Changer le monde, un SPOT à la fois

Photo: Francis Vachon Le Devoir Kevin Mark et Jasmine Maheu Moisan, coordonnateurs du SPOT à Québec, une place publique hyperdesign qui vit de façon temporaire pendant l’été et dont le lancement avait lieu vendredi soir.

De plus en plus de jeunes Québécois tracent de nouvelles formes d’engagement social. Oubliez les partis politiques. Pour eux, la politique est ailleurs : dans des projets souvent locaux qu’ils pilotent eux-mêmes et dont ils peuvent voir les retombées rapidement.

Jasmine et Kevin sont les coordonnateurs du SPOT à Québec, une place publique hyperdesign qui vit de façon temporaire pendant l’été. Cette année, elle a poussé à l’entrée du quartier Saint-Sauveur, sur les lieux d’un stationnement. « C’est la porte d’entrée du quartier mais, en temps normal, on y passe comme si de rien n’était. Le lieu peut avoir une fonction qui a beaucoup plus d’effervescence qu’un stationnement. L’idée, c’est de révéler son potentiel », explique Jasmine Maheu Moisan, 24 ans. « On veut montrer qu’on peut faire mieux, que c’est pas nécessairement cher et que ça vaut la peine », renchérit Kevin Mark, 26 ans.

La rencontre avait lieu cette semaine en plein coeur du chantier, à 48 heures de l’ouverture. Derrière nous, une vingtaine d’étudiants en architecture et en design urbain s’affairaient à construire la bête. Certains peinturaient, d’autres aménageaient le carré de sable pour les enfants. Deux ou trois gars avaient les yeux rivés sur des ordinateurs.

SPOT est l’acronyme de « sympathique place ouverte à tous ». On y vient pour jaser, manger, prendre un verre ou participer à des activités (cinéma, concerts, etc.). La Ville soutient le projet à 100 %. Elle a même accepté de libérer des stationnements de rue autour du site pour que les étudiants y installent des supports à vélos nouveau genre.

« Dans le fond, on prêche par l’exemple », résume Kevin. Pour lui, le SPOT est une façon de contrer l’étalement urbain, de réclamer plus d’espaces publics, de proposer une façon de vivre plus communautaire.

Photo: Francis Vachon Le Devoir SPOT est l’acronyme de « sympathique place ouverte à tous ».

Créer du changement

Cette espèce d’idéalisme pragmatique, François Grégoire l’a observée souvent depuis la création de Forces Avenir. Depuis 17 ans, cet organisme décerne des bourses pour valoriser l’implication parascolaire des étudiants. Les valeurs d’entrepreneuriat sont de plus en plus présentes, dit-il. « Ils finissent par se rendre compte qu’ils ont peut-être plus de pouvoir comme ça sur ce qu’ils veulent voir arriver dans le monde, plutôt que de s’intégrer dans une grande machine qui existe déjà et qui ne bougera pas aussi vite qu’ils le voudraient. »

Julien Lamarche, 26 ans, était l’un des lauréats de Forces Avenir l’an dernier. Avec des amis, cet étudiant en génie mécanique a créé à Sherbrooke La Fabrique, un atelier collectif où les gens ont accès à des outils et peuvent suivre des formations.

Pour lui, il n’y a pas de doute, « la politique aujourd’hui se fait à l’extérieur des partis politiques ». Son projet, dit-il, s’inscrit dans un « mouvement mondial ». « La première mission de La Fabrique, c’est de faire de chacun un créateur et de faire des projets durables. » Certes, il s’intéresse à d’autres causes, comme l’environnement. Il a aussi manifesté pendant le printemps érable en 2012, mais a trouvé sa portée limitée. « C’est peut-être à cause de mon esprit ingénieur, mais j’ai un côté aussi très pragmatique. Oui, j’étais derrière le mouvement, je trouvais ça intéressant de défendre des causes, mais ce qui m’intéresse, c’est le “comment”. Comment créer du changement […], comment changer le modèle économique surtout ? »

Depuis 2013, le modèle de La Fabrique a fait des petits, comme La Patente à Québec, un atelier du même genre créé l’an dernier dans le quartier Limoilou.

Julien est également un ardent défenseur du modèle coopératif. Il a même terminé une maîtrise en gestion des coops pour l’aider à démarrer La Fabrique. « Ce que je trouve intéressant dans le modèle coopératif, c’est de créer quelque chose qui va durer. » Il n’est pas le seul à s’y intéresser. Il suffit de voir la liste des microbrasseries en modèle coopératif qui ont poussé au Québec ces dernières années pour le constater.

Vincent Deslauriers a travaillé pendant dix ans dans des projets visant à stimuler la participation politique chez les jeunes, d’abord par un projet du Directeur général des élections (DGEQ), puis au sein des forums jeunesse. Les coopératives, dit-il, touchent beaucoup les jeunes. « J’ai trouvé ça super porteur. Les jeunes utilisaient l’économie sociale pour faire des changements selon leurs valeurs. »

Réfractaire aux institutions

Les coopératives font figure de compromis pour cette génération très réfractaire aux institutions. Des institutions comme les partis politiques, mais aussi les gouvernements, les grands syndicats et même les organisations internationales.

Geneviève Laroche, 31 ans, une autre lauréate de Forces Avenir, a créé un organisme avec son mari d’origine burundaise, Kira Burundi. Chaque année, ils amassent des milliers de dollars au Québec pour financer des lave-autos qui permettent de sortir les enfants burundais de la rue. « Mon mari, Diomède, a été lui-même enfant de la rue. C’est grâce à quelqu’un qui ne faisait pas partie de sa parenté, qui lui a trouvé un travail, qu’il a pu s’en sortir. »

Notre génération est toujours dans le virtuel, on est déconnectés. On l’est tellement qu’on a besoin de compenser à côté par des expériences concrètes.

 

Dès le départ, il était hors de question pour elle de s’associer à une grande organisation internationale ou à une ONG déjà existante. « Je voulais oeuvrer dans une organisation à petite échelle qui ne s’enfarge pas trop dans les structures et qui donne assez de flexibilité aux gens sur le terrain pour faire des projets qui leur ressemblent. »

Cette mouvance, François Grégoire l’attribue aussi à l’école, qui encourage de plus en plus les jeunes à s’engager socialement dans leurs temps libres et multiplie les programmes internationaux et les projets à l’étranger. À Québec, les étudiants en architecture qui ont démarré le SPOT ont d’ailleurs été encouragés à le faire grâce à un comité « innovation » créé à l’université.

Quand on lui demande pourquoi elle préfère s’engager à l’international plutôt qu’au Québec, Geneviève Laroche rétorque que ç’a toujours été ainsi. « Ç’a l’air vraiment ridicule comme ça, mais depuis que je suis toute petite je veux sauver les enfants d’Afrique ! » Elle s’intéresse aussi aux causes environnementales, à la situation des personnes âgées, mais n’est pas intéressée par les partis politiques.

Les jeunes dans les CA

La tendance n’est pas nouvelle, mais elle se confirme. En 2004, trois jeunes députés du Parti québécois (les « Mousquetaires ») tiraient les mêmes conclusions au terme d’une tournée du Québec. « Le militantisme au sein de notre parti n’[en] est pas la suite logique », disaient-ils. « Il y a quelque chose qui repousse les jeunes à adhérer et à participer aux instances des grands partis et des grandes structures », notamment cette impression que leurs idées ne sont pas prises en compte, notaient Alexandre Bourdeau, Stéphan Tremblay et Jonathan Valois.

C’est vrai, concède Kevin, du SPOT. « Je me rappelle avoir entendu Alexandre Cloutier parler d’une tournée qu’il avait faite des écoles secondaires. Il voulait comprendre pourquoi les jeunes ne voulaient plus s’engager en politique. Il disait que les jeunes ne voulaient pas s’engager dans des structures, qu’ils fonctionnaient par projets. […] Je ne veux pas nécessairement m’engager dans des structures lourdes et administratives, je veux m’impliquer intensément, maintenant, et voir les résultats de ce que je fais. […] On veut que ça procède rapidement. »

Que ce soit rapide et « concret ». « Notre génération est toujours dans le virtuel, on est déconnectés. On l’est tellement qu’on a besoin de compenser à côté par des expériences concrètes. »

Ils estiment que les générations plus vieilles pourraient quand même leur donner plus de place et saluent le projet de loi libéral pour imposer des jeunes dans les conseils d’administration.

Votent-ils ? Bien sûr, mais Jasmine explique qu’elle veut plus. « Le type d’engagement qu’on a, c’est un peu une façon de voter. Pas une façon de voter aux urnes, mais de faire valoir notre opinion. Aux urnes, tu ne votes pas pour un sujet précis, tu votes pour quelque chose de global, tandis que là, c’est une occasion de voter sur un sujet précis qui nous tient particulièrement à coeur. »


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1 commentaire

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  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 19 juin 2016 06 h 51

    SPOT : Sympathique place ouverte à tous !


    Phénoménal , original , surprenant et pétant ! Hourra !

    Félicitations à Jasmine Maheu Moisau et Kevin Marle à Québec !