faibles compétences en lecture », rapporte M. Baril.

« Il y a d’ailleurs un lien étroit entre pauvreté et analphabétisme », enchaîne M. Petitclerc. Par exemple, la majorité des personnes recevant de l’aide sociale n’a pas de 5e secondaire, dit-il. « Or, comment peut-on envisager un retour sur le marché du travail lorsqu’on sait que, même pour travailler dans le moindre resto rapide, on exige désormais un diplôme de 5e secondaire ? » lance-t-il.

Une nécessité dans une « société du savoir »

En fait, rapporte Daniel Baril, il existerait une « sorte de paradoxe » dans notre société, c’est-à-dire que : « Nous nous disons une société du savoir, mais ce sont les individus qui doivent par eux-mêmes se débrouiller pour acquérir les connaissances et les compétences requises », dit-il.

C’est ainsi que l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes qu’il dirige redoute de plus en plus que les connaissances et compétences nécessaires dans notre société du savoir « deviennent des facteurs de discrimination systémique ».

« Toute personne qui ne sait pas lire… Dommage pour elle ! lance M. Baril. Et toute personne qui n’a pas son diplôme de 5e secondaire est également de plus en plus exclue. »

Dans toutes les sphères de notre vie, observe-t-il, les connaissances et les compétences demandées sont de plus en plus élevées. Mais, d’un autre côté, la société ne met pas en place les mesures systémiques qui permettraient à tous d’acquérir les connaissances et compétences maintenant requises dans une société du savoir.

À l’occasion de la consultation parlementaire de juin dernier, l’ICEA a ainsi fait valoir « une évidence », relate M. Baril, à savoir que le droit à l’éducation doit être à la base de la lutte contre la pauvreté.

« Pour nous, toute politique et loi sur la lutte contre la pauvreté doivent réaffirmer que le droit à l’éducation est une condition essentielle, pose-t-il. Et, par la suite, il faut que le gouvernement prenne des moyens concrets d’alphabétisation. »

Les cinq piliers de la lutte contre la pauvreté

Pour sa part, le Collectif pour un Québec sans pauvreté a profité de la consultation parlementaire pour mettre en avant ce qu’elle considère être « les cinq piliers » sur lesquels devrait reposer le prochain plan de lutte contre la pauvreté, indique Serge Petitclerc.

En premier lieu, dit-il, l’ensemble des protections publiques (aide sociale, allocations familiales, aide financière aux études, rentes, etc.) devrait faire en sorte que toute personne se tire au moins de ce que le Collectif qualifie de très grande pauvreté — ce qui n’est pas le cas actuellement.

En deuxième lieu : un salaire minimum décent. « On dit souvent que la lutte contre la pauvreté passe par l’emploi, rappelle M. Petitclerc. Mais il faudrait au moins que ceux et celles qui travaillent au salaire minium soient hors de la pauvreté — ce qui, là encore, n’est pas le cas. »

En troisième lieu, le Collectif considère que les personnes qui vivent pauvrement devraient avoir un meilleur accès à l’ensemble des services publics (santé, éducation, logement, énergie, loisirs et culture, etc.).

En quatrième lieu, il faut combattre les inégalités sociales. « Comme le recommandent maintenant des organismes comme le FMI et l’OCDE », fait remarquer Serge Petitclerc.

Enfin, le Collectif souhaite que le gouvernement mette en place des campagnes sociétales de lutte contre les préjugés envers les personnes pauvres, de la même manière dont il l’a fait pour contrer la discrimination envers les femmes, les minorités culturelles, l’orientation sexuelle, etc.

« On voit bien que si on ne s’attaque pas aux préjugés, ça devient très difficile de faire des avancées au chapitre des politiques sociales, notamment envers les assistés sociaux », constate le porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté.

De la formation pour tous !

Dans le même esprit, Daniel Baril ajoute qu’il n’y a pas que l’obtention d’un diplôme de 5e secondaire, mais également la formation en entreprise. « C’est là un bon moyen pour lutter contre la pauvreté, dit-il,puisque ces travailleurs — qui gagnent souvent un petit salaire — ne sont vraiment pas à l’abri de la pauvreté. »

Or, déplore-t-il, chaque fois qu’un ministre ou un représentant du gouvernement parle d’éducation, il se limite toujours aux jeunes. « Pourtant, on devrait en tout temps parler des besoins en éducation de tout le monde… Au lieu de les réduire encore et toujours aux jeunes ! »

« L’éducation tout au long de la vie, on en parle — c’est un slogan dans la bouche de tout le monde —, mais, en pratique, on ne se soucie que de l’éducation des jeunes… comme s’il n’y avait rien d’autre ! » déplore avec véhémence M. Baril.

À ses yeux, toutefois, la stratégie de lutte contre la pauvreté sur laquelle travaille le gouvernement « est intéressante », puisqu’elle porte sur ce qu’il faut faire. « Mais c’est l’implantation de cette stratégie — qu’est-ce qu’on fera concrètement et comment se traduiront les valeurs affirmées dans le préambule de la loi — qui pourrait poser problème, s’inquiète Daniel Baril. Comme on dit toujours : le diable se cache dans les détails ! »