Des insectes et des hommes

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La ferme d’insectes de Frelighsburg vend une partie de sa production au marché Jean-Talon.

Bernard Alonso n’avait jamais mangé d’insectes comestibles de sa vie avant d’investir la première ferme qui en fait la culture au Québec, à Frelighsburg. Aujourd’hui, il prend plaisir à en faire goûter à ses visiteurs. Spécialiste de la permaculture, Bernard Alonso a eu l’idée de ce projet avec son associé Nabil Chaib Draa, qui avait pour sa part une formation en macroéconomie. « La permaculture vise à insérer les mécanismes des écosystèmes naturels dans l’agriculture, mais aussi sur les plans économique et social », explique-t-il.

Sur les terres fertiles du Centre de la coentreprise paysanne d’Armandie, qu’ils ont fondé à Frelighsburg, Nabil Chaib Draa, auquel s’est joint l’entomologiste Étienne Normandin, élève des insectes pour la consommation humaine. Le Centre est l’un des 82 propriétaires agricoles inscrits au programme Banque de terres de Brome-Missisquoi.

« Je me suis rendu compte à quel point il était important, si on voulait sauver les forêts, de diminuer la consommation de viande. La FAO [l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture] a proclamé en 2010 que c’était l’avenir, de manger des insectes. L’avantage de l’insecte, c’est qu’il a un impact écologique insignifiant », dit Bernard Alonso.

Dans une ancienne écurie qui servait autrefois à abriter des chevaux qui couraient à Blue Bonnets, le groupe a donc mis sur pied un élevage de grillons domestiques et de ténébrions, ou vers à farine, que l’on retrouve dans l’environnement québécois. À l’intérieur du bâtiment, les élevages s’activent à se nourrir et à se reproduire dans des boîtes ouvertes réservées à cette fin. « Nos vers sont très heureux, assure Bernard Alonso. Rien à voir avec la production porcine », dit-il. Ils sont nourris au grain bio, s’accouplent et font leurs oeufs dans un carré de terre.

Du gros et du prêt-à-manger

Le succès est tel que, déjà, les entrepreneurs ne fournissent pas à la demande. Présentement, 50 000 ténébrions et 20 000 grillons sortent de la ferme chaque semaine. Les producteurs attendent encore du financement pour en faire une production industrielle et souhaiteraient éventuellement en produire quelque 20 kilos par semaine, toutes espèces confondues.

C’est la première ferme du genre au Québec, bien qu’il s’en trouve ailleurs dans le monde. Étonnamment, ce sont les Pays-Bas qui seraient le premier pays producteur d’insectes au monde, selon M. Alonso. On en trouve aussi en Californie, à Detroit et en Ontario.

La ferme d’insectes de Frelighsburg vend quant à elle une partie de sa production au marché Jean-Talon, à la boutique des superaliments du Québec d’Ariane Clément. Il s’agit de leur première cliente.

 
50 000
ténébrions sortent de la ferme d’insectes de Frelighsburg chaque semaine. S’ajoutent également 20 000 grillons.

Mais les associés de la ferme d’insectes de Frelighsburg visent davantage le marché du gros. On utilise déjà des insectes, dit M. Alonso, dans la production de barres protéinées. En fait, les associés souhaitent faire une entrée dans le marché semblable à celle opérée par le commerce des sushis il y a 20 ans.

Le groupe se cherche d’ailleurs un cuisinier pour fabriquer des bouchées, des tapas ou des baklavas aux insectes, qu’on rebaptiserait peut-être « buglavas »… Ils espèrent donc pouvoir vendre des insectes sous forme de prêt-à-manger. « Il faut les faire déguster, développer la clientèle », dit-il.

Bernard Alonso nous en sert qu’on a aromatisé de cannelle et de sirop d’érable. Et en fermant les yeux, on y arrive… « En général, dit-il, ça ne se mange pas tout seul. C’est bon par exemple sur de la crème glacée… »

Des légumes chinois bien d’ici

La production d’insectes n’occupe que de 1 à 3 % de la terre de 50 acres du Centre de coentreprise paysanne d’Armandie. Aussi, la ferme est inscrite à la Banque de terres de Brome-Missisquoi, et cherche entre autres des personnes qui voudraient y faire de la culture maraîchère.

Déjà, la jeune Stéphanie Wang, à genoux dans la terre, cultive toute une gamme de légumes chinois : du chou chinois, de l’okra, du bok choy, des radis daikon et des radis japonais. Elle les vend dans différents marchés locaux et dans quelques restaurants de la région.

Quand elle était enfant, cette diplômée en sociologie d’origine cantonaise, qui a grandi à Montréal, mangeait ces légumes que sa mère achetait au quartier chinois. « Il fait un peu plus chaud dans la région chinoise de Canton qu’ici », reconnaît-elle. Mais ses légumes ne supportent pas non plus les températures trop élevées.

Bernard Alonso ajoute que notre alimentation se base à tort sur des produits plus adaptés aux températures élevées, comme la tomate ou les poivrons, alors que notre corps a davantage besoin de produits mieux adaptés, le brocoli par exemple, ou les légumes chinois.

Coordonnatrice dans l’Union paysanne, où elle a apprivoisé les concepts liés à l’agriculture écologique, Stéphanie Wang avait depuis longtemps envie de plonger ses propres mains dans la terre. Elle est en voie de devenir actionnaire du Centre de coentreprise paysanne d’Armandie. Les partenaires peuvent ainsi partager leurs frais d’exploitation et de promotion, voire de distribution, poursuit M. Alonso.

Le Centre n’est pas encore ouvert au public. Mais dès les 20 et 21 août prochains, des journées portes ouvertes s’y tiendront. On pourra en apprendre encore plus sur les insectes, tant ceux qui se retrouveront éventuellement dans notre assiette que ceux qui courent dans les champs et dans les bois.

1 commentaire

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  • Daniel Bérubé - Inscrit 6 août 2016 11 h 15

    Enfn !

    Des changements ! Il nous serait impossible, sous peu, ce continuer à aller chercher la majorité de nos protéïnes dans les viandes animale, de boucherie sans que l'humanité en souffre... car les champs utilisé pour la nourriture animale ne servent plus directement pour les humains, indirectement seulement et en quantité gigantesque; alors de jeunes humains en souffre quelque part dans le monde (il faut quelque chose comme 15 kg de céréales pour produire 1 kg de viande...).

    Important pour l'humain de se trouver de nouvelles sources de protéïnes moins énergivore "planétairement".

    Félicitation à ces jeunes, n'ayant pas peur d'oser concrétiser leurs idées, d'avoir le courage d'essayer de nouvelles choses, qui aux yeux de banquiers... "n'ont pas fait leurs preuves" !!.

    Une phrase que j'ai trouvé dans ce journal il y a quelques années, et qui disait: " Si nous voulons d'un monde différent, il nous faut d'abort ROMPRE avec celui qui est, et accepter l'insécurité de l'entre-deux".