Les humains d’abord

Des travailleurs forestiers dans une forêt camerounaise, à la frontière du Gabon
Photo: Delphine Ramond Agence France-Presse Des travailleurs forestiers dans une forêt camerounaise, à la frontière du Gabon

Victorien Mba n’a pas manqué de noter la grosseur des réfrigérateurs et des jeeps depuis qu’il est arrivé à Montréal. Il secoue la tête aussi chaque fois qu’il voit une station-service Esso. « Je ne les aime pas beaucoup », dit-il, laconique. Il y reviendra plus tard.

M. Mba est directeur de l’Appui pour la protection de l’environnement et le développement (APED) à Kribi, ville située sur le littoral camerounais. Depuis qu’il séjourne à Montréal pour assister au Programme international de formation aux droits humains (PIFDH), il se réveille encore plus tôt. Avant les sessions intensives qui réunissent des militants des quatre coins du monde, avant le premier thé, avant même l’aube, Victorien répond aux questions de son équipe restée au Cameroun.

Nous ne sommes pas contre le développement, mais les compagnies doivent faire des consultations, et bien les faire, pour comprendre les besoins des population

 

C’est qu’il y a tant à faire et si peu de ressources. L’APED tente de faire entendre la voix des communautés locales et autochtones aux compagnies minières, forestières ou agro-industrielles qui sont de plus en plus nombreuses à s’installer dans la zone.

Le Cameroun cherche en effet activement à attirer ce genre d’entreprises, notamment canadiennes, à l’intérieur de ses frontières riches en ressources encore inexploitées. Le pays est en marche. Kribi, où est implantée l’APED, devrait pouvoir en profiter puisqu’elle accueillera d’ici 2020 le plus grand port en eaux profondes du pays.

Coutume sans poids ni voix

Victorien Mba passe le plus clair de son temps à documenter les usages de ces terres que son État loue pour 100 ans, vend, ou partage en prenant des actions dans les compagnies. « Ce sont les trois façons de donner des concessions sur les terres », détaille méthodiquement le militant. Ces terres sont nombreuses, poursuit-il, « car toutes les terres vacantes, sans titres fonciers, appartiennent à l’État. Même celles qui sont déjà “titrées”, on peut les réquisitionner pour cause d’utilité publique ».

Or, l’absence de titre foncier ne signifie en rien que ces territoires soient déshabités ou inutilisés. « Ces terres de l’État ont été valorisées par la chasse, la cueillette, l’agriculture par les autochtones, les Pygmées Bakola et Bagyeli qui sont là depuis des temps immémoriaux », explique-t-il. L’APED visite le plus de villages possible dans leur région, en invitant les citoyens à indiquer sur des cartes ce qu’ils font, et où ils le font. « La cartographie participative veut démontrer les usages coutumiers dans des espaces maintenant possédés par l’agro-industrie et les mines. »

Quant aux denses canopées qui font le vert pays et l’envie de bien des exploitants forestiers, elles devraient théoriquement être protégées par des accords de partenariat volontaire (APV) avec l’Union européenne (UE), principale importatrice du bois camerounais. Seul le « bois légal » peut désormais partir vers l’UE, « légal » étant entendu comme répondant à des critères sociaux, économiques et écologiques, qui passent des points d’eau à construire dans les villages jusqu’aux plans d’aménagement et de gestion. Greenpeace Afrique a d’ailleurs consacré un rapport aux opérations d’exploitation forestière illégale au Cameroun en mai dernier, dévoilant une fraude de la Compagnie de commerce et de transport (CCT), un important exportateur.

« Des bureaux dits indépendants doivent faire l’évaluation, mais ils ne font pas du bon travail », déplore Victorien Mba. Il sort donc régulièrement en forêt armé de son GPS pour repérer les souches d’arbres qui auraient dû être marquées de leur compagnie et date de coupe.

Les monocultures de palmiers à huile ou d’hévéas (arbre à caoutchouc) le préoccupent aussi… mais pas autant que les permis d’exploration et d’exploitation minières.

« Nous ne sommes pas contre le développement, mais les compagnies doivent faire des consultations, et bien les faire, pour comprendre les besoins des populations et pister des solutions », dirait-il aux minières canadiennes s’il avait ses représentants en face de lui. Nombreuses à se ruer sur les promesses de minerais, elles informent peu les communautés installées sur place. « On ne sait pas ce qu’elles viennent chercher, ni pour combien de temps ou encore moins la place des communautés dans la redistribution des taxes issues de la potentielle exploitation. Ce sont pourtant elles qui subissent tout : les cours d’eau pollués, la pharmacopée traditionnelle qui disparaît, les lieux de chasse parce qu’on a rasé la forêt. Et finalement, on ne les recrute même pas. »

Sans réparations

S’il existe parfois des mécanismes de plainte, les délais pour obtenir réparation sont indécents. En plus de raser la forêt tropicale sur 200 mètres de largeur sur un parcours de 1200 km, le passage en mer de l’oléoduc Tchad-Cameroun a détruit un récif fondamental à la vie marine. Ce projet financé par la Banque mondiale a donc laissé sans subsistance les populations qui vivent de la pêche. « Les familles ont arrêté d’envoyer les enfants à l’école, parce que le poisson ne venait plus. Ça a pris huit ans avant d’avoir une réponse [à cette plainte], mais on pense maintenant qu’il pourrait y avoir compensation. »

Pourquoi consacrer tout son temps à la cause ? La fatigue au fond des yeux, le militant soupire. « Par où commencer ? » Par la rivière qu’il a traversée matin et soir pour aller à l’école secondaire située à 10 km de la maison de sa tante ? Par les travaux physiques réalisés et la faim endurée dans ce foyer d’accueil, le plus proche d’une école secondaire parmi sa famille élargie ?

L’éducation, il y tenait, pour changer les choses. Les paroles d’un député aussi, qui le tiraient en avant. Devant les récriminations des aînés du village, le parlementaire avait lancé : « Envoyez les enfants à l’école, ils deviendront députés à leur tour. »

Se lancera-t-il en politique lui aussi ? « L’opposition [politique] n’existe pas au Cameroun. » Mais la société civile est de plus en plus connectée, se fortifie et « les choses vont changer ».

En attendant, Victorien Mba espère surtout trouver les moyens financiers des ambitions de l’APED. Le gouvernement vient de le mandater pour animer une plateforme de « redevabilité sociale » de l’industrie minière dans 400 villages. Le problème ? Il n’y a aucune enveloppe financière associée, ce qui pourrait faire du mandat un « cadeau empoisonné ».

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