Avons-nous assez pleuré Orlando?

Des personnes s’étaient rassemblées pour une vigile à la mémoire des victimes de la tuerie du Pulse, mercredi, à Cali, en Colombie. Alors que les familles des disparus et la communauté LGBTQ sont profondément ébranlées par la violence de l’attaque homophobe, les appels au soutien se font beaucoup plus timides hors des cercles gais, trans et «queer».
Photo: Luis Robayo Agence France-Presse Des personnes s’étaient rassemblées pour une vigile à la mémoire des victimes de la tuerie du Pulse, mercredi, à Cali, en Colombie. Alors que les familles des disparus et la communauté LGBTQ sont profondément ébranlées par la violence de l’attaque homophobe, les appels au soutien se font beaucoup plus timides hors des cercles gais, trans et «queer».

« Je suis Charlie » s’est répandu comme une traînée de poudre lors de l’attentat au journal Charlie Hebdo. Attisé, il est vrai, par des journalistes de partout, touchés au coeur par l’assassinat de douze des leurs, mais repris tout de même dans une flambée de solidarité pratiquement mondiale. Le slogan s’est tristement muté, depuis, dans la multiplication des attaques, de « Je suis Paris » à « Je suis Bruxelles ». Dimanche dernier, après la tuerie au club gai Pulse d’Orlando, qui aura fait 49 victimes, « Je suis Orlando », « Je suis gai », « Nous sommes gais », ou même le fort beau « #keepkissing » n’ont pas réussi à rassembler à la même hauteur, hors des communautés LGBTQ. Nous sommes-nous retenus de pleurer Orlando ?

« Aujourd’hui, la communauté LGBTQ est en deuil. Pas le monde entier, comme lors des autres attentats, s’attristait au téléphone Marie-Pier Boisvert, directrice générale du Conseil québécois LGBT, qui regroupe une trentaine d’organismes, dont les grands syndicats. J’attends encore… J’ai comme envie que les gens soient empathiques et ça n’arrive pas. Ils sont beaucoup plus divisés sur les enjeux liés à l’homophobie de cet acte que sur la perte des vies humaines » et sur la désolation qu’elle devrait faire naître.

« Je ne dirais pas qu’il y a une complète absence d’empathie, mais elle est plus parcellaire et atténuée », analyse pour sa part Janik Bastien Charlebois, professeure au Département de sociologie à l’UQAM. Elle note que la résonance sur les réseaux sociaux, dans les prises de position publiques et dans la couverture médiatique n’a pas connu la même ampleur. « De plus, un certain nombre de personnes se sont ouvertement réjouies dans les réseaux sociaux du fait que des personnes LGBTQ aient été assassinées, y voyant le jugement de Dieu. Même certaines figures publiques des États-Unis, notamment un politicien républicain et des membres d’Églises conservatrices, ont vu là une juste rétribution. À titre d’exemple, le lieutenant-gouverneur du Texas, Dan Patrick, qui a envoyé dimanche dernier le tweet “Do not be deceived : God cannot be mocked. A man reaps what he sows.” Ce message a depuis été supprimé. Il serait également important de réfléchir au degré d’empathie réservé au fait que les victimes étaient dans leur presque totalité des personnes racisées, soit latines et noires. »

Tu n’es pas moi, mais soyons ensemble

S’il estime également qu’il y a eu défaut de solidarité, l’auteur, éditeur à La Mèche et professeur au Collège militaire royal du Canada Pierre-Luc Landry comprend que le slogan « Je suis gai » n’ait pas été adopté. « C’est très maladroit. Symboliquement, c’est usurper l’identité de quelqu’un, se créer un état d’impliqué… Après Polytechnique, je n’aurais pas pu dire “Je suis une femme”, ni après la tuerie de Charleston dire “Je suis noir”. Ce serait nier la façon dont les identités fonctionnent. Mais il me semble que ça n’explique pas qu’à peine quelques jours après Orlando, on a déjà fini d’en parler, alors qu’on est en plein mois de la Fierté gaie. Il me semble qu’il y a clairement un malaise. »

Aux États-Unis et en France, le traitement même de la nouvelle s’est fait autrement qu’ici. « Les médias québécois ont couvert plus directement le fait que les victimes étaient LGBT », poursuit Mme Bastien Charlebois, alors que là-bas l’angle du terrorisme a pris le haut du pavé. « La cible n’est pas anodine, ajoute de son côté la titulaire de la Chaire de recherche sur l’homophobie de l’UQAM Line Chamberland. C’est une cible très claire, nette, choisie : un club, un lieu de sociabilité LGBTQ. » C’est un bris, large et tragique, de sûreté dans ce qui devait être un safe space. « Ça en fait clairement un acte homophobe, et si on ne le dit pas, on gomme à nouveau l’identité des victimes, on ne reconnaît pas leurs luttes contre l’homophobie. »

Mais pourquoi cette maille dans l’empathie ? Parce qu’on se sent proches de ce qui nous ressemble ; et ce qui est loin, différent de nous, nous rend plus facilement indifférents. « Notre monde demeure hétérocentré et blanc. Je ne pense pas que cette distance soit délibérée, ni forcément prononcée, mais elle demeure sous-jacente », estime Mme Bastien Charlebois. Elle croit que le même principe de distance explique notre relative froideur face aux attentats à Ouagadougou, en Côte d’Ivoire, à l’Université de Garissa au Kenya ou en Irak. L’identité sexuelle resterait une frontière assez rigide et épaisse pour éloigner nos voisins jusqu’au rang d’étrangers.

« J’ai l’impression que la question du genre est en dessous de ça, réfléchit Mme Chamberland. Aujourd’hui, dans le discours moderne, on dit que l’homosexualité n’a rien à voir avec le genre. Mais on sent qu’elle ébranle cette vieille idée qu’hommes et femmes ont des caractéristiques, des traits différents, complémentaires ; qu’elle ébranle les convictions qui font le cadre familial hétéro. On a l’impression que, si ce cadre ne tient plus la route, on va se retrouver dans un chaos. »

Pour Marie-Pier Boisvert, l’homophobie et la transphobie sont des formes XXIe siècle du sexisme du patriarcat. « On éduque encore les hommes et les femmes comme des êtres de deux mondes complètement binaires, qu’on ne peut mélanger. À la minute où ils se mélangent, ils deviennent menaces, des fautes de la nature à corriger. » Admettre qu’Orlando est un crime homophobe et qu’il faut pleurer ces morts, c’est ensuite réaliser que les victimes sont mortes à cause de leur identité et de leurs orientations sexuelles ; et que d’autres sont privilégiés de ne pas être dans ces identités ou orientations là, poursuit-elle. « Pour ressentir de l’empathie, il faut reconnaître ces privilèges invisibles. »

Le pouvoir de la fragilité

Pour Pierre-Luc Landry, une « idée débile de la virilité » bloque la compréhension des identités sexuelles autres, « ce trait du conquérant, de l’inviolable, de celui qui va toujours seulement prendre et posséder… Alors qu’explorer une sexualité plus fluide demande peut-être de l’abandon, ou qu’on soit objet pour un temps, qu’on se laisse pénétrer, qu’on fasse des gestes traditionnellement associés à la femme ». Même dans la culture gaie, il relève des relents d’homophobie quand on parle même de top ou de bottom, d’actif ou de passif, termes qui ne sont pas sans discrimination envers l’individu qui reçoit le sexe anal, poursuit-il. « Ça demeure étrangement subversif de se présenter comme un power bottom, par exemple, comme un sodomite qui reçoit en plein contrôle de ce qui se passe. »

L’auteur de L’équation du temps (Druide) croit que nous nous leurrons sur notre propre ouverture, sexuelle et d’esprit, que nous nous regardons dans un miroir qui nous avantage. « Il y a eu ce début de révolution sexuelle dans les années 1970, qui a été freinée par le néolibéralisme de Thatcher, celui de Reagan et l’immense croc-en-jambe qu’a été le sida. On a cette révolution inachevée dans notre histoire. On se dit : “Nous sommes libérés”, mais je ne crois pas qu’on le soit tant que ça, finalement. »

Line Chamberland pense aussi qu’on aime peut-être se dire plus ouvert que ce qu’on est prêt à vivre, alors que demeure une difficulté à ouvrir les bras, réellement, aux LGBTQ. « Il y a une instrumentalisation politique de l’homophobie. D’un côté par Daech [le groupe armé État islamique]. De l’autre par les Occidentaux, qui voient dans la lutte des homosexuels pour leurs droits un symbole de la liberté qu’accorde leur société, de la supériorité de leur civilisation. »

Même au Québec, mentionne-t-elle, où les droits sont très avancés, il demeure aujourd’hui difficile, sinon dramatique, dans toutes sortes de milieux, de faire son coming out. Ce n’est encore ni simple ni banal. « C’est étonnant, dans les sondages, à quel point les gens se disent ouverts. Comme s’ils voulaient l’être. C’est un idéal. Et je ne veux pas être négative par rapport à ce désir d’ouverture, parce qu’il faut tabler là-dessus. »

Mais ç’aurait été certainement, vers cet idéal, un geste beau et concret que de pleurer Orlando comme si les victimes étaient nos proches.

LGBT, LGBTQ, LGBTQ2 ou LGBTTT2SAIQ + ?

LGBT est l’acronyme qui désigne et réunit lesbiennes, gais, bi et transsexuels. Il était déjà utilisé pour nommer toute personne qui se définit comme « non-hétérosexuelle ». Mais Justin Trudeau a poussé l’identification et la précision un cran plus loin en utilisant cette semaine LGBTQ2 pour inclure les queers et les gens en questionnement.

Si la titulaire de la Chaire sur l’homophobie de l’UQAM Line Chamberland approuve ce nouvel acronyme, elle souligne que, sans explication, il est indéchiffrable. « Cet acronyme s’enrichit constamment si l’on veut assurer l’exhaustivité : LGBTTT (transsexuel, travesti, transgenre), 2S (ou un autre B pour bispirituel), A (ami, allié, asexuel), I (intersexe), etc. Personnellement, je préfère LGBTQ, le Q pour queer, incluant alors toutes les personnes/identités qui dérogent de l’hétéronormativité, donc ayant une fonction d’inclusion. Ou encore LGBTQ +. Aucune solution n’est parfaite. »

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

 

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