Les médecins d’Alep appellent au secours

L'hôpital Omar bin Abdulaziz, situé dans un quartier du nord de la ville syrienne d'Alep, a été sérieusement endommagé par des bombardements du régime Al-Assad,
Photo: Thaer Mohammed Agence France-Presse L'hôpital Omar bin Abdulaziz, situé dans un quartier du nord de la ville syrienne d'Alep, a été sérieusement endommagé par des bombardements du régime Al-Assad,

Les médecins d’Alep lancent un cri d’alarme, après que des bombardements ont détruit quatre hôpitaux en fin de semaine, plongeant cette ville syrienne dans un état critique. À travers une campagne de vidéos diffusée sur YouTube, ils exigent la fin immédiate des bombardements, la levée du siège — qui depuis 10 jours est maintenant total puisque l’artère principale d’Alep est contrôlée par l’armée syrienne — et l’ouverture d’un corridor humanitaire.

« Si le siège d’Alep continue, avec le personnel et le matériel médical qu’on a, les hôpitaux vont pouvoir durer pendant un mois maximum », s’est inquiété Anas al-Kassem, président de la section canadienne de l’Union des organisations de secours et de soins médicaux (UOSSM), l’une des seules organisations en Syrie à fournir du matériel médical et à gérer des cliniques. Ce chirurgien travaille actuellement en Ontario, mais a fait plusieurs allers-retours à Alep dans les derniers mois et années. Alors, c’est comment soigner sous les bombes ? « C’est vraiment stressant. Très émotif. C’est travailler à sauver des vies dans des conditions impossibles. C’est opérer dans les sous-sols en se sachant ciblés », explique le Dr Al-Kassem.

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Nombre d’habitants restants dans la ville d’Alep

Des conditions difficiles

Travailler dans les hôpitaux d’Alep, c’est aussi fonctionner sans eau potable et sans électricité, avec des génératrices qui manqueront bientôt de diesel. C’est obliger les femmes à accoucher par voie naturelle parce qu’aucune césarienne n’est possible, c’est voir des patients décéder dans la salle d’attente parce que d’autres blessés ont été priorisés et des enfants ayant subi un choc nerveux devenir paralysés, parce que le seul scanneur de la ville est en panne et qu’il est impossible de faire quoi que ce soit. « Cela nous déchire le coeur [de] voir le père, un grand monsieur de deux mètres, s’effondrer en larmes lorsqu’il apprend que son fils sera amputé de la jambe et sera handicapé à vie », raconte dans une vidéo Bakry Maaz, chirurgien orthopédique à l’hôpital M1 d’Alep, évoquant le cas d’un garçon de 10 ans qui a eu une grosse déchirure à la hanche.

Qussai al-Halabi travaille depuis quatre ans dans un hôpital de fortune d’Alep. « La plupart des cas sont des femmes et des enfants blessés alors qu’ils étaient chez eux », constate-t-il.

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Médecins qui demeurent en poste dans la zone actuellement complétement assiégée.

Étant donné que Castello, la seule route permettant d’isoler les quartiers où sont les rebelles, est sous le contrôle du régime, les allées et venues des gens et du personnel des hôpitaux sont rendues impossibles. Certains médecins, qui ont quitté la ville pour aller célébrer la fin du ramadan en famille, ne peuvent plus revenir. D’autres sont prisonniers de la zone rebelle parce que l’armée de Bachar al-Assad veut isoler les insurgés. « Avec ces bombardements et la multiplication du nombre de blessés et de morts, Alep est au bord de la catastrophe médicale, au-delà de la catastrophe humanitaire », poursuit M. Al-Halabi.

Des vidéos

Prenant la parole dans des vidéos diffusées sur YouTube, le personnel médical d’Alep lance un véritable appel au secours. Dans ces touchantes capsules sur Internet, on y voit les médecins et les infirmiers dans leurs lieux de travail rudimentaires et on y aperçoit même des patients inertes, branchés sur moniteur. « Cette action, c’était surtout parce qu’on entendait très peu de témoignages de médecins à Alep, explique Jehan Lazrak-Toub, responsable des communications d’UOSSM-France. On avait envie de leur donner la parole. Ils sont épuisés et déprimés. » Alep est en agonie, n’hésite-t-elle pas à dire.

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Nombre d’établissements de santé bombardés au cours des six premiers mois de 2016.

Infirmier à l’hôpital M1, Ahmed al-Halabi soutient que les hôpitaux croulent sous la quantité d’attaques (jusqu’à une cinquantaine de raids par jour) et de blessés. « Après une attaque massive, nous entamons les opérations. Parfois une, deux, trois, même douze opérations. Ça peut prendre 7-8 heures. À peine terminé, nous avons les blessés d’une 2e attaque, parfois d’une troisième. Le personnel médical ne se repose pas, parfois il travaille pendant 24 heures en continu, voire 36 heures. »

L’UOSSM tentera de faire pression lors d’une conférence de presse qu’elle tiendra jeudi à Genève avec d’autres organisations humanitaires. Elle profitera ainsi du passage au siège des Nations unies de Staffan de Mistura, l’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, qui, pour sa part, vise une reprise des pourparlers « fin août », après s’être entretenu mardi avec de hauts représentants russes et américains.