Aminata Traoré, invitée indésirable?

L’ex-ministre malienne et militante altermondialiste Aminata Traoré a un passeport diplomatique.
Photo: Georges Gobet Agence France-Presse L’ex-ministre malienne et militante altermondialiste Aminata Traoré a un passeport diplomatique.

« Le message, c’est que l’hémisphère nord, qui est donneur de leçons de démocratie, foule aux pieds ses propres principes. »

La phrase est tombée comme une condamnation, formulée par Aminata Traoré, une ex-ministre malienne à qui le Canada a refusé l’entrée au pays, où elle devait participer au Forum social mondial (FSM), organisé pour la première fois dans un pays occidental.

Au téléphone, lundi soir, la militante altermondialiste — et féministe, et femmes d’affaires, et écrivaine — semblait résignée. Pendant que son passeport diplomatique circulait encore entre les mains d’employés qui devaient s’affairer à réviser sa première demande de visa refusée, Mme Traoré a annoncé qu’elle se rangeait, une fois de plus, du côté des exclus. « Par principe, j’ai décidé d’annuler ma participation au FSM, parce qu’on n’a jamais été confrontés à une situation pareille. Par solidarité, je ne vais pas y aller alors que 200 autres n’ont aucune chance de venir », a-t-elle lancé.

La veille, 312 personnes avaient contacté les organisateurs du FSM pour les aviser du rejet de leur demande de visa. Un chiffre que le ministère de l’Immigration ne peut pas confirmer, car il soutient qu’il n’a pas de liste définitive des participants attendus.

C’est suffisamment parlant sur l’idée que certains pays se font de la liberté de circulation des Africains. Ils les suspectent tellement de vouloir immigrer.

 

La liste partielle des demandes infructueuses, obtenue par Le Devoir, montre que la majorité des refus concernent des ressortissants de pays d’Afrique (République démocratique du Congo, Mali, Burkina Faso, Bénin, Togo, Nigeria et Maroc), mais aussi du Moyen-Orient ou d’Asie et d’Amérique, tous aux prises avec de fortes inégalités sociales.

Aminata Traoré, qui devait participer à trois activités sur le syndicalisme, l’éducation et les femmes, a envoyé sa demande de visa il y a trois semaines. Après un premier refus, les organisateurs du FSM lui ont suggéré de refaire une demande en ajoutant des informations concernant ses précédents voyages au Canada. « Je n’ai pas revu mon passeport depuis », a-t-elle laissé tomber.

Une militante bâillonnée ?

Qu’importe, la question est devenue politique pour celle qui s’est aussi fait refuser en 2013, dans une affaire différente, un visa Schengen lui permettant de voyager en Europe. « Non, ce n’est pas un hasard [qu’autant d’invités africains n’aient pu obtenir de visa] », a-t-elle tranché. « C’est suffisamment parlant sur l’idée que certains pays se font de la liberté de circulation des Africains. Ils les suspectent tellement de vouloir immigrer. » Mais la femme politique estime qu’elle n’a pas le profil d’une personne qui souhaite immigrer clandestinement. « Ce n’est pas la raison, et je le sais par expérience : il y a des sujets qui fâchent, tous les sujets abordés au Forum choquent l’establishment », a-t-elle avancé.

Refuser l’entrée à Aminata Traoré parce qu’elle critique les organisations internationales ? L’intervention militaire française au Mali ? « J’espère que non, ce serait tellement ridicule, tellement invraisemblable qu’après [le départ de l’ex-premier ministre Stephen] Harper, on ait peur de la parole d’une femme libre ! » a réagi l’historien et diplomate Jean-Louis Roy, qui connaît la Malienne depuis 25 ans. « Sans doute, elle dit les choses crûment, mais dans le débat sur l’avenir de l’Afrique, on doit entendre le point de vue de tous. »

Le fédéral muet

Contacté afin qu’il réagisse à ces allégations, le cabinet du ministre fédéral de l’Immigration, John McCallum, n’a pas répondu à la demande d’entrevue du Devoir. Au service des communications du ministère, la porte-parole Nancy Caron a fait savoir qu’elle n’était pas en mesure de « divulguer de l’information concernant un individu sans son consentement ». Elle a aussi montré du doigt les organisateurs du FSM. « Les organisateurs de l’événement ont également été informés du temps qu’il faut pour traiter les demandes de visa dans les différents bureaux des visas », a-t-elle écrit, en ajoutant qu’une nouvelle offre de soutien envoyée aux organisateurs lundi était restée lettre morte.

Selon le site d’Immigration Canada, le délai de traitement pour un visa de visiteur en provenance du Mali est de 13 jours.

Convictions et controverses

Ministre malienne de la Culture et du Tourisme de 1997 à 2000, Aminata Traoré est connue pour ses prises de position tranchées, qui servent tantôt à dénoncer la situation des femmes en Afrique, tantôt à remettre à leur place les pays « moralisateurs » et « leurs » institutions, à commencer par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, qui servent surtout, à son avis, à maintenir les pays africains dans l’état où ils se trouvent.

Début juin, elle s’est invitée dans la course au poste de secrétaire de l’Organisation des Nations unies. « Aux Nations unies, le choix ne peut se porter sur une femme dont les diatribes incommoderaient, dans leurs palais feutrés, les puissants en leur sommeil délicat, que des vies humaines laissées à la merci de tous les dangers dans les camps des réfugiés ou sur les champs de bataille ne semblent pas perturber », écrivait alors le collaborateur du Monde Hamidou Anne — lui-même un personnage assez controversé.

« C’est quelqu’un qui a des problèmes avec le système, ça, c’est certain », a convenu Jean-Louis Roy. « [Mais] elle a une expérience en affaires, une expérience politique, dans le féminisme, dans le monde des idées. On est devant quelqu’un d’exceptionnel, dont on doit entendre la parole », a-t-il plaidé. Chose certaine, l’expérience d’un premier FSM dans l’hémisphère nord — un choix critiqué par certains Africains dès le départ — laissera des marques. « Moi, je crois que le conseil va tirer les enseignements de cette expérience. À l’origine, [le FSM] était à Porto Alegre [au Brésil]. On n’a jamais eu ce type de difficultés », a noté Mme Traoré. « On est chez nous un peu partout », a-t-elle ajouté, comme pour rappeler que cela ne voulait pas dire « n’importe où ».


Avec Boris Proulx


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