Un écho de la détresse au Yémen

Esam Almokhtar connaît précisément le temps écoulé depuis le début des bombardements par la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite. C’était durant une visite à Sanaa, le 26 mars 2015.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Esam Almokhtar connaît précisément le temps écoulé depuis le début des bombardements par la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite. C’était durant une visite à Sanaa, le 26 mars 2015.

Il n’a pas la verve tonitruante de certains messagers professionnels. Au téléphone, sa voix se casse plutôt sur l’indifférence qu’il perçoit. Le message d’Esam Almokhtar est simple : « Ne nous oubliez pas. »

Un conflit aux ramifications complexes a déclenché dans son pays d’origine la pire crise humanitaire actuelle. Plus de 3 millions de personnes se sont déracinées, majoritairement à l’intérieur des frontières, pour fuir la violence organisée, qui a laissé près de 7000 morts et 33 000 blessés dans son sillage.

Le Yéménite de 42 ans est arrivé à Montréal en 2008 dans un tout autre contexte. Grâce à sa profession de dentiste, pour laquelle il peine encore à obtenir des équivalences de formation, il avait obtenu sa résidence permanente.

En 2012, quand sa femme et ses trois enfants débarquent à leur tour au pays, ils prennent la décision de se diriger à Québec, « pour le français ». Il vient d’être papa pour la quatrième fois : « Cette fois, c’est une petite Québécoise. »

Pendant qu’il continue de faire des cauchemars dans la paisible capitale nationale, le reste de sa famille cherche le sommeil sous les bombardements.

La semaine dernière, M. Almokhtar a amené le bruit des bombes dans les salons feutrés de l’Assemblée nationale. Il voyait une rare tribune dans la commission sur la planification de l’immigration devant la ministre Kathleen Weil.

« En fait, c’est surtout parce que je voulais que le monde entier sache qu’il y a un pays qui s’appelle le Yémen et que les Yéménites sont oubliés depuis un an et sept mois », reprend-il au téléphone avec Le Devoir.

 


Le début de la fin

Il connaît précisément le temps écoulé depuis le début des bombardements par la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite. C’est durant une visite dans la capitale, Sanaa, que les raids ont commencé, le 26 mars 2015 : « Personne n’est préparé pour la guerre. Au bout d’une semaine, il n’y avait plus d’eau potable, plus d’électricité, plus de nourriture. »

Après plusieurs tentatives de fuir, Esam Almokhtar était de retour auprès de sa femme et ses enfants quatre mois plus tard. Sain et sauf, mais poursuivi par la culpabilité. « Je ne suis ni ici ni là-bas. Je suis l’aîné des garçons, c’est le moment d’être avec mes parents. »

La situation est tellement critique, qu’il s’attend chaque jour à recevoir de mauvaises nouvelles : « Là-bas, soit ils meurent de faim, des bombardements ou de la peur. En tout cas, ils meurent en silence. »

La fuite du Yémen est difficile. À l’ouest, une frontière maritime, qui, une fois traversée, mène vers d’autres pays en guerre, dont la Somalie et l’Éthiopie. Deux pays d’où proviennent historiquement des réfugiés réinstallés au Yémen. Au nord, le géant saoudien, qui fait davantage partie du problème que des solutions.

« Il n’y a pas de camps formels au Yémen. […] La majorité de ceux qui ont fui ailleurs au Yémen est hébergée généreusement par leur communauté d’amis et de famille », signale Shabia Mantoo, porte-parole du Haut-commissariat des Nations unies (UNHCR) au Yémen.

« Ce qui se passe, c’est la honte pour le monde entier. La guerre, ce n’est pas juste au Yémen, mais d’être prisonnier sans avoir le droit de sortir, sous les bombes 24 heures sur 24… » Esam Almokhtar s’arrête un instant pour respirer profondément.


Hors du radar

Cet éloignement — ou impossibilité — géographique explique aussi pourquoi la crise ne fait pas souvent les manchettes. « Quand les gens cognent à votre porte, vous commencez à prêter attention », résume Jacqueline Lopour, chercheuse au Centre for International Governance Innovation (CIGI) en Ontario.

Le pays compte pourtant près de 27 millions d’habitants, soit plus de trois fois la population préconflit en Syrie. « La destruction est tout simplement apocalyptique. Les infrastructures ont été rasées, les routes, les ponts et des quartiers entiers. Si nous ne faisons rien, on verra apparaître une crise semblable à celle en Syrie », avance Mme Lopour.

Le blocus imposé, là où on importait auparavant 90 % des besoins alimentaires, affame la population civile. Le programme alimentaire mondial estime que 14,4 millions de Yéménites vivent une « insécurité alimentaire », dont 7,6 millions sont « sévèrement » affectés. « Sur le bord de la famine », traduit l’analyste canadienne.

L’appel à amasser 2,3 milliards de dollars lancé par les organisations humanitaires en début d’année n’a été comblé qu’à hauteur de 38 %. « Un trou substantiel, qui nuit à notre réponse », signale Mme Mantoo du UNHCR.

Plusieurs ONG, dont Human Rights Watch et Control Arms, accusent les pays occidentaux d’alimenter le conflit de leurs livraisons d’armes, dont la valeur a atteint au moins 32 milliards de dollars en 2015. En janvier dernier, un rapport de l’ONU avait relancé la controverse sur les ventes d’armes du Canada à l’Arabie saoudite. Le pays figure bon an mal an en tête de liste des destinations des exportations militaires canadiennes.

En visite en Arabie saoudite jusqu’à jeudi dernier, le secrétaire d’État américain John Kerry a annoncé une nouvelle initiative de paix pour le Yémen.

« Le Canada devrait se lever et devenir un leader pour cette paix », espère Mme Lopour. Pour se convaincre que « ça ne peut pas devenir pire », M. Almokhtar réitère : « Il me semble qu’il y a plus de moyens de faire la paix que de continuer la guerre. »

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